QUEL ARCHITECTE A BATI CHAMBORD
L'histoire de France, a dit Napoléon, doit n'avoir qu'un volume ou en avoir mille. Ce mot, vrai pour l'histoire, mot
4 Chateaubriand, Vie de Rancé. >
CHAMBORD
profond d'un homme qui résumait toute chose, parce qu'il en voyait à la fois tous les côtés, ne l'est pas au même degré pour les œuvres d'art qui se rattachent à l'histoire. D'humbles recherches historiques, comme celles auxquelles nous nous livrons, par exemple, doivent, pour offrir quelque intérêt, se tenir à une égale distance des détails trop minutieux et des résumés trop concis, s'éloigner à la fois du vulgaire et de l'aride, de la sécheresse et de la prolixité.
Fidèle à cette maxime, en passant sous silence, dans la monographie de Chambord, beaucoup de ces détails sans grand intérêt et qu'on trouve partout, nous nous attacherons spécialement à mettre en relief les points fondamentaux de son histoire. Sans chercher à percer les tenelffes qui enveloppent l'origine de tous les châteaux célèbres, nous prendrons celui-là au jour seulement où il se lie à l'histoire même de la monarchie. Il nous suffira donc de dire qu'après avoir appaaft^/- r tenu aux comtes de Blois et à la maison d'Orléans, il fut réuni en 1498 au domaine de la couronne quand cetle maison parvint au trône en la personne de Louis XII. François I er , pour nous, comme pour le commun des visiteurs, est le véritable fondateur de Chambord.
Ce fut en 1526, au retour de sa captivité de Madrid, que le roi-chevalier entreprit de métamorphoser en palais royal la vieille demeure féodale des comtes de Blois 1 . Au dire de Ber-
1 II est certain toutefois qu'avant cette reconstruction, la cour se rendait quelquefois à Chambord. On lit dans le Journal de Louise de Savoie, mère de François I er : «L'an 1510, le 8 octobre, à onze heures avant midy, mon fils, à ma requeste, donna à Rochefort l'office de grand aumosnier; ce fut à Chambord, à trois lieues de Blois. » La date à laquelle il faut rapporter le commencement des travaux de Chambord, a été longtemps incertaine. M. de la Saussaye a fait cesser tout doute à cet égard en citant, d'après des mémoires manuscrits de Félibien sur les maisons royales, des lettres patentes de François I er , données à Chambord le 1 er octobre 1526, qui nomment mrssire de Chau-
nier 1 , dix-huit cents ouvriers y travaillèrent pendant douze ans, et ce long travail fut loin de suffire à parfaire cette œuvre immense que le roi-chevalier laissa inachevée.
Quel architecte avait fourni le plan de cette singulière résidence? À quelle école, à quelle nation appartenait ce grand artiste? Questions longuement agitées, et dont la première, au moins, est loin d'être résolue. Pour le plus grand nombre, jusqu'à ces dernières années, l'auteur du plan était Italien ; on savait même son nom : c'était le Primatice. Le célèbre architecte Blondel avait propagé cette opinion, à présent abandonnée, grâce aux progrès accomplis depuis vingt ans dans l'étude comparée de l'art. Tous les connaisseurs sont aujourd'hui d'accord sur ce point, que Chambord est une œuvre nationale, sans aucun caractère commun avec l'architecture italienne des commencements du seizième siècle. Mais, fière de cette première conquête, la science moderne a voulu pousser plus avant, connaître le nom de ce génie inconnu et percer le mystère qui couvre son individualité. Doux érudits, M. Cartier, d'Amboise, et M. André Salmon, élève de l'École des chartes, dont les savants déplorent la mort prématurée, ont exhumé, l'un un terrier de la barouuie d'Amboise, où, sous la date de 1536, un certain Pierre Nepveu, dit Trinqueau, habitant d'Amboise, est qualifié maître de l'œuvre de maçonnerie de Chambord; l'autre, un marché conclu le 9 mai 1544, pour la construction de travaux d'importance secondaire qui devaient être exécutés dans les bâtiments de Chambord, sous la surveillance de Jacques Cogneau, maître maçon de ces bâtiments*. A l'heure qu'il est, il ne manque pas
vigny intondant général des travaux, et Raymond Forget trésorier et payeur général.
1 Histoire de Blois, p. 82.
8 Yoyrz aux Pièces justificatives, note II.
CHAMBORD
de gens, parmi les archéologues et les érudits, fermement convaincus que l'architecte qui fournit le plan de Chambord fut Pierre Nepveu, et qu'il eut pour successeur Jacques Cogneau.
Sans nier l'intérêt qui s'attache à ces deux documents, nous * ferons remarquer qu'ils sont loin de trancher d'une façon concluante la question relative à l'auteur du plan de Chambord, et même à sa nationalité. Ils établissent seulement les noms des maîtres maçons qui, en 1536 et 1544, dirigeaient les travaux. Mais, quoi qu'on en ait dit, il est fort douteux que le maître maçon et l'architecte ne fussent qu'une seule et même personne. Le mot d'architecte paraît dans noire langue dès le quatorzième siècle, et il y désigne, dès lors, le dessinateur des projets d'édifices, par opposition au constructeur qui les exécutait 1 . Nous ajouterons que les premières constructions de Chambord sont antérieures de dix ans, au moins, à la plus ancienne des pièces précitées, et ces constructions avaient dû être précédées d'un plan sans doute débattu et examiné avec soin, et qui fut, on le sait, plusieurs fois remanié *. Rien n'atteste donc que Pierre Nepveu soit le créateur et le premier architecte de Chambord. On ne saurait tirer des deux titres dont nous avons parlé autre chose qu'une induction en faveur de la nationalité de ce créateur inconnu. Selon nous, ce qui, mieux encore que ces documents, établit qu'il était Français, c'est d'abord l'existence à Tours, c'est-à-dire près de Chambord, d'une école d'architecture qui, dès cette époque, avait produit des chefs-d'œuvre, et à laquelle François I er avait fait d'importantes commandes. C'est de cette école que sortit Jean Juste, que ce prince appelait son sculpteur ordinaire 5 , et qui est l'auteur du tombeau élevé par Louis XII
« Voyez la noie III.
* Voyez sur ce point Y Histoire de Mois de Dernier, p. 83.
3 11 est ainsi qualifié dans une ordonnance qui lui fut délivrée par le
à sa famille, dans l'église de Saint-Denis; Michel Colurab, qui fit pour les Carmes de Nantes le magnifique tombeau du duc de Bretagne, François 11 ; Pierre Valence, l'architecte du château de Gaillon; Colin Brard, qui le seconda dans cette construction, et qui édifia, à Paris, le pont Notre-Dame; une foule d'artistes, enfin, qui se distinguèrent simultanément dans la peinture, dans l'imagerie, dans la verrerie, dans la
bord était Français, c'est l'architecture même de ce château, absolument différente de celle qui florissait alors en Italie. « Comme plan, comme aspect et comme construction, a trèsbien dit M. Viollet-le-Duc, c'est une œuvre non-seulement française, mais des bords de la Loire. » Rien de plus français, assurément, rien de plus conforme aux principes de l'architecture féodale des bords de la Loire, que ce lourd parallélogramme flanqué d'une tour à chaque angle qui forme tout le plan primitif de Chambord. Tout le reste, les galeries ouvertes des deux ailes latérales, la haute lanterne à jour, le fouillis d'ornements qui commence à la plate-forme, tout cela est superfétation, additions et modifications à la donnée première.
La France et, selon toute probabilité, l'école de Tours, peuvent donc revendiquer avec confiance l'honneur d'avoir produit le créateur de cet étrange monument. L'historien Bernier, dont l'ouvrage parut en 1682, avait déjà attesté le fait, et il est inexplicable que les défenseurs passionnés de l'Italie aient fait, pendant plus d'un siècle et demi, si bon marché de son témoignage. « Il est assuré, dit-il, que celui qui donna le plan et qui le conduisit, avoit une maison à Blois, qui subsiste encore à présent, au quartier de la Foulerie. On
roi le 22 novembre 1531, et qui fait partie des comptes de dépense de François I er existant aux Archives de l'Empire.
Cil A M BOB D.
y voit même des restes du modèle de Chambord, fait de menuiserie, qui s'estoit conservé jusques à nostre temps, mais qui s est enfin gasté, par le peu de soin que Ton en a pris. »