LA CHAPELLE SAINT-HUBERT
La chapelle est la parfaite antithèse du château.
Autant l'un est sombre, sévère, dominateur, sinistrcnient beau par sa masse et son ampleur, autant l'autre est lumineuse, fleurie, souriante, finement brodée et dentelée.
Cette charmante chapelle, fièrement campée sur la poinle d'un rocher, est un des bons produits du style ogival tertiaire, de cette période du gothique flamboyant qui précède immédiatement la Renaissance. Mais elle n'est pas, comme on l'a cru jusqu'à présent, l'œuvre des artistes italiens que Charles VIII ramena de Naples. C'est là une erreur que M. Jules Quicherat lui-même a partagée ! , mais qui s'évanouit devant une découverte récente, celle d'un compte détaillé de toutes les dépenses d'ameublement et d'ornement pour la chapelle d'Amboise et pour les appartements contigus aux tours 2 . Cette pièce précieuse constate que ces dépenses commencèrent en 1490 et finirent en 1494. Or, cette année 1494 ou Charles VIII finit d'orner et de meubler la chapelle d'Amboise, est précisément celle où il commença son expédition d'Italie. L'honneur de cette charmante conception revient donc tout entier à des artistes indigènes.
La façade est occupée entièrement par une vaste ouverture ogivale dont le sommet présente une de ces grandes roses
1 Voyez les Études d'architecture en France. {Magasin pittoresque, année 1842, p. 125.)
2 V. Notice sur les monuments numismatique* de l'expédition de Chartes VIII en Italie. (1848, p. 71 et suiv.)
circulaires, signe caractéristique du style gothique flamboyant. Une date non moins précise de la construction de cette façade résulte de la forme des deu^portes inscrites dans cette ouverture, lesquelles présentent cet arc surbaissé si commun dans les constructions anglaises des règnes de Henri VII et de Henri VIH et qui a pris de là le nom d'arc Tudor. Ces deux portes, séparées par un pilastre à niche, supportent un bas-relief de pierre dont le principal motif est la conversion de saint Hubert.
Un cerf gigantesque est debout au milieu delà composition, immobile et tranquille comme s'il n'était pas entouré d'une meute furieuse. Entre ses cornes se dresse un crucifix flamboyant. L'ardent chasseur s'arrête terrifié à cet aspect, il met un genou en terre, et, d'une main, il retient son cheval, tandis que, de l'autre, il salue le signe miraculeux qui va le faire chrétien : à la place du Nemrod aquitain, du persécuteur des Ardennes, il n'y a plus qu'un apôtre, le successeur de saint Lambert. Une foule d'iinimaux sauvages forment les accessoires de cette composition, comme si la population entière des forêts devait prendre part à la conversion du patron des chasseurs. Saint Antoine, dans un coin à gauche, contemple saint Christophe chargé de son divin fardeau.
Ce bas-relief, d'un travail assez grossier, ne fait nullement pressentir les charmantes délicatesses de l'intérieur. La comparaison banale et toujours un peu ambitieuse d'une dentelle tissée par des fées, est ici plutôt au-dessous qu'au niveau de la réalité. Imaginez deux rangées de point d'AIençon d'un demi-mètre de hauteur, accrochées tout à l'entour des murailles de manière à former une série de dais et de niches en encorbellement divisés par de gracieuses colonnettes à nervures prismatiques. Des modillons, des figurines d'une
inépuisable variété terminent les pendentifs de ces niches. Pas un de ces motifs n'est reproduit deux fois : feuilles de vigne, d acanthe, de houx, de chêne, de choux, de chardon, toute la flore architecturale du quinzième siècle est là sous vos yeux, mêlée à une profusion d'animaux réels et fantastiques. Il a aussi des figures humaines : un moinillon, dans l'angle à côté de l'autel, embouche la trompette d'une façon incongrue et hétéroclite, absolument comme celui qui sert de lutrin dans la Tentation de Callot.
Sur cette profusion de dentelles, de feuillages, de crochefs, de bois de cerf, sur ce fouillis de feuilles frisées, déchiquetées, contournées en cent foçons, tombe une lumière ardente, tamisée par des vitraux où dominent le vermillon, loi-pin et l'outremer. Ces vitraux, qui représentent des saints et des saintes de grandeur naturelle, ont été exécutés à Sèvres, quelques-uns sur des dessins de la princesse Marie d'Orléans. Peut-être y a-t-il un léger contre sens dans le choix de ces couleurs violentes. Les tons clairs, les teintes jaunes ou blanchâtres étaient généralement préférés h la fin du quinzième siècle. C'est cet abandon progressif de la couleur qui, cinquante ans après, engendra les grisailles.
Avant d'être restaurée par Louis-Philippe , cette chapelle avait été vingt ans la salle de police du château. Qu'on juge par là de la gravité des mutilations ! A la chute du roi constitutionnel, deux ans de travaux n'avaient pas suffi pour les réparer. Les niches sont terminées, mais vides. Des figurines, plus petites que celles qu'on destinait aux niches, devaient garnir les fûts des colonnetfcs. Une charmante statuette de six pouces de haut, spécimen du petit monde de pierre qui devait habiter ce fouillis de dentelles, est seule en place, attendant ses sœurs encore incréées.