MADAME DE STAËL A CHAUMONT
Madame de Staël arriva à Chaumont au commencement de 1810. Il y avait alors près de dix ans que, seule et sans autres armes que son talent et la conscience des droits imprescriptibles de la pensée, elle luttait contre l'homme étonnant qui lui faisait 4'honneur de la craindre assez pour la persécuter. Cette lutte étrange, où la supériorité n'appartînt pas toujours à la force, fut mêlée des deux parts d'aveuglement et de petitesse. Madame de Staël ne sut pas voir ce qu'avait d'utile et de momentanément nécessaire ce pouvoir régulier et despotique pour apaiser les partis, réparer les finances, rassembler les rênes flottantes de l'État, et défendre, par ce remède extrême et violent de la dictature, l'unité et l'indépendance nationales. Elle ne comprit rien à l'œuvre guerrière de l'Empire. Derrière les persécutions mesquines qui forment comme le premier plan de ce grand tableau, elle ne sut pas voir le génie de la France, génie toujours libéral et progressif, mar-
chant, tout enchaîné qu'il était, à travers Y Europe, à la suite des armées françaises, et continuant l'œuvre non interrompue de la Révolution.
Napoléon, de son coté, s'irrita trop de cette résistance? dont le bruit s'augmentait du silence universel. 11 lui sembla que cette conscience restée libre et osant le dire insultait à toutes celles qu'il tenait enchaînées. 11 est bien vrai que, par une conséquence fatale de sa position de général républicain aspirant à la monarchie absolue, il dut redouter la libel lé d'esprit et d'examen à l'égal d'une conspiration contre sa fortune. Il sentait instinctivement que toutes les libertés sont solidaires, et que l'esprit indépendant en littérature et en philosophie est bien près de l'être en politique. 11 lui fallait d'ailleurs calmer et amortir, semer l'oubli, passer son ongle puissant sur le passé, sceller d'un sceau que rien ne pût rompre l'histoire des dix années qui avaient précédé son avènement. Un mot, même détourné, qui faisait réfléchir, qui tirait les hommes de leur quiétude, qui les mettait brusquement en face de ce passé qu'ils voulaient fuir, ce seul mot, aussitôt reproduit par d'insaisissables échos, à la fois traînée' de poudre et bombe incendiaire, pouvait faire crouler un pan de cet édifice social qu'il avait tant de peine à reconstruire.
De pareils mots abondaient sur les lèvres de madame de Staël : « C'est Robespierre à cheval, » avait-elle dit au moment du consulat à vie. Plus tard, après la chute de l'Empire, elle fut plus juste. À un homme qui, quelques jours après Waterloo, lui disait que Bonaparte n'avait ni talent ni courage: « C'est aussi par trop rabaisser la nation française et l'Europe, répondait-elle, que de prétendre qu'elles aient obéi quinze ans à une bête et à un poltron. » Mais cette fierté nationale ne lui vint que tard, après les revers. De 1800 à 1810, c'est-à-dire
CHAIJMONT-SUR-LOIRE.
dans toute la période ascendante de l'épopée napoléonienne, elle était loin de cet esprit d'impartialité et de justice : elle manquait jusqu'à un certain point du sens national. La gloire pour elle n'était que le deuil éclatant de la liberté. Sans attaquer ouvertement le maîlre, quelquefois même sans parler politique, et, en restant dans les sphères abstraites et élevées de la philosophie, elle trouvait moyen de lui nuire par les mille ressources d'une causerie étincelante, souvent moqueuse, fertile en allusions, et dont les traits, bien qu'enveloppés, arrêtaient les conversions ou blessaient cruellement les nouveaux convertis.
« Elle me gâte l'opinion, disait d'elle Bonaparte. — On prétend, disait-il encore, qu'elle ne parle ni de politique ni de moi ; mais je ne sais comment il arrive qu'on m'aime toujours moins quand on l'a vue. »
C'est cette action de madame de Staël sur l'esprit public, c'est cet empire qu'elle exerçait par l'autorité d'un génie libre et l'irrésistible attrait de sa conversation, que le conquérant, si peu habitué aux résistances, crut briser par l'exil. Erreur de la force qui ne connaît pas les limites morales où se brise sa toute-puissance !
Ce fut en 1803, quelques mois après la publication de Delphine, que madame de Staël reçut l'ordre de s'éloignera quarante lieues de Paris. Les idées d'indépendance jetées à flots dans cet ouvrage, et la publication récente d'un livre où M. Necker, son père, jugeait avec liberté les actes du gouvernement français, avaient réveillé les défiances mal endormies du maître. Madame de Staël préféra l'exil à cette demi-prison. « J'opposerai, dit-elle, l'accueil bienfaisant des anciennes dynasties à l'impertinence de celle qui se prépare à subjuguer la France. » Elle croyait que l'enthousiasme sympathique de la moitié de l'Europe la consolerait de la France absente.
Illusion dont elle ne larda pas à revenir! Paris, même muet, a pour l'artiste un attrait que l'admiration la plus bruyante du reste du monde ne peut compenser. « Tout ce que je vois ici, écrivait-elle d'Allemagne quelques années après, est meilleur, plus instruit, plus éclairé peut-çtre que la France ; mais un petit morceau de France ferait bien mieux mon affaire ! » Cette nostalgie, cette maladie de la France la prit surtout après l'achèvement de Corinne. Ce livre avait été écrit un peu partout : à Rome, à Naples, à Genève, à Coppet; mais son auteur sentait bien qu'on ne pouvait le publier qu'à Paris. Elle revint donc errer aux bords de ce cercle fatal dont Paris était le centre, mais dont le rayon avait quarante lieues. Aujourd'hui à Auxerre, le lendemain à Rouen, le surlendemain à Rlois ou à Saumur, elle tournait tout autour de la fatale limite, comme le papillon autour de la lumière, rétrécissant progressivement l'orbe de sa marche, au risque de se brûler en l'amoindrissant trop. Quand elle parvint à s'installer 5 Rouen, ce fut un grand triomphe. Elle avait entamé de dix lieues l'enceinte interdite. Fouché, qui avait pour système, ainsi qu'elle le dit elle-même, de faire le moins de mal possible, la nécessité du Lut admise, Fouché ferme les yeux, et madame de Staël, enhardie par cetle tolérance, risque chaque jour quelques pas de plus vers le centre éblouissant de ses désirs. Elle arriva enfin chez M. de Castellane, à douze lieues de Paris ; c'est de là qu'elle surveilla l'impression de Corinne.
Le succès fut immense. Son éclat, pareil à la fusée qui éclaire les plus sombres profondeurs du firmament, dénonça à tous les yeux l'auteur et sa retraite. L'enthousiasme que soulevait cette œuvre blessa au cœur le souverain, jaloux de toute admiration dont il n'était pas l'objet. Il paraît même qu'il en composa une critique amère insérée au Moniteur.
L amant de Corinne était Anglais, et, suivant Nai>o!éon, l'intérêt répandu sur Oswald dénotait un manque de patriotisme. L'auteur reçut ordre de reprendre le chemin de l'exil.
Cet exil, tout douloureux qu'il était, n'en fut pas moins pour madame de Staël la partie la plus brillante et la plus illustre de sa vie, celle de la plénitude de son talent, celle de ses relations avec les hommes les plus éminents des littératures étrangères, Benjamin Constant, Sismondi, Goethe, Àuguste-Wilhem Schlegel, Bonstetten; cet exil, disons-nous, donna naissance au grand ouvrage sur l'Allemagne. C'est l'œuvre de force et de virilité de ce talent si viril, celui que tout auteur ne fait qu'une fois et où il dit son dernier mot. Mais ici, comme pour Corinne, Paris était indispensable pour donner la vie et la consécration. Rien, heureusement, n'avait été changé dans les conditions du séjour de madame de Staël en France. Elle pouvait, à l'ancienne distance prescrite de quarante lieues, surveiller V impression de son livre. Elle espérait, d'ailleurs, que six années d'exil passées dans l'étude et le silence auraient calmé les défiances de la police impériale, et qu'à défaut de la paix, elle pourrait du moins compter sur une trêve.
C'est alors qu'elle vint s'établir à Chaumont.
L'auteur des Chroniques de l' Œil de-Bœuf { a présenté cette installation de madame de Staël à Chaumont sous des couleurs qui la font ressembler à l'invasion d'une citadelle prise d'assaut. L'illustre exilée, se rendant à Tours en chaise de poste, séduite tout à coup par la masse imposante de Chaumont, qu'elle apercevait de l'autre coté du fleuve, découpée en vigueur sur le fond vert des grands ormes, aurait fait arrêter sa voiture, et se serait installée de haute lutte et comme
* Touchard-Lafosse la Loire, t. III, p. 810,
uigiti
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en pays conquis dans ce château, dont les maîtres étaient alors en Amérique.
Le caractère de madame de Staël suffit pour démentir celte anecdote. M. de Staël fils, dans un avertissement placé en (ête des Dix années d'exil, fait connaître d'ailleurs que M. Leray était lié avec ses parents par des relations d'affaires et d'amitié. On sait aujourd'hui, et l'on peut dire que madame de Staël, dont la fortune était considérable, avait soutenu, par de nombreux prêts d'argent, les aventureux projets de M. Leray père et de son fils. Ce qui est certain, c'est que ce dernier, à son retour des États-Unis, insista obligeamment et avec politesse pour que madame de Staël continuât a demeurer chez lui.
L'auteur de Corinne, en s'installant à Chaumonl, s'élablissait doue chez un ami sûr, incapable de voir dans cet acte un abus des droits de l'amitié, et tout porte à croire que M. Leray, alors occupé à fonder sur les bords de l'Ohio une colonie libre, n'était pas de ces âmes pusillanimes ou vénales dont M. de Staël fils se plaint, qui craignaient de se compromettre en accueillant ou en visitant l'exilée, et qui fuyaient la contagion du malheur. Madame de Staël, quoiqu'elle souffrit de ces symptômes de servitude, n'avait pourtant pas lieu de se croire abandonnée. Le ministre de la police écrivit à M. de Corbigny, préfet de Loir-et-Cher, que le gouvernement prenait ombrage des nombreux visiteurs qui se pressaient à Chaumout, et que madame de Staël était environnée d'une cour. « Ce n'est pas du moins la puissance qui me la donne, répondit-elle au préfet. » Daus cette cour, bien modeste par le nombre, mais bien grande par l'illustration de ceux qui la composaient, brillaient au premier rang Benjamin Constant, M. Prosper de lîaranle, les comtes de Sabran et de Salaberry, et le duc Mathieu de Montmorency, qui habitait dans le voi-
sinage, et dont madame de Staël avait autrefois dérobé là tète à la hache révolutionnaire. Le duc, qui fut depuis un saint, avait des opinions royalistes parfaitement notoires. Son assiduité fut une des causes qui indisposèrent le plus la police impériale contre le séjour de madame de Staël dans le Blaisois. Le roi de cette petite cour, si toutefois quelqu'un pouvait régner à côté de madame de Staël, était naturellement Benjamin Constant, causeur presque aussi spirituel qu'elle-même, et qu'elle aimait à proclamer le premier esprit du monde, - exagération naturelle d un cœur aimant et prévenu. Là aussi habitait la femme charmante dont le nom est inséparable de celui de madame de Staël, et qui avait appris d'elle l'art quelle conserva jusqu'à la fin de sa vie de présider à un salon, d'y réunir les hommes les plus opposés d'esprit et d'opinion, de les mettre tous à l'aise et de les faire tous valoir, sans en sacrifier aucun, mais en laissant, au contraire, à chacun son rôle et son importance. Madame Récamier (on devine que c'est d'elle qu'il s'agit), avait une voix charmante que la fille de madame de Staël accompagnait sur la harpe.
La soirée était employée à Chaumonl comme elle le fut quelques mois plus tard à Fossé, dans cette période de sa vie dont madame de Staël nous a transmis le récit : « Nous chantions souvent un charmant air qu'a composé la reine de Hollande, et dont le refrain est : Fais ce que dois, advienne que pourra. Après dîner, nous avions imaginé de nous placer autour d'une table verte et de nous écrire au lieu de causer ensemble. Ces tête-à-tête variés et multipliés nous amusaient ■ tellement, que nous étions impatients de sortir de table, où nous nous parlions, pour venir nous écrire. Quand il arrivait par hasard des étrangers, nous ne pouvions supporter d'interrompre nos habitudes, et notre petite poste (c'est ainsi que nous l'appelions), allait toujours son train. Les habitants de
la ville voisine s'étonnaient un peu de ces manières nouvelles et les prenaient pour de la pédanterie, tandis qu'il n'y avait dans ce jeu qu'une ressource contre la monotonie de la solitude. »
Cette ressource n'était pas la seule dont on usât à Chaumont. On y jouait quelquefois, dans le salon transformé en théâlre, quelques-unes des petites pièces que madame de Staël avait écrites à Coppet l'année précédente : Geneviève de Brabant, la Sunamite, le Capitaine Kernadec. D'autres fois, madame de Staël déclamait quelques morceaux de Corneille ou de Racine. « C'était là le moyen de distraction qui avait le plus de puissance, sur elle-même, en même temps qu'il variait les plaisirs de sa société 1 . » Elle avait naturellement dans la voix un charme infini qui prêtait une grande valeur aux morceaux qu'elle interprétait, et qui les faisait paraître tout nouveaux, même à ceux qui les savaient par cœur. C'est cette voix, dont les séductions étaient irrésistibles, qui faisait dire à madame de Tessé : « Si j'étais reine, j'ordonnerais à madame de Staël de me parler toujours. »
Cette douce existence fut interrompue par l'arrivée de M. Leray, propriétaire de Cbaumont, dont les tentatives de colonisation en Amérique avaient échoué.
11 insista, avec la plus aimable obligeance, pour que l'illustre exilée continuât à habiter son château. Mais, outre ses deux fils et sa fille, qui fut depuis madame la duchesse de Broglie, outre un domestique assez nombreux, madame de Staël avait avec elle toute cette colonie d'amis dont la pratique lui était absolument nécessaire pour alimenter et faire valoir son esprit. Ainsi entourée, elle pouvait emprunter un
1 M; de Staël fils, préface des Dix années d'exil.
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château vide dont sa brillante fortune lui permettait de faire les honneurs à ses frais; mais non y recevoir l'hospitalité d'un maître présent et lui-même chef de famille. Un ami généreux, M. de Salaberry, vint la tirer d'embarras en mettant à sa disposition sa terre de Fossé. C'est là qu'elle apprit la suppression de son livre sur l'Allemagne. Un soir, revenant d'une visite chez M. de Montmorency, elle reçut celle du préfet de Loir-et-Cher, chargé de lui faire savoir que les dix mille exemplaires déjà tirés avaient été mis au pilon et réduits en un carton parfaitement blanc, et qu'elle avait trois jours pour quitter la France. On sait la lettre du duc de Rovigo, témoignage des procédés de la police de cette époque, et que madame de Staël a clouée comme un monument historique au fronton de son livre.
Elle s'arracha en gémissant à ces bords de la Loire où le génie libre, frondeur et poli de l'ancienne France, s'était un moment réfugié avec elle. Mais elle ne se laissa pas abattre par les persécutions qui la suivirent à Coppet, et qui la forcèrent enfin de fuir en Angleterre en passant par la Russie, chemin un peu long, mais le seul qui fût alors ouvert pour aller de Paris à Londres. Elle conserva jusqu'à la chute de l'Empire toute la fierté indépendante de son caractère. Un mot de soumission, une ligne flatteuse pour le conquérant, ligne que mieux que personne elle eût su rédiger avec convenance et dignité, pouvaient lui rouvrir les portes de la France. Ce mot, elle refusa toujours de le dire ; cette ligne, elle ne l'écrivit jamais, malgré les ouvertures qui lui furent faites. Comme on la pressait, le lendemain de la naissance du roi de Rome, de saisir cette grande occasion pour faire sa paix : « Tout ce que je puis pour lui, répondit-elle, c'est de lui souhaiter une bonne nourrice. » Elle croyait porter en elle quelque chose déplus fort que la force, et qu'il ne fallait
m LES RÉSIDENCES ROYALES DE LA LOIRE
humilier ni devant la puissance ni devant la victoire. Ce beau vers de Southey qu'elle cite dans la préface de V Allemagne, et qu'elle appliquait alors au peuple espagnol :
And those wbo suffcr bravely save mnnkind ! ,
c'était à elle-même, c'était à la lutte qu'elle personnifiait, de la plume contre 1 epée, de la pensée contre la force, qu'elle entendait l'appliquer. Elle triompha dans cette lutte si inégale, et, à la fin, de deux adversaires si disproportionnés en apparence, ce ne fut pas le plus faible qui mourut en exil. Mais elle-même sans doute eût déploré son triomphe, si elle eût pu en discerner les dernières conséquences. Elle mourut trop tôt pour être juste envers l'Empire qu'elle avait traversé en victime, et pour apprécier sainement l'Empereur, en qui elle ne vit jamais qu'un conquérant ennemi de la pensée. Il ne lui fut pas donné de les regarder de loin et de les mesurer à distance. Si elle eût pu les juger ainsi, avec le calme impartial et exempt de passion que le temps verse à tous les esprits, il est permis de croire qu'elle eût admiré à son tour l'œuvre colossale de l'Empire. Elle eût compris que le silence des partis, que le sacrifice partiel et momentané des libertés publiques étaient la condition nécessaire d'une pareille œuvre, et elle eût sans doute pardonné des rigueurs qui devaient avoir devant l'histoire une si glorieuse excuse.