CE QU'ÉTAIT LE CHATEAU ET CE QUI EN RESTE
L'immense esplanade sur laquelle on pose le pied, en sortant des ombres de cette tour, était, avant la Révolution, couverte de constructions nombreuses et disparates.
Ces constructions suivaient le périmètre des murailles occidentales, depuis la grosse tour du sud jusqu'à celle du nord. Le bâtiment des Sept- Vertus, commencé par Charles VII et achevé par Louis XI, tirait son nom des sept statues qui le décoraient et occupait tout l'espace compris entre la tour du midi et la chapelle royale, au-dessus des voûtes transformées en écuries par Louis-Philippe. On distingue aisément, dans le plan de du Cerceau, la galerie à jour qui formait le rez-de-
1 Le Petit-Fort était un quartier d'Ambre qui formait une communauté distincte de la cite.
chaussée de ce bâtiment et les fenêtres ogivales qui éclairaient la grande salle où se réunissaient les élus de la municipalité d'Àmboise.
. Le donjon, première résidence des seigneurs d'Àmboise, occupait, à l'ouest, l'espace compris entre les deux petites tours découronnées qui subsistent encore.
Du côté de la Loire, en face du bâtiment des Sept Vertus, s'élevaient d'autres constructions dues à la maison d'Amboise, mais restaurées par Charles VIII et complètement métamorphosées par Louis XII et François I er . Là se trouvait l'appartement du roi et de la reine, dû a ce dernier prince, et, tout à côté, cette curieuse chambre qui était portée par quatre massifs piliers de maçonnerie et à laquelle on ne pouvait arriver que par une seule ouverture percée dans le plancher. C'était l'œuvre de Catherine de Médicis, qu'un de ses astrologues avait avertie de se prémunir contre la chute d'un grand édifice. Elle croyait, par ces précautions matérielles, échapper aux menaces du sort qui la réservait à voir la chute d'un bien autre édifice qu'Amboise : celui de la monarchie des Valois, laborieusement restauré par ses mains.
L'église Notre-Dame occupait le centre de toutes les constructions et le milieu à peu près de l'esplanade. Il ne reste rien aujourd'hui de cette illustre collégiale dans laquelle Foulques Nerra avait fait transporter les reliques de saint Florentin, dans laquelle Pierre 1 er , seigneur d'Amboise, avait fondé en 1320 la confrérie de Saint-Nicolas et où Louis XI institua l'ordre de Saint-Michel. Elle a été démolie en 1802 et le château a perdu, à celte démolition, le monument le plus curieux qu'il renfermât. Nous voulons parler du tombeau de Philibert Babou, seigneur de la Bourdaisière, tombeau transféré aujourd'hui dans l'église Saint- Florentin d'Amboise.
C'est un sarcophage en terre cuite ouvert sur le devant. La figure du divin Sauveur, modelée sur celle de Philibert Babou, est couchée nue sur le linceul dans lequel Joseph d'Àrimathie, Nicodème et saint Jean sont occupés à l'ensevelir. Ces trois saints personnages offrent, dit-on, les portraits de François 1 er et des deux fils Babou, l'un évêque d'Angoulême, l'autre doyen de Saint-Martin de Tours. Dans le fond, la Sainte Vierge, sous les traits de Marie Gaudin, femme du seigneur de la Bourdaisière, contemple d'un œil en pleurs, ces funèbres préparatifs, entourée de trois saintes femmes qui ne sont autres que ses trois filles. Tous ces personnages, de grandeur naturelle, sont peints de couleurs vives, suivant la mode de l'époque. La peinture, en copiant de trop près la nature vivante, leur ôte la dignité et la sévérité de la s tatuaire. Ce ne sont plus des statues, mais des bonshommes.
Ces la Bourdaisière étaient, au dire de Tallemant des Réaux, la race la plus fertile en femmes galantes qui ait jamais pullulé en France et justifient l'explication que le médisant écrivain donne de leurs armes l . François I er avait jait bâtir, pour le chef de la famille, le charmant château de ja Bourdaisière, à peu de disfcmce d'Amboise. Mais la présence de son effigie royale sur ce monument funéraire s'explique autrement que par la reconnaissance. Marie Gaudin et ses trois filles avaient successivement partagé les bonnes grâces de ce prince. L'une de ces dernières fut l'aïeule de Gabrielle d'Estrées.
L'église Notre-Dame passe pour avoir reçu la dépouille mortelle de Léonard de Vinci, qui possédait, près d'Amboise, le petit fief appelé le château du Clous ou du Clos de Lucé.
1 Une poignée de vesces. On peut voir dans le Dictionnaire de Trévoux le sens figuré qu'avait autrefois ce mot.
On sait du moins avec certitude qu'il avaif, aux termes de son testament reçu par Boreau, notaire à Amboise, le 23 août 1518, exprimé le désir d'être inhumé dans cette église. Des fouilles opérées au mois de juin 1865 sous la direction de M. Arsène Houssaye, inspecteur général des beaux-arts, ont fait découvrir sur l'emplacement qu'elle occupait, plusieurs tombes en pierre, des cercueils, des vases funéraires, des pièces de monnaie. Mais rien n'est venu établir que l'une de ces tombes ait contenu les restes du célèbre peintre florentin.
C'est un ancien consul, Roger Ducos, auquel le vieux château, pour son malheur, avait été donné à titre de sénatorerie, qui a jeté bas l'église où sans doute reposaient ces précieux restes. C'est lui encore qui a vandalement démoli, faute d'une fortune suffisante pour les entretenir et d'une suffisante intelligence de l'art pour les respecter, les nombreuses constructions qui entouraient cette église et auxquelles six rois avaient travaillé. II n'a conservé que le bâtiment qui domine la Loire et celui qui s'y appuie en retour d'équerre, et encore a-t-il indignement gratté, dénaturé, déshonoré leurs façades. Les combles ont été rasés, les lucarnes démolies, les encadrements, les nervures, les croisillons des fenêtres, ont disparu sous le marteau ou la truelle. Tout a été passé à la chaux et au badigeon, ébarbé jusqu'à présenter une ligne parfaitement unie et du plus pur goût de 1810. La façade orientale du bâtiment qui fait angle dans la cour garde seule quelque caractère, encadrée qu'elle est entre deux tourelles qu'on a oublié de raser et couronnée de jolies lucarnes Renaissance qui doivent appartenir à la fin du règne de Henri III, car on ne les voit pas sur les plans de 1579.
L'intérieur est digne en tous points de cet extérieur hon-
teusement mulilé. Le rez-de-chaussée, jadis formé d'une double galerie à voûte ogivale et soutenue par de lourds piliers, a été coupé d'une infinité de cloisons de briques recouvertes de papier peint avec de petites cheminées en marbre et des glaces au-dessus. Dans ces immenses salles de gardes dont les chevaliers du quinzième siècle arpentaient à grandes enjambées les larges dalles, on a taillé des enfilades d'étroites chambres bourgeoises et proprettes à l'usage des sous-officiers chargés de garder Abd-el-Kader. Le premier étage, où l'émir a résidé trois ans, a subi les mêmes mutilations, mutilations anciennes du reste, car elles remontent au duc de Penthièvre. Jamais murailles plus abruptes et plus sauvagement pittoresques ne renfermèrent intérieur plus prosaïque et plus bourgeois.
Ixwis-Philippe n'est pas coupable de ce contre-sens de son grand-père : il n'est jamais venu à Amboise, que ses fils seuls ont plusieurs fois habité. Mais c'est à lui qu'il faut imputer la rotonde qui charge le sommet de la grosse tour du nord. Cette construction sans forme et sans grâce et où M. Fontaine, architecte du roi, avait improvisé une salle à manger et un salon, n'a d'autre excuse que l'admirable panorama qu'on embrasse de ses fenêtres, percées à plus de cent pieds au-dessus de la Loire, quoiqu'elles soient du côté de la cour de plain pied avec le premier étage. C'est dans le salon qui fait partie de celte disgracieuse construction que Napoléon III, encore président de la République, apporta sa grâce à Abd-el-Kader.