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LE CHATEAU AVANT SA RÉUNION A LA COURONNE

Un religieux de Marmoutier, du nom de Jean , qui s'intitule modestement : le plus humble des moines et la balayurc du clergé l , nous a transmis l'histoire de la fondation du château d'Amboise et des faits et gestes de ses premiers maîtres *. Cette chronique, qui se termine à l'époque où l'auteur écrivait, c'est-à-dire vers le milieu du douzième siècle, fait remonter à César la construction des premières fortifications destinées à défendre cette importante position. Le conquérant, revenant du siège de Bourges, et décidé a soumettre la Touraine, aurait bâti une forte tour, surmontée d'une statue de Mars, à l'endroit où l'Amasse se jette dans la Loire. La présence de César en ces lieux est attestée en effet par un camp romain, dont on reconnaît encore le tracé près des murs du château actuel, et par d'immenses caves creusées sous ce camp et destinées sans doute à recevoir des réserves de blé.

Cette forteresse fut bien des fois détruite et rebâtie jusqu'au moment où le premier comte d'Anjou, Ingelger, en devint le maître par son mariage avec Adèle, fille du comte de Gâtinais, dont Louis le Bègue lui lit obtenir la main 5 . Les

1 Humillimum monachorum et pertpsema clencorum.

2 \Aber de compositione castré Ambosix et ipsius dominorum gestis, imprimé an loin- III, p. 200, édit. in-fol. do Spicilége de «loin Luc d'Achery. Divers extraits de celte chronique ont été reproduits dans les tomes X, XI et XII des Historiens des Gaules.

8 Art de vérifier les dates, t. II, p. 829.

comtes d'Anjou se trouvaient par là avoir un pied à la fois dans le Blaisois et dans la Touraine, deux provinces qui appartenaient à la puissante maison de Blois-Champagne. Aussi les comtes de Blois voyaient-ils d'un œil jaloux, au milieu de leurs domaines, cette sorte d'enclave, menace perpétuelle pour leur domination. La chronique du moine de Marmoutier n'est guère autre chose que le récit des luttes que la possession de cette enclave suscita.

En Tannée 1044, le comte d'Anjou, Geoffroy Martel, livre bataille à Thibault III, comte de Blois, qu'il fait prisonnier l . Thibault, enfermé dans le château de Loches, se voit contraint de céder à son ennemi Amboise et la Touraine, dont il se réserve toutefois la mouvance. Vingt-cinq ans après (1 069), le comte de Blois, aidé du roi de France, force Tun des successeurs de Geoffroy, Foulques le Réchin, à lui faire hommage de la Touraine ; mais Tannée n'est pas écoulée que ce dernier vient mettre le siège devant la citadelle d'Am- • boise, qu'il parvient à reprendre 2 .

Une position militaire si enviée et si souvent disputée avait besoin d'un gardien sûr, et il était bien difficile que l'homme résolu auquel les comtes d'Anjou étaient obligés d'en confier la défense ne fût pas tôt ou tard tenté de la garder pour son propre compte. Ce fut en effet ce qui arriva.

Foulques Nerra avait confié ce poste important à Lizois de Basogers, qui l'avait vaillamment servi dans ses guerres

1 Le roi de France, Henri I er , venait de confisquer les terres du coinle de Blois qui lui avait refusé l'hommage, et les avait données à Geoffroy Martel. C'est pour obtenir la possession des biens donnés que ce dernier livrait bataille à Thibault III.

2 Le moine de Marinoutier prétend que Foulques fut obligé de se retirer après un siège de cinq semaines. Il revint sans doute à la charge et réussit à se rendre maître d' Amboise, comme l'atteste Y Art de vérifier les dates, t. II, p. 844.

contre le comte de Blois. Un petit-fils de Lizois, Hugues d'Amboise, profilant de la division des neveux de Geoffroy Martel, s'empara de vive force de la citadelle, qu'il prétendit lui avoir été donnée par ce dernier, dont il était le beaufrère. Il eut ensuite l'habileté de faire confirmer cette prétendue donation par le comte d'Anjou, Foulques V*. Déjà maître du château de Chaumont, qu'il avait hérité de son oncle, et qui relevait du comté de Blois *, il se vit l'un des plus puissants barons de ces contrées et en mesure de faire tête par lui-même, et sans recourir à une aide étrangère, à ses deux suzerains, les comtes de Blois et d'Anjou.

Hugues eut d'ailleurs le bon esprit de vivre en paix avec l'un et l'autre. C'était un homme prudent et modéré, humain même à un certain degré, et qui semble une exception bien rare dans cette époque où la brutalité, l'avidité, la tyrannie, la versatilité déloyale formaient le fond commun des mœurs. Ce n'est pas à dire pour cela qu'il fût un saint, bien qu'il fondât des monastères, qu'il abolit l'habitude de vendre les prétendes ecclésiastiques et qu'il hébergeât chaque année pendant le carême treize pauvres dans son château. Il pardonnait difficilement les injures, et ne se faisait pas faute d'excursions à main armée, de pillages et de rapines de toutes sortes sur les terres de ses ennemis. Mais quand les femmes et les pauvres gens qu'il avait ruinés venaient* en pleurant se jeter à ses genoux, il se laissait toucher à leurs prières

1 Le premier comte d'Anjou, ïngelger, avait inféodé le bourg d'Amboise à un de ses vassaux, nommé Haimon de Busançais : il ne s'était réservé que le château. Hugues se trouva héritier de cet Haimon, l'un de ses aïeux; en sorte qu'il réunit en sa main la possession du bourg et celle du château.

8 Chaumont resta dans la branche aînée de la maison d'Amboise pendant près de deux siècles (de 1060 à 1503); aussi l'histoire de ce château et de celui d'Amboise se confond-elle pendant toute cette période.

et leur rendait un peu de ce qu'il leur avait pris l . Son biographe, le moine de Marmoutier, qui paraît l'avoir connu, fait de lui un portrait où éclatent l'estime et 1 etonnement qu'un tel caractère lui inspirait. Il le peint comme un homme ferme dans l'adversité, modeste dans la prospérité, de décision prompte, simple dans ses façons d'être, d'un jugement sur, sachant parler à chacun son langage, fermer l'oreille aux flatteurs, et se dévouer à ses amis, mais en exigeant d'eux un dévouement égal au sien.

Si ce portrait n'est pas flatté, il explique la longue prospérité de Hugues d'Amboise et la haute fortune à laquelle parvint la maison dont il fut le chef. 11 est le véritable fondateur du château d'Amboise, qu'il rebâtit entièrement, et qui, jusqu'à lui, n'avait été qu'une forte tour située entre les deux bras de l'Amasse, au sud-ouest du château actuel. C'est à lui aussi que remonte la construction des ponts de pierre d'Amboise.

Ce sage et vaillant chevalier prit part à la première croisade : il assista au siège d'Antioche, à la prise de Jérusalem et au combat livré sous les murs d'Ascalon. Quand son suzerain, Foulques V, devint roi de Jérusalem, Hugues retourna à sa suite en Terre-Sainte où tous deux, le roi et le vassal, trouvèrent leur tombeau : l'un dans l'église du Saint- Sépulcre, l'autre sur le mont des Oliviers.

Son fils aîné, Sulpice, hérita de ses domaines, mais non de sa prudence. 11 relevait à la fois du comte d'Anjou pour le fief d'Amboise, et du comte de Blois pour celui de Chaumont. A la mort de Thibault IV, il eut l'audace de refuser au fils de ce prince l'hommage qu'il lui devait pour raison de ce dernier fief, obéissant sans doute aux secrètes instigations

1 Liber de Castro Ambosix, p; 280.

du comte d'Anjou. Nous avons dit, à propos de Chaumont, comment Sulpice expia cette faute. II mourut dans les cachots du donjon de Châteaudun, et Thibault V rasa la forlcresse de Chaumont.

Six ans après, Sulpice trouva un vengeur. Henri Plantagenet livra bataille au comte de Blois et l'obligea de lui céder la suzeraineté d'Amboise, qu'il rendit ensuite au fils de Sulpice Ce fut peu de temps après qu'eut lieu, dans ce château, l'entrevue du monarque anglais et de Thomas Beckel. Nous ne reviendrons pas sur les détails de cette entrevue, qu'on a pu lire dans l'histoire du château de Chaumont.

Le fief d'Amboise, séparé de celui de Chaumont en 1503, à la mort de Jean II de Berrie 8 , resta dans la branche aînée de la famille d'Amboise jusqu'en 1451, époque où il fut réuni à la couronne par suite de la condamnation à mort de son dernier titulaire, Louis III, vicomte de Thouars, l'un des princi|>aux chefs de la conjuration qui renversa la Trémouille.

On était alors au lendemain des triomphes et de la mort de Jeanne Darc : la France tout entière avait les yeux sur le bûcher de Rouen. Tandis que Paris et son université fournissaient des armes pour la monstrueuse condamnation, un long cri d'indignation s'élevait des provinces centrales en qui battaient les dernières palpitations du cœur français. Des complots se formaient contre les indignes favoris de Charles VII et, en particulier, contre la Trémouille, le plus coupable d'entre eux. 11 avait été l'agent principal du complot ourdi contre la Pucelle, complot dont les détails sont enfin mis en

1 Hugues II; Y. Art de vérifier les dates, t. II, p. 619 et 855.

* Jean de Berrie avait succédé aux seigneuries d'Amboise et de Chaument après la mort, arrivée en 1250, de M; thilde, sa cousine germaine, fille de Sulpice III, seigneur d'Amboue.

lumière, grâce aux aperçus nouveaux de M. Quicherat et aux habiles déductions qu'en a tirées M. Henri Martin. C'était lui qui avait pris à tache de démentir la mission divine que s'attribuait l'héroïne; c'était lui qui avait forcé le roi à lever le siège de Paris où elle promettait de l'introduire, c'était lui qui avait tenu les troupes royales inactives à Gien, qui avait abandonné la Normandie et qui venait enfin par son incurie de faire échouer la délivrance de Montargis.

Quand la haine nationale s'accumule ainsi sur la téte d'un grand coupable, il est rare qu'il ne se rencontre pas quelques hommes pour frapper celui que l'anathème public a désigné. Louis d'Àmboise et le connétable de Richemont se firent les exécuteurs de la justice populaire. Ils convinrent de se saisir du roi qui était alors à Chinon, de le mener à Amboise et de le tenir prisonnier dans cette imprenable forteresse, jusqu'à ce qu'il eût signé la condamnation de son ministre. On savait la déplorable facilité avec laquelle Charles VII pardonnait ces violences. Un moyen semblable avait déjà réussi à Richemont, quand il avait voulu se débarrasser de deux ministres qui avaient blessé son orgueil : le sire de Giac et Le Camus de Beaulieu. Mais la Trémouille connaissait son maître, et, pour défendre sa vie, comptait d'abord sur lui-même. Il eut veut du complot, fit sommer les confédérés de se rendre à Poitiers, et, sur leur refus, fit instruire leur procès au parlement de cette ville. Les seigneurs de Lezay et de Vivonne curent la tête tranchée ; Louis d'Amboise, condamné à mort comme eux, en fut quitte pour ses biens qui furent confisqués au profit de la couronne, mais que la Trémouille s'adjugea provisoirement à tilrc de garantie des sommes que l'État lui redevait l .

• 1 Par aclc du 12 juillet 1432, Charles VII concéda, à titre d'engagement racbetable, à Georges de la Trémouille les seigneuries d'Am-

11 n'eut pas le bonheur d'en jouir longtemps. Un an après cet échec, le connétable de Richemont, trop puissant au fond de sa Bretagne pour qu'on osât l'y inquiéter, renoua les fils du complot qu'il conduisit cette fois avec plus d'adresse et de discrétion que la première. Une nuit d'hiver, quelques hommes de résolution, Bretons pour la plupart, se présentèrent aux portes du château de Chinon où étaient le roi et le favori. Le gouverneur Gaucourt, qui était du complot, les introduisit par une poterne. La Trémouille surpris dans son lit et frappé d'un coup d'épée dans le ventre, fut emmené prisonnier au château de Montrésor. Le roi, qui s'éveilla au bruit, parut effrayé d'abord, mais il fut vite rassuré par la reine qui délestait le ministre. On lui tenait tout prêt un nouveau favori : Charles d'Anjou, comte du Maine. C'était tout ce qu'il lui fallait ; peu lui imporlait l'homme, pourvu que la place fût remplie. La Trémouille fut oublié comme l'avaient été Giac et Le Camus. Charles déclara même solennellement aux états généraux de Tours, tenus en 1433, qu'il approuvait l'entreprise faite contre son ministre. Louis d'Amboise eut naturellement part à cette amuistie. Par une décla* ration donnée à Tours au mois de septembre 143i le roi lui rendit tous ses biens, à l'exception des ville et château d'Amboise, qui furent réunis définitivement ;\ la couronne*.

De ce moment, l'histoire du château d'Amboise se lie intimement à celle de la maison royale de France.

boise, de Montrichard et de Bléré, et, par un autre acte du même jour, la Trémouille promit de lui rendre ces seigneuries toutes les fois qu'il serait remboursé des sommes que le roi lui devait. — Dupuy, Traités touchant les droits du roy sur plusieurs états et seigneuries, etc. ln-fol., p. 69

1 Compilation de Blanchard, in-fo!.jCol. 249.

a Histoire de la maison royale de France^ du P. Anselme, t. Y II, p. i22.

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