‹ Les résidences royales de la LoireChapitre 5 sur 68 · UN PETIT PROBLÈME HISTORIQUE · texte numérisé non relu

UN PETIT PROBLÈME HISTORIQUE

Que le lecteur veuille bien maintenant nous donner la main et nous suivre à travers le dédale d'événements dont Chambord fut le théâtre, comme il vient de nous suivre dans le dédale de ses tours et de ses galeries. Ici, comme pour l'architecture, nous n'arrêterons ses regards que sur les points les plus saillants.

C'est Charles-Quint qui ouvre cette galerie de têtes couronnées et de visiteurs illustres qui, pendant trois siècles, ont peuplé ces murs de tant de souvenirs.

On sait qu'obligé de traverser la France pour aller étouffer la rébellion des Pays-Bas, et n'ayant pas le choix d'un autre chemin, il prit le parti de s'en remettre à la chevaleresque générosité de son ennemi, qu'il allécha par la promesse vague de se prêter à ses vues sur le Milanais. 11 eut soin d'ajouter que de telles concessions voulaient êlre librement conseuties, et qu'il serait aussi indigne au roi de France de paraître les arracher par la force, qu'à lui-même de les concéder par nécessité. En vain la duchesse d'Élampes et Diane de Poitiers, d'accord pour la première fois, se réunirent-elles pour rappeler au roi les nombreuses fourberies de son rival, et pour qu'il exigeât au moins un engagement positif relativement au Milanais. François I er tint à honneur de ne lier son ennemi que par la reconnaissance. Plus la demi-promesse de Tempe*

l eur était lointaine et fragile, plus le roi de France s'appliqua à la sceller par les bons procédés et par le noble désintéressement de sa conduite.

Ce qui précède fait comprendre l'importance qui s'attachait à ce voyage de Charles-Quint, et expliquera le long souvenir qu'il a laissé chez les contemporains, et qui revit dans les Mémoires de cette époque. Les deux fils du roi, le dauphin et le duc d'Orléans, accompagnés du connétable de Montmorency, allèrent recevoir l'empereur à la frontière, et offrirent de demeurer en Espagne à titre d'olages jusqu'à son retour: ce que Charles refusa. Le roi lui-même alla au-devant de son beau-frère jusqu'à Châtellerault. k partir de cette ville, la route des deux monarques fut semée de splendeurs et de réjouissances. « Ce voyage fut un enchaînement de fêtes, dit Voltaire, et le but était d'aller faire pendre vingt-quatre malheureux citoyens. » L'empereur recevait les clefs des villes; il délivrait les prisonniers, et exerçait toutes les prérogatives royales. Qui eût dit, en voyant les deux princes parcourir ainsi les plus belles contrées de la France dans une familière intimité, qu'ils s'étaient récemment donné des démentis par la gorge, proposé des duels en plein consistoire, et que l'un d'eux, voyant périr son fds du poison, avait accusé l'autre d'avoir payé l'empoisonneur 1 î

Les deux beaux-frères arrivèrent à Amboise dans les derniers jours de décembre 1559. Ils passèrent un jour à Blois et arrivèrent enfin à Chambord. Le donjon seul était alors terminé, ce qui n'empêcha pas l'empereur de s'écrier dès qu'il l'aperçut : « qu'il regardait ce château comme un abrégé de ce que

1 Le dauphin François, fils de François I", mourut en 1536, empoisonné, dit-on, par son éebanson Montecuculi, et Charles-Quint fut accuse d'avoir payé le crime, accusation du reste sans vraisemblance.

CHAMBORD

peut effectuer l'industrie humaine 1 . » Un essaim de jeunes filles, habillées en nymphes et en Dianes chasseresses, l'attendait à l'une des portes du parc, et le conduisit au château en jetant des fleurs sur son passage et en chantant des hymnes composés pour la circonstance par Claude Chapuis, valet de chambre du roi. Les rois, depuis Charles V jusqu'à Louis XIV, ont fait aux grands poètes de leur temps l'honneur de les prendre pour valets de chambre; mais tous ces valets de chambre n'ont pas valu Molière. Voilà pourquoi nous nous dispenserons de citer les vers de Chapuis.

La cour était venue attendre les deux souverains à Chambord, car François I er est, comme on sait, le premier roi de France qui ait eu une cour, dans le sens propre de ce mot, c'est-à-dire la réunion de ce que la noblesse et le pays comptaient de plus illustre sous le rapport de la naissance, du talent et de la beauté. Le prince espagnol, habitué aux sombres solitudes de son palais de Madrid, se trouva petit et dépaysé sous ces voûtes que Léonard de Vinci et Primatice venaient d'orner des riantes créations de l'Italie, et où, à coté des Brion, des Montmorency, des Poyet, il rencontrait des beautés telles que mesdames d'Étampes et de Poitiers, des savants tels que Vatable, Danès, Pellissier, Jean de Lascaris, des écrivains et des poètes comme du Bellay et Marot. « Il y passa quelques jours, dit d'Àvity, pour la délectation de la chasse aux daims, qui étaient là dans un des plus beaux parcs de France et à très-grande foison. »

On sait assez quelle fut la fin de ce voyage; on connaît la magnanime crédulité de François, la duplicité de l'empereur et le ricanement final, la négation effrontée par lesquels il mit fin à cette longue comédie. « De toutes les actions qu'on

« Bernier, Histoire de Blois, p. 82.

peut reprocher à Charles Quint, a dit Robertson, ce trait de mauvaise foi est certainement le plus flétrissant pour sa gloire. »

Six ans après ces événements, François 1 er visitait pour la dernière fois ce palais inachevé, qui lui rappelait à la fois son aveugle simplicité et les artifices de son rival. Vieilli avant l'âge, miné par une fièvre lente qui ruinait sa forte constitution, rien ne rappelait en lui l'homme de Marignan, le roi galant qu'a peint Brantôme. 11 accusait Dieu, il s accusait lui-même, il maudissait les médecins qui, suivant le mot d'un vieil historien, le traitaient plus selon sa qualité que selon son mal, et qui, en désespoir de cause, lui conseillèrent le séjour de Romorantin et de Chambord. 11 demeura là jusqu'aux premiers jours de mai 1545 l , redemandant un peu de séve et de jeunesse aux lieux témoins de ses exploits d'enfant, aux landes de la Sologne, aux acres parfums de ses bruyères. Sa sœur bien-aimée, la Marguerite des Marguerites, avait quitté sa petite cour de Pau pour le suivre et le conforter. Comprenant que les délassements des arts étaient désormais les seuls auxquels son frère pût être sensible, elle avait amené avec elle tout un petit monde d'artistes et d'écrivains. Amyot devait lire le commencement de sa traduction de Plutarquc, qu'allait bientôt imprimer Vascosan, et Saint- Gelais sa tragédie de Sophonisbe. Mellin de Saint-Gelais tenait alors à la cour la place que Marot avait longtemps occupée. François I er , devenu poète lui-même, grâce aux longs ennuis de la captivité de Madrid, mais poète à ses heures et comme il convient à un roi, aimait les lines reparties et les secourables impromptus de Saint-Gelais. Un jour que le prince, caressant un cheval, présent de Soliman, avait improvisé deux

1 Mémoires de Martin du Bellay, coll. Michaud et Poujoulut, p. 552.

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