ASPECT GENERAL
- Le château d'Amboise est placé à la porte de la Touraine comme une sentinelle jalouse qui garde l'entrée de ce jardin des Hespérides. Ce n'est ni un palais comme le château de Blois, ni une villa de maîtresse royale comme Chenonceaux, ni une sorte de grand couvent plein de cellules mystérieuses,
comme Chambord : c'est une place de guerre, une véritable forteresse du moyen âge sur laquelle s'est -enté un château du quinzième siècle.
Cette redoutable position militaire a été de tout temps la clef de cette belle province. César marchant contre les Armoricains y logea une garnison romaine. Du haut de ces roches inexpugnables les comtes d'Anjou, et plus tard, les Plantagenets, leurs descendants, ces dignes fils du Faucon noir, comprimaient dans leur serre les moindres mouvements de la Touraine, tandis qu'ils surveillaient d'un œil jaloux les comtes de Blois et Champagne, qui possédaient à quelques lieues de là la sombre forteresse de Chaumont. Amboise et Chaumont étaient les sentinelles avancées de ces deux redoutables voisins. Ces solides murailles ont servi, sous Charles VII, de rempart à la monarchie nationale menacée par l'invasion anglaise; elles ont protégé la royauté catholique de François II contre le coup de main de la Renaudie ; elles ont enfermé tour -à-tour d'illustres victimes de l'ingratitude royale comme le maréchal de Gié, de puissants rebelles comme les princes de Vendôme, complices de Chalais, des prisonniers d'État comme Fouquet et Lauzun, des ennemis vaincus comme Abdel-Kader. Quand on interroge ces (ours énormes, ces créneaux menaçants, ces murs inaccessibles, on n'en tire aucun souvenir de joie, de paix ou d'amour; on n'en fait jaillir que des œuvres de sang ; on n'en évoque que des souvenirs de deuil. j
Les monuments ont, plus encore que les hommes, leur physionomie sur laquelle se reflète leur histoire. Histoire et physionomie sont ici en parfaite corrélation. Aucun romancier, fut-il armé de la baguette enchantée de Mélusine, n'eserait placer une intrigue amoureuse derrière ces murs empreints des impuissantes cicatrices de l'artillerie, ou, s'il le
faisait, ce ne serait sans doute qu'en vertu de cette loi des contrastes, tant aimée de la nature, qui place des nids de fauvette dans la gueule des canons abandonnés.
Arrêtez- vous sur ce vieux pont construit par Hugues d'Amboise, l'un des héros du Tasse. De là, vous embrasserez Tensemble imposant et vraiment romain de h puissante citadelle, depuis la porte des Lions, qui ouvre sur le fossé creusé par César, jusqu'aux deux tours aujourd'hui décapitées de l'ancien dônjon, par-dessus l'épaule desquelles se dresse, comme une sœur inquiète et curieuse, la flèche menue de la chapelle de saint Hubert. Enlevez par la pensée les étroites et vulgaires demeures qui moutonnent au pied du vieux château ; rejetez daus la Loire qu'ils ont rétrécie la levée et le quai modernes, et figurez-vous le grand fleuve battant librement la base de la forteresse.
La grosse tour élevée par Charles VIII se projette alors dans la Loire, sur laquelle elle ouvre par une porte qui forme de ce côté la seule entrée du château. En retrait et comme perdu dms l'ombre de l'immense tour, s'aligne le principal bâtiment d'habitation, dont la base remonte aux comtes d'Amboise, et dont les cinq fenêtres percées à une hauteur considérable du coté de la Loire, quoiqu'elles soient au rez-de-chaussée du coté de la cour, semblent autant d'yeux vigilants sans cesse ouverts sur la contrée. Abattez alors par l'esprit la terrasse qui précède ces fenêtres, ouvrage de Louis-Philippe, qui a fait perdre à cette façade quelque chose de sa physionomie rébarbative ; bouchez les cinq baies arrondies qui sont l'œuvre du même roi et qui éclairent les cuisines; ne laissez, en un mot, de saillant, sur celte façade droite et à pic, que le balcon qui surplombe les cinq croisées dont nous venons de parler, et sur lequel ouvrent les larges fenêtres de l'appartement royal. Vous aurez alors une idée approximative de ce qu'était
Amboise au temps de Henri III, lorsque du Cerceau en dressa le plan, en 1579.
Ce balcon, d'où Ton plongeait sur la Loire, est l'œuvre de Louis XII : c'est un monument historique. Rien de moins compliqué ni déplus simplement formidable. Point *le luxe, point de fantaisie; rien de ces charmantes arabesques qui décorent les balcons de la Renaissance, presque contemporains de celui-là. De solides barres de fer carrées, placées verticalement et terminées par de gros crampons, coupent d'aulres barres de fer horizontales qui embrassent les premières d'une étreinte puissante, de manière à former de petits carrés égaux et serrés; voilà tout le dessin de cette serrurerie sauvage. C'est à ce balcon que furent pendus les principaux chefs impliqués dans la conspiration d'Amboise. Les corps, attachés à ces solides barreaux, pendaient dans le vide; un coup de poignard coupait la corde, et ils s'abîmaient dans la Loire : façon d'inhumer aussi sommaire que l'avaient été le jugement et l'exécution.
Tel est le château d'Amboise vu de la Loire.
Un tunnel creusé par Louis-Philippe, et dont l'entrée se trouve sous le bâtiment qui domine le fleuve, perce aujourd'hui de part en part le bloc de rochers sur lequel reposent les bâtiments d'habitation. C'est à Louis-Philippe aussi qu'est due la rampe qui contourne l'ancien donjon et qui conduit par une pente douce et verdoyante jusqu'à la voûte du midi, par où l'on monte à la cour intérieure du château.
Mais le tunnel, la rampe et même la voûte, sont des œuvres modernes qui, en pliant ce vieux château à nos habitudes de confortable, lui enlèvent son caractère de forteresse féodale. C'est par la tour du sud qu'il faut monter si l'on veut se pénétrer fortement de ce caractère. Cette tour était, au temps de Charles VIII, la seule entrée qui donnât accès aux cava-
liers et aux litières, car celle du nord, qui lui correspond, baignait, comme nous l'avons- dit, son pied dans la Loire. C'est par la tour du sud que monta Charles-Quint, lorsqu'il traversa la France en 1539. Ouvrage d'une solidité inébranlable , elle est assurément la plus grosse construction de ce genre qui soit en France. L épaisse maçonnerie qui en forme le noyau, est à elle seule une tour d'une taille des plus respectables. La rampe tourne quatre fois de la base au sommet autour de ce noyau évidé, et présente ainsi un développement de plus de six cents pieds.
Cette rampe, ou plutôt cette voie en hélice, pose sur une voûte ogivale. Les arceaux de cette voûte, appuyés d'un coté au noyau de la tour et de l'autre à la paroi opposée, nécessairement plus large que ce noyau, offrent ainsi, du haut jusqu'en bas, des différences de largeur dont le raccordement n'était pas la moindre difficulté que présentât cette construction cyclopéenne. Des modi lions soutiennent les retombées des voûtes et terminent les nervures des arceaux. Ces modillons présentent presque tous des figurines, les unes fantastiques, les autres grotesques, quelques-unes indécentes, comme les exécutaient volontiers les artistes de la dernière période gothique, obligés de prêter à rire à des maîtres qui prisaient bien plus ces grossièretés sculpturales que les plus fines arabesques. Les moines abondent dans ces sculptures. Celui-ci se tient le ventre à deux mains, comme un gastronome puni de ses exploits ; cet autre, souffrant d'un violent mal de dents, grimace comme un possédé. La plupart de ces figurines ont été mutilées à coups de baïonnettes par des prisonniers, qui, au nombre de quinze cents environ, furent enfermés dans cette tour en 1815. Louis-Philippe en avait fait commencer la restauration.
Au premier tiers environ de la montée, un petit degré de
pierre, percé dans le flanc extérieur de la tour, conduit à une sorte de tribune crénelée, d où Louis XII, s'il faut en croire la tradition, haranguait la multitude, quand une atteinte aux franchises municipales soulevait les habitants de Li cité d'Amboisc ou du Petit-Fort 1 . Heureux temps, où les orages révolutionnaires se calmaient par des harangues!
On voit, au sommet de celte montée, un bois de cerf gigantesque qui ornait autrefois le fond de la chapelle de saint Hubert. Il a plus de dix pieds de haut, et fut exécuté par ordre de Charles VIII, avec un art et une vérité d'imitation qui permettent au cicérone de le présenter aux touristes naïfs j>our le bois naturel et authentique d'un dix-cors géant tué dans quelque forêt du pays de Brobdingnac.