MARGUERITE D'ANJOU A A M B 0 I S E
Louis XI a beaucoup aimé Amboise et tout son règne se partage entre deux résidences qui ne sont qu'à six lieues Tune de l'autre : Amboise et le Plessis-lez-Tours. Mais il n'habita le Plessis qu'à la fin de sa vie, quand la défiance continuelle dans laquelle il vivait fut arrivée jusqu'à la terreur et qu'Àmboise, malgré ses épaisses murailles et ses rocs abrupts, ne lui parut plus un abri suffisamment sûr. Il y exila alors le dauphin, dont là vue lui déplaisait, non qu'il n'aimât pas son fils, mais parce que ce fils devait lui succéder. Mais jusqu'à cette époque, les événements principaux de sa vie s'accomplirent à Amboise.
Il y reçut au mois de juin 1462, Marguerite d'Anjou, cœur indomptable et mère héroïque. Cette fille du poétique roi René, cette épouse dévouée de l'imbécile Henri VI, faisait avec le cauteleux et pusillanime Louis XI un saisissant contraste. Elle venait d'insurger tout le nord de l'Angleterre, et, vaincue par Édouard IV et Warwick, elle fuyait le champ de bataille de Towton où elle avait laissé trente-sept mille morts. Poursuivie à outrance, débarquée à grand'pcine en Bretagne, sans un seul homme et sans un seul écu, elle organisait déjà les représailles et venait demander à la France des hommes et de l'argent. Le duc de Bretagne, François II, lui promettait son appui, moins par sympathie pour sa cause, qu'en haine du duc de Bourgogne qui soutenait la maison d'York. Mais c'était celui de Louis XI, surtout, qu'elle désirait. Le rusé monarque, peu accessible aux sentiments
chevaleresques, n'était pas homme à le lui prêter sans avantages évidents.
Il revenait alors du Roussillon, qu'il avait conquis ou plutôt acquis à peu de frais. C'était le prix qu'il avait tiré de sa médiation dans les querelles des rois de Gastillc et d'Aragon. Il marchait joyeux et Lien bagué, comme il le disait, mais petitement accompagné , selon son habitude , vêtu quasi comme un pauvre pèlerin, portant au cou de grosses patenôtres de bois, quand un courrier lui apporta la nouvelle de l'arrivée à Aniboisc de la reine d'Angleterre. Subitement il changea de train et d'allure, prescrivit au comte de Dammartin, grand maître de sa maison, de recevoir la fugitive avec les plus grands honneurs et déploya lui-même un luxe inusité. A peine arrivé, il l'invita à loger au château et voulut tenir avec elle, sur les fonts de baptême, le fils de la duchesse d'Orléans, qui fut depuis Louis XII. Toutes ces belles démonstrations aboutirent à un prêt de vingt mille livres, en échange duquel Louis XI, par un traité bien en règle, signé au château d'Amboise, le 28 juin 1462, se faisait donner la ville de Calais au cas où la reine parviendrait à la reprendre. Il joignit à ce maigre secours le don d'un vaisseau. On assure que ce bâtiment, qui reconduisit en Angleterre l'épouse de Henri VI, portait en même temps un négociateur secret, chargé de sonder le faiseur de rois, Warwick, et déménager à son maître la faculté d'opter, selon ses intérêts, pour les York ou pour les Lancastrc, pour la rose rouge, ou pour la rose blanche.
Huit ans après, la malheureuse reine d'Angleterre, échappée à ses ennemis par la fuite la plus dramatique dont l'histoire fasse mention, vint une seconde fois habiter Amboise avec son fils.
Louis XI, peu hospitalier de son naturel quand il ne voyait
pas de profit à l'être , Louis XI lui fit d'abord mauvaise mine et pauvre chère ; mais, peu de temps après, les affaires d'Angleterre s'embrouillèrent. Warwiek trahit Edouard IV comme il avait trahi Henri VI. Débarqué à Ronfleur avec une flotte, il fit prier le roi de France de le réconcilier avec la reine Marguerite et avec son fils, le prince de Galles. Louis XI aperçut alors tout le parti qu'il pouvait tirer de ses hôtes : les choses changèrent à Amboise comme par enchantement. Marguerite, jusque-là négligée et traitée plus en aventurière qu'en reine, reçut tous les honneurs dus à son rang, à sa naissance et à ses malheurs. Mais il fallut toute la fine diplomatie de Louis XI pour l'amener à pardonner à Warwiek et accepter son alliance : il élait l'auteur de tous ses maux et c'était par lui que l'époux de la reine, le triste et insignifiant Henri VI, gémissait encore à cette heure au fond de la Tour de Londres. Elle se rendit toutefois aux vœux de son hôte et consentit même au mariage de son fils avec la seconde fille du faiseur de rois
Pendant que ce traité se négociait a Amboise, la reine de France, Charlotte de Savoie, mit au monde, dans cette résidence, l'enfant débile et mal venu qui devait être Charles VIII (50 juin 1470). La joie du roi fut sans bornes. Il y avait longtemps qu'à force de pèlerinages et de neuvaines, il s'efforçait d'obtenir du ciel cette faveur. Le cardinal de Bourbon fit le baptême à Amboise. Ce fut le jeune prince de Galles qui tint le nouveau-né sur les fonts avec la jeune fille du roi^ Madame Jeanne de France; Louis XI l'ayant ainsi voulu,
1 On trouve dans les comptes de dépensas de Louis XI la mention de diverses sommes payées à des chevauclieurs de l'écurie du roi chargés d aller à Lyon presser, près des ambassadeurs du Saint-Père, l'expédition des lettres de dispense que ce dernier accorda pour ce mariage. Arch. curieuses, t. I, p. 95.
moins pour honorer le malheur que pour ménager l'avenir. A quelque temps de là en effet, Warwick remettait la maison de Laneastre sur le trône et Marguerite quittait Amboise pour Westminster.
Onze mois auparavant (1 er août 1469), Louis XI avait institué à Amboise l'ordre de Saint-Michel, non pas pour le vain plaisir de le substiluer à l'ordre de l'Etoile tombé en discrédit , mais dans un but plus profond : celui d'obliger par serment les grands seigneurs et les princes auxquels il le conférait, à ne jamais porter les armes contre lui et à ne contracter aucune alliance avec ses ennemis K Le collier de l'ordre ayant été envoyé au duc de Bretagne, ce prince, avant d'accepter, demanda à connaître d'abord les statuts. 11 les lut et refusa le périlleux honneur qu'on lui offrait.
C'est à Amboise encore que Louis XI fit arrêter le cardinal La Balue, convaincu d'avoir livré à Charles le Téméraire les secrets de l'État et coupable d'avoir conseillé ce voyage de Péronne, que Walter Scott a raconté d'une façon si dramatique et qui eut pour Louis XI une si honteuse issue. Le cardinal fut enfermé d'abord dans une chambre qui se trouvait au-dessus du portail du château. Il y resta jusqu'à l'achèvement d'une de ces fameuses cages de fer dont on assure qu'il était lui-même l'inventeur et où le prisonnier ne pouvait se tenir ni couché ni debout. On a retrouvé dans les comptes de Louis XI la cédule signée à Amboise le il février 1469 qui ordonnait la construction de celte cage où La Balue resta dix ans. Il résulte de ce document que ce n'est ni à Loches, ni au Plessis, comme l'ont pensé la plupart des historiens, que s'écoula cette longue captivité, mais 5 Onzain, château
1 Statuts de l'ordre : articles ix et xm. L'ordre de Saint-Michel exista jusqu'en 4789. Louis XVIII le rétablit, et il disparut de nouveau en
fort situé .en face de Chaumont et où, trois cents ans après, Voltaire écrivit la Pucelle.