L E VOYAGE DE PHILIPPE V
Le duc de Beauvillier, duc de Saint-Aignan après la mort de son père, é'ait l'ami de Saint-Simon. C'est un honneur et
1 Msto're de Blois, première paitie, p, 08.
un bonheur. L'impitoyable annaliste, qui fut comme l'espion de son siècle, dont il dissèque à plaisir les plus belles illustralions, n'a pour celle-là que respecl, ménagement et douces paroles. 11 avait, dans sa jeunesse, recherché la main d'une des filles du duc. Le refus de ce dernier, motivé sur la vocation religieuse de sa fille, loin de les mettre en froid, avait au contraire fondé entre eux une confiance, une estime et un attachement réciproques. Ces sentiments durèrent jusqu'à la mort du duc de Beauvillier. Les traits de ce portrait, épars en vingt endroits des mémoires de son ami, sont ceux d'un grand seigneur, très-religieux, chrétien fervent et pratique, mais avant tout honnête homme, dévot sans ostentation, même sur la fin de Louis XIV, où la dévotion avait (ant de profit à se montrer. Madame de Maintenon avait pour lui une estime qui commandait celle de la cour, et que balançait seule celle qu'elle portait au duc de Chevreuse, beau-frère de M. de Beauvillier. Elle dînait régulièrement une, et souvent deux fois par semaine à l'hôtel de Beauvillier ou à l'hôtel de Chevreuse, en cinquième avec les deux beaux-frères et leurs femmes, avec la clochette sur la table, pour éviter les valets et causer sans contrainte. C'était un sanctuaire dont Fénelon fut un moment l'oracle. Cette intimité dura jusqu'au moment où éclatèrent les querelles sur le quiétisme.
Le duc de Beauvillier était gouverneur du duc de Bourgogne, et partagea avec Fénelon l'honneur de cette éducation si* laborieuse et si accomplie. Il était arrivé à ce poste si envié sans y penser et comme malgré lui. « Il était fait exprès, dit Saint-Simon, pour être capable et en même temps digne de former un excellent roi, bon, saint, grand devant Dieu et devant les hommes. Il y avait mis tous ses talents et tous ses soins, et il voyait avec ravissement et actions de grâces conti« uelles que le succès passait de loin ses plus flatteuses espé-
rances. 11 se trouvait le conseil intime, le cœur, l'esprit,
I ame de ce prince, qui en avait infiniment. »
Tel était l'homme qui devint, en 1699, propriétaire du château de Chaumont. 11 avait été nommé gouverneur des ville et château de Loches dès 1657, après la mort de son père, qui était gouverneur général de la Touraine. Depuis cette époque, il passait dans sa terre de Saint- Aignan les rares moments que ses fonctions de chef du conseil des finances et de gouverneur des ducs de Bourgogne, d'Anjou et de Berri, lui permettaient de dérober à la cour. Saint-Aignan, érigé en duché pour le père du duc de Beauvillier, est une terre magnifique située à quelques lieues de Montrichard, et qui appartient aujourd'hui à M. le prince de Chalais. Le duc de Beauvillier travailla toute sa vie à l'agrandir et y réunit des dépendances considérables, entre autres la terre de la Lardière et la baronnie de la Selle-lez-Cléry. C'est dans ce but qu'il acheta Chaumont, bien que cette baronnie fût assez éloignée du chef-lieu de son duché.
Il y reçut, l'année suivante, le duc d'Anjou, qui allait prendre possession du trône d'Espagne. C'était le samedi
II décembre 1700, vingt-quatre jours après la scène célèbre dont Danseau nous a transmis un fidèle récit, et où Louis XIV
fit connaître le périlleux parti qu'il prenait, d'accepter, pour son petit-fils, la succession de Charles II. Le vieux roi avait ré^lé lui-même tous les détails du voyage et la suite du nouveau monarque : ce dernier devait être accompagné des deux princes, ses frères. Toute la jeunesse de la cour eut la permission de les suivre, soit à ses frais, soit dans les voitures royales. Cette permission du roi fit dire à l'ambassadeur d'Espagne que ce voyage était devenu facile, et que par ce mariage les Pyrénées étaient londues, propos qui est le véritable original du mot célèbre que presque tous les historiens prêtent à tort
à Louis XIV : « II n'y a plus de Pyrénées. » Louis XIV voulut que M. de Beauvillier eût, pendant tout le voyage, l'autorité sur les princes et les courtisans, que seul il commandât les gardes, les troupes, les officiers et la suite. Le maréchal duc de Noailles lui fut adjoint pour le suppléer en cas de maladie. Chacun d eux reçut 50,000 livres pour ses frais de voyage ! .
Ce n'était pas une petite affaire que de recevoir une pareille affluence. Aussi le roi d'Espagne, qui avait couché le 10 décembre au château de Blois 2 , se borna-t-il à déjeuner à Chaumont et à y entendre la messe. Tous les jours, en effet, pendant ce voyage, Philippe V entendait une messe séparément des deux autres princes ses frères. Il mangeait seul également et recevait seul, et sans que ses frères fussent présents, les harangues et les honneurs qui lui étaient adressés. Lorsque les trois frères se trouvaient ensemble en public, ils avaient toujours soin de rester tous trois debout, en sorte qu'ils ne se voyaient familièrement qu'en carrosse ou à porte fermée, et que tout cérémonial était évité entre eux \
De Chaumont, le nouveau roi alla coucher à Amboise. Il y trouva le ducd'Ossone, jeune grand d'Espagne, qui venait lui rendre compte des transports d'enthousiasme par lesquels Madrid avait salué son avènement. Le duc voulut servir le nouveau roi à dîner : « Mais M. de Beauvillier lui fit entendre que le prince serait fort aise qu'il fit sa charge auprès de lui dès qu'il aurait passé la Bidassoa, mais que tant qu'il serait en France il voulait être servi à l'ordinaire par des Français. M. de Beauvillier, comme premier gentilhomme de la
1 Journal de Dangeau, t. VII, p. 419 et suivantes, et le Mercitre de 1700.
* Dangeau, t. VII, p. 453.
5 Saint-Simon, t. V, p. 98.
chambre du roi et le sien particulier pour avoir été son gouverneur, le servit toujours, tant que sa santé le lui permit, dans le voyage. »
Tous ces détails d étiquette, toutes ces importantes minuties avaient été d'avance réglées par Louis XIV. Chaque jour, d'après un ordre exprès, le duc de Beauvillier rédigeait de sa main et expédiait au monarque le journal des petits événements du voyage. Ce journal existe ; il est en la possession de M. le prince de Chalais, propriétaire actuel du château de Saint-Aignan, et dont la fille est le dernier rejeton de la maison de Beauvillier. Louis XIV a écrit de sa main, en marge de ce manuscrit, des annotations qui prouvent quelle importance il attachait aux moindres détails de ce voyage, et qui font de ce manuscrit une curiosité inappréciable.
Ce voyage, terminé par la prise de possession du trône de Charles II, fut le signal de la ligue européenne qui devint si fatale à la France et qui, enhardie par les défaites de Ramillies et d'Oudenarde, eut l'audace d'exiger de Louis XIV qu'il chassât lui-même d'Espagne son petit-fils, honte que la victoire de Denain épargna à la vieillesse du grand roi.
Le duc de Beauvillier ne survécut qu'un an au duc de Bourgogne, son élève et son ami. Il était de cette grande race de courtisans, perdue après Louis XIV, qui fondaient, pour ainsi parler, leur existence dans celle de leur maître, vivaient de sa vie et identifiaient leur sort à celui de la monarchie. La mort de trois dauphins en moins d'un an, celle de la duchesse de Bourgogne, du duc son mari et de leur fils aîné, arrivée en vingt-quatre jours, ces catastrophes mystérieuses furent pour lui comme une sommation du ciel de se préparer à les suivre *.
1 « Alors, dit Saint-Simon dans un magnifique langage, les jointures de son âme avec son corps furent ébranlées; il aperçut d'un coup d'œil
CHÀUMONT-SUR-LOIRE
Il avait épouse la fille de Colbert et laissa huit filles de ce mariage : sept se firent religieuses au couvent des Bénédictines de Montargis, où leur père fut inhumé, tant l'esprit du chef de la famille avait pénétré tous les siens. La seule qui se condamna aux joies mondaines avait épousé son cousin-germain, Louis de Roch échouait, duc de Mortemart, prince de Tonnay-Charente. Elle succéda seule à sonore et porta Chaumont à son mari, en même temps que la grandesse d'Espagne, que le duc de Beauvillier avait reçue de Philippe V l .
Le dut de Mortemart était joueur et dissipé : c'était la parfaite antithèse de son beau-père; il ne croyait point en Dieu et se piquait de le faire voir. Pendant le siège de Douai, il perdit à ï hombre 100,000 livres, et fut obligé de donner en payement son régiment et d'appeler à son aide son beau-père. Ce fléau de sa famille et de lui-même, comme Saint-Simon Tappelle, laissa une fortune fort compromise. Chaumontfut
les funestes suites qui résultaient pour la France; il éprouva les plus horribles effets de la tendresse; il entra dans le néant que cet horrible vide laissait; il en vivifia son plein sacriticc; il dompta la nature éperdue par un effort si terrible qu'il m'a souvent avoué que celui de ses enfants ne lui avait en comparaison presque rien coûté. Tout fut mis au pied delà croix. Avide de profiter de toute l'amertume d'un calice si exquis, il n'en perdit pas une seule goutte dans ses affreuses fonctions à Saint-Denis, à Notre-Dame, auprès du roi, avec une supériorité sur soimême qui passait la portée de l'homme. La mort du duc de Ghevrense combla en lui la destruction de l'homme animal. Sa solitude lui fut moin.; qu'une pri-on. Des sacrifices sanglants devinrent le tissu de sa vie. L'épurciwnt sublime de son ame sans cesse lancée vers Dieu acheva la dissolution de la matière, et fit de sa mort un holocauste »
Chateaubriand, qui a dit de Saint-Simon « qu'il écrit à la diable pour l'immortalité, » n'avait pas lu cette admirable page Elle suffirait pour montrer que Saint-Simon a, quand il le veut bien, outre le jet et la couleur qui chez lui sont hors de ligne, la correction, l'ampleur et la justt sse de touche qui caractérisent les bons écrivains du grand siècle.
« Saint-Simon, t. Vil, p. 1 4 j.
vendu à un maître des requêtes honoraire, parent de ce ministre de Louis XV qui, pour réformer les mœurs dissolues de son époque, voulait inoculer aux Français l'esprit chinois l , et qui, le premier, introduisit en France le goût des magots et des chinoiseries 2 .
M. Bertiu, comme ce contrôleur général de Louis XV, avait en médiocre estime Fart ogival et celui de la Renaissance. 11 leur préférait de beaucoup les colonnes en lire-bouchons, les architraves en papillotes, et toutes les rocailles et les fanfreluches du style Pompadour. Il coupa les croisillons des fenêtres, et substitua des œils-de-bœuf et des mansardes aux charmantes lucarnes du quinzième siècle, ornées de belles feuilles recourbées et couronnées d'un panache pédiculé. C'est lui aussi qui fit abattre le corps de logis qui fermait la cour et dominait la Loire, créant ainsi une imposante perspective sur le grand lleuve, mais enlevant en même temps
au château son caractère de forteresse féodale.
En 1750, Chaumont passa entre les mains d'un grandmaître des eaux et forêts, M. Leray, qui y fonda une manufacture de poterie et de produits céramiques. Des médaillons, en terre de Chaumont, des personnages célèbres de l'époque, de Franklin, de [jouis XVI, de Marie- Antoinette, attestent les talents de l'Italien Nini, directeur de cette fabrique, et sont encore recherchés des amateurs. Durant son séjour en France, Franklin s'était lié d'amitié avec M. Leray; il vint le visiter à Chaumont. Ces vieilles murailles féodales, où Richelieu avait plus d'une fois rêvé le renversement de la féodalité, comprirent la voix du réformateur : M. Leray se laissa séduire
« Correspondance de Grimm, édit. Fume, t. XII, p. 493.
* La vente faite par le duc de Mortemart à M. Nicolas Bertin de Vaugyen, fut réalisée à Paris, devant Deshayes, notaire, le 12 octobre 1740.
CHAUMONT-SUR-LOÏRE. 187
à ses théories. 11 envoya, sur un vaisseau armé à ses frais, des munitions aux défenseurs de la liberté américaine.
Son fils suivit son exemple. Après la mort de M. Leray, il passa en Amérique, où il essaya de fonder, sur les bords de ï'Ohio, une colonie et une ville, travaux interrompus aussitôt que commencés, comme ceux dont parle Virgile. Il avait d'avance donné, à ce fœtus de colonie icarienne, le nom de Chaumont, en souvenir de l'héritage paternel.
C'est pendant que M. Leray fils habitait l'Amérique, que madame de Staël vint s'installer à Chaumont.