LARGENTIER ET S A R D I N I
Le duc de Montpensier et le prince de Dombes, son fils, héritiers substitués de Charlotte de la Marck, vendirent Chaumont à Jean Largentier, riche et fastueux traitant dont l'infortune égala la prospérité. Largentier était, au dire de l'Estoile, « un de ces coupe-bourses de partisans qui coupent la bourse du roi en faisant semblant de mettre de l'argent dedans. » La gabelle, dont le nom rappelle tant de larmes et de malédictions, ne fut jamais entre des mains plus impitoyables. Il exerçait sa commission du sel en tyran, faisant d'ordinaire traîner les récalcitrants à la queue de ses chevaux. Son faste égalait sa dureté. Un jour que Henri IV était sur le point de partir pour Fontainebleau, Largentier, en prenant congé du roi, lui dit qu'il aurait bientôt l'honneur de le rejoindre dans cette ville pour lui baiser les mains et recevoir ses commandements, mais que ce voyage lui coûterait dix mille écus.
* « Ventre-saint-gris! s'écria le roi, c'est beaucoup pour un si court voyage.
— Oh! sire, répliqua Largentier, c'est qu'indépendamment de mes devoirs à vous rendre, j'ai à faire à Fontainebleau quelque chose de conséquence. Je veux, s'il vous plaît me l'octroyer, prendre le modèle des frontispices de votre
maison pour en accommoder une des miennes que j'ai en Champagne. »
Deux mois après cet acte d'outrecuidance, Sully, en examinant les comptes du traitant, découvrit une erreur de calcul qui le constituait débiteur envers le Trésor d'une somme de six cent mille livres. Largentier tint hardiment têle au rudo/ surintendant des finances, qui lui donna deuxjours pour confesser son erreur. Le soir du second jour, six estafiers se présentèrent à l'hôtel de Largentier, qui, se croyant fort au-dessus des lois, n'avait tenu aucun compte de l'avertissement du ministre : il fut écroué au Châtelet sous l'accusation d'avoir levé sur le peuple cent muids de sel en sus de l'impôt légal, crime capital et de lèse-majesté au troisième chef.
c Comment! dit le roi en apprenant cette nouvelle, veut-il prendre le modèle des frontispices du Châtelet comme il a fait de ceux de Fontainebleau? »
Cette catastrophe lit rentrer un instant Chaumont dans la maison de Bouillon. Scipion Sardini, mari d'Isabelle de la Tour, demoiselle de Limeuil, exerça le retrait lignnger du cltef de sa femme, et retira ainsi Chaumont des mains du pauvre Largentier, tombé si bas, qu'il n'eût pas trouvé à emprunter cinq sols sur tous ses grands biens et belles terres 1 .
Cette demoiselle de Limeuil tenait par les ducs de Bouillon à la maison de Boulogne, et, par conséquent, à Catherine de Médicis. Elle est célèbre dans les fastes de la galanterie. Limeuil faisait partie de ces beautés fyciles qu'on appelait l'escadron volant de la reine, et que Catherine lâchait sur ses ennemis pour pénétrer leurs secrets, énerver leur courage et les détourner des affaires politiques. « La reine, dit Mézeray, tâcha d'enchaîner le prince de Condé à la cour par les charmes
« L'Etoile, année 1609.
de la volupté et par les appas de l'une de ses filles d'honneur, qui, n'ayant rien épargné pour servir sa maîtresse, s'en trouva incommodée pour neuf mois, et fut quelque temps l'entretien de la cour, à qui de semblables accidents donnent plutôt du divertissement que du scandale. » Limeuil accoucha a Lyon *lans la garde-robe même de la reine. Les huguenots firent à ce sujet des rimes satiriques dans lesquelles la maîtresse n'était pas plus ménagée que la servante :
Puella illa nobilis Quai erat lam nmabilis Commisit adultcrium Et nuper fecit filium.
Sed dicunt matrem Re n r inam Il 1 i fuisse. . . .
Et quod hoc patiebatur Ut principem lucrarctur.
L'aventure fit du bruit à la cour. La princesse de Coudé, qui adorait son mari, mourut de chagrin. La reine voulut Lancer Limeuil pour sauver les apparences *. Mais celle-ci eut la hardiesse do lui dire qu'elle avait suivi son propre exemple et accompli son commandement. Catherine punit, non le scandale, mais l'impertinence. Elle fit enfermer Limeuil aux cordelières d'Auxonne; mais, considérant sans doute le mariage comme une punition suffisante pour la faute, elle fit, au bout de deux mois, offrir à la recluse la main d'un gentilhomme lucquois : c'était ce Scipion Sardini qui, depuis, exerça sur Chanmont le retrait lignager. Sardini était, au dire de
1 Le mot e?t en blanc: Baylc propoee Lucinam, el Henri E tirnne Malronam.
a Henri Estiennc, Discours merveilleux sur la vie, actions el déportements de Catherine de Médicis, à la fin des Mémoires de ï Estât de France sous Charles neuvième, t. III.
Bayle l , un de ces partisans italiens qui avaient suivi Catherine en France, et qui, forts de la bienveillance de la reine, se livrèrent à des déprédations qui leur valurent à la fois des fortunes immenses et le mépris public 2 . Peu de temps après lés seconds états de Blois, il avait prêté à Ilenri III cinq cent mille écus recouvrables sur le clergé de France 5 . Cet argent, levé sur le clergé, servit en grande partie à acheter les voix du clergé.
Limeuil préféra le mari au couvent, déterminée sans douté par l'indécente conduite du prince de Condé. Ce prince, pendant que sa victime expiait sa faute dans un cloître, s'était uni en secondes nocésavec Françoise d'Orléans, femme jalouse et vindicative, qui profita de l'ascendant qu'elle prit sur son mari, pour exiger qu'il redemandât à son ancienne maîtresse tous les joyaux, bagues et pierreries, et même un très-beau portrait qu'il lui avait donnés au temps de sa passion. Limeuil rendit le tout très-exactement; seulement elle ajouta, sur le portrait, au front du duc, un appendice de sa laçon. Elle accompagna la restitution d'une harangue libre et colorée qu'il est impossible de reproduire ici, mais qu'on peut lire dans Brantôme (Dames galantes, t. II, p. 392); après quoi elle épousa Sardini.
1 Article Limeuil.
2 L'Esloile (septembre 1574) cite sur les deux grands partisans Sardini et Adjacet le distique suivant :
Qui modo Sardini, jam nunc sunt grandia cele; Sic alit ilalicos Cal lin pisriculos.
Les Sardini portaient : d'azur à trois sardines d'argent ; c'étaient des armes parlantes. •
3 Contrat passe entre Messieurs du clergé de France et Scipion Sardini, gentilhomme lucquois, demeurant à Paris, paroisse Saint-Sévcrîn, le 4 mars 1588, pour les offices de receveurs alternatifs < t deux conlroo-
Altière et libre de paroles comme elle 1 était, elle fit plus d'une fois sentir cruellement à son mari l'honneur qu'elle croyait lui avoir fait en l'épousant. Un jour qu'elle le poussait à bout sur ce Doint : « Parbleu ! Madame , js* écria ce Dandin anticipé, j'ai fait plus pour vous que vous pour moi, car je me suis déshonoré pour vous remettre l'honneur. »
Ces époux si mal assortis eurent un fils. Paul de Sardini, vicomte de Buzancy et baron de Chau mont-sur-Loire, héritier des vastes domaines de sa mère, s'attacha à la fortune de Marie de Médicis, et l'aida de sa personne et de son argent. La veuve de Henri IV, pendant son exil à Blois, vint plus d'une fois, en compagnie de Richelieu et de l'abbé fyuccelaï, visiter Sardini à Chaumont, et l'on assure que ce fut sous les ombrages de ce château que fut combiné le plan de l'évasion fameuse dont le duc d'Épernon fut l'instrument, et qui arracha la reine mère aux mains des Luynes. Sardini la suivit à Angers, qui devint un foyer d'incessantes conspirations.
La reine, par une lettre en date du 13 janvier 1620, que Chanteloube fut chargé de porter à Paris, se plaint au duc de Luynes de l'inexécution du traité d'AngouIème, qui avait pour un moment scellé la réconciliation fragile de la mère et du fils. Elle rappelle au ministre qu'il a promis de rembourser une dette de six cent mille livres qu'elle a été obligée de contracter pour fuir de Blois, et qu'il oublie également de payer la pension de Sardini et de plusieurs autres de ses serviteurs.
Ces plaintes de la reine, probablement rédigées par Richelieu, sont empreintes d'une éloquence sauvage et irritée, de cette amertume passionnée particulière aux exilés et aux
leurs des décimes héréditaires, en chacun diocèse de ce royaume et autres levées de deniers.
vaincus. « Ils ont pris à tâche, dit la reine, parlant des trois Luynes, de ne faire paraître de la grandeur que la licence. Vous diriez que la France n'est que pour eux seuls; que pour eux seuls elle est abondante de toute sorte de richesses. Il n'y a pas de places qu'ils ne marchandent, qu'aux dépens du roi ils ne mettent au double prix de sa valeur ; si elles ne sont pas à prix d'argent, ils les ravissent par violence. En un mot, si la France étoit tout entière à vendre, ils achèteroient la France de la France môme. » Eternelle accusation des partis tombés envers ceux qui leur succèdent ! Luynes y répondit en commençant les hostilités contre son ennemie. Marie apprit un matin que la Normandie était envahie et que Rouen avait ouvert ses portes à Louis XIII. Elle résolut aussitôt d'écrire au roi pour arrêter les progrès des armes de ses ennemis ou pour faire voir à tout le monde la justice des siennes. Cette dépêche, ou plutôt ce manifeste, qu'on peut lire dans les Mémoires de Richelieu *, offre un intérêt singulier en ce qu'elle présente l'ensemble des réformes que levêque de Luçon jugeait alors indispensables et qu'il accomplit bientôt après, quand il fut le cardinal de Richelieu. Ce fut Sardini qui fut choisi pour la porter. Il trouva le roi à Dives; mais Luynes, prévenu du message, fit arrêter le messager, qui dut s'estimer heureux de pouvoir retourner sain et sauf près de sa maîtresse.
Trois semaines après, le baron de Sardini assistait au combat des Ponts-de-Cé, où les défenseurs de la reine, officiers de parade, prirent la fuite dès les premiers coups de feu. Il fut compris dans le traité conclu au château de Brissac, le 13 août 1620, entre Louis XIII et sa mère, traité qui rouvrit à la reine mère les portes du conseil royal, et qui valut à Richelieu le chapeau de cardinal.
« Aimée 1620.
Chaumont, comme on le voit, était échu à des maîtres que ne recommandaient plus ni l'éclat de la race ni l'illustration personnelle. Aussi glisserons- non s rapidement sur celle périme trop dénuée d'intérêt de son histoire. Bornons-nous à dire que ce domaine avait encore à celte époque plus de dix lieues d étendue. Plusieurs terres importantes en relevaient : Rilly, Veuve, le petit Yallière, Pontlevoy, Nanteuil, la Herpinière y venaient par appel. A l'intérieur, il gardait des restes précieux de sa splendeur passée. Le vieil historien de Blois, Dernier, le visita après la mort de Paul de Sardini. il vit, dans la salle liasse du château, les portraits de tous les princes de la maison de Médicis, et dans la grande salle du premier étage, trois grands tableaux représentant les batailles du fameux Castruccio Castracani, capitaine lucquois. « Il y a encore à présent, dit-il, quelques meubles de bois de la reine Catherine de Médicis qui ont quelque chose de singulier l . »
En 1067, Chaumont passa par alliance aux seigneurs de Rufïignac, famille périgourdine, alliée à celle du Vassal et à la maison de Goûtant. Le duc de Beauvillier l'acheta de celle famille en 1699, et il retrouva dans les mains de ce grand personnage un peu de son éclat primitif.