‹ Les résidences royales de la LoireChapitre 41 sur 68 · DERNIÈRE VISITE OE LOUIS XI A SON FILS · texte numérisé non relu

DERNIÈRE VISITE OE LOUIS XI A SON FILS

Il semble que, du jour où il eut un fils, Louis XI ait pris en horreur le château qui renfermait Y héritier de sa couronne. Il se souvenait de la Praguerie et de la mort terrible qu'il avait infligée à son père. Ce mauvais fils craignait un fils qui lui ressemblât.

Il s'éloigna donc peu à peu de ce château, dont le donjon menaçant lui rappelait cette forteresse de Mehun où Charles VII était mort de faim. Il fit plus : préférant un héritier stupide à un fils rebelle, il écarta systématiquement du dauphin tout enseignement propre à lui former l'esprit, toute éducation virile et royale.

Ce pauvre enfant, qui avait tant besoin d'air et de soleil, petit, maladif, gros de tôte, comme presque tous les enfants destinés à une mort précoce, grandit derrière ces sombres murs, sans amis, presque sans jeux. Il n'eut guère d'autres compagnons que des femmes qui, à défaut de prudence et d'habileté, lui donnèrent l'humanité, la tendresse et aussi la crédulité et le facile enthousiasme : toutes les vertus et tous les défauts des âmes faibles.

De bonne heure, il sut ce que c'est qu'aimer et souffrir. Sa mère et sa sœur lui enseignèrent la résignation : sa mère, pauvre cœur souffrant, comptée pour rien dans les choses de l'État, perdue dans ce grand château où son mari ne la visitait de temps à autre que pour le désir d'en avoir des enfants,

c m LES RÉSIDENCES ROYALES DE LA LOIRE

timide, mélancolique comme il convient aux opprimés, mais bonne, aimant la lecture, instruite pour son temps : sa sœur, madame Jeanne, noire, mal venue comme lui, mariée à neuf ans au jeune duc d'Orléans, le futur Père du peuple, qui la détestait et qui le lui prouva bien par la suite quand il la répudia pour épouser Anne de Bretagne ; telles furent les tendres institutrices de cette âme tendre. Le peu de courage qu'il eut, il le tint d'une femme encore, son autre sœur, le digne sang de Louis XI, la ferme et virile Anne de Beaujeu.

Deux hommes seulement rapprocbaient et lui faisaient, par rares échappées, entrevoir ses destinées futures : son valet de chambre, de Vesc, et Briçonnet, ancien marchand devenu évêque , cœurs avides et bas , mais qui , parlant au jeune homme, pour le distraire, de Rome, des Césars, de Charlemagne et des anciens paladins, ne lui soufflèrent pas moins, sans s'en douter, la passion des conquêtes et des grandes choses.

Pour tout autre que pour ces deux hommes, Amboise était lieu clos et interdit : c'était un crime aux yeux de Louis XI de paraître s'intéresser à son fils et d'aller le visiter. Un jour que le roi paraissait bien malade, du Bouchage, son plus intime confident, se hasarda à aller faire sa cour à l'héritier : il prit l'enfant avec lui, lui donna la clef des champs, le fit chasser au faucon. Ce trait d'habile coin tisanerie faillit causer sa perte. Louis XI en l'apprenant entra dans une violente colère et chassa du Bouchage du Plessis.

Mais un jour vint où le despote dut s'avouer à lui-môme le secret qu il défendait à tous les autres d'apercevoir, celui de sa fin prochaine. Il fallut, bon gré mal gré, qu'il songeât à son héritier et qu'il se demandât ce qu'allait, aprts lui, devenir cette France qu'au prix de tant de peines, de guerres, de per-

fidies, de crimes, il avait faite forte, compacte, unitaire, affranchie du joug des grands vassaux. Alors il tourna les yeux vers Amboise, vers cet enfant dont il avait si soigneusement cultivé l'ignorance. Il se figura qu'il était temps encore de racheter le passé et de revenir sur son œuvre monstrueuse. Il composa pour lui, en compagnie de doctes personnages, le Rosier des guerres, livre où il déposait tout ce que sa longue expérience de la diplomatie, de la guerre et de ladministration lui avait appris touchant l'art de gouverner les hommes.

11 fit plus. Il dompta l'involontaire répulsion qu'il éprouvait pour son successeur et voulut joindre à ces conseils écrits l'autorité des paroles d'un mourant. A cet effet, il se rendit à Amboise le 21 septembre 1482. Les princes du sang, les membres du conseil, le peu de grands personnages que la défiance du roi avait laissés libres ou vivants, assistaient à celte suprême entrevue.

Après la messe qui fut dite dans l'église , aujourd'hui détruite, qui occupait le centre des constructions du château, le roi se -fit amener le dauphin. Comme plus tard Louis XIV mourant, mais avec plus de précision et de détails, il esquissa le tableau de son règne, rappelant ses guerres, ses conquêtes, et aussi, sans se ménager, ses égarements et ses fautes, et faisant, autant qu'il était en lui, jaillir de son exemple un enseignement pour son successeur. Il fit promettre à son fils de maintenir dans leurs charges les principaux officiers de la couronne, les commandants des villes et des forteresses, jusqu'aux moindres officiers de judicature. Il avait expérimenté par lui-même le danger de pareils changements l . Puis il appela le duc d'Orléans.

1 Louis XI, avant de quitter Amboise, fit dresser par un notaire procès-verbal du serment solennel que le dauphin prêla à cet égard et

Oigitized

Louis d'Orléans avait alors vingt-un ans. Gendre du roi, héritier du trône si le dauphin mourait sans enfants, allié du due de Bretagne dont il convoitait la fdle, il était l'enneminé et comme nécessaire du règne qui allait commencer. Il dut s'engager sur son honneur et sur la damnation de son Ame à servir loyalement son beau-frère, à n'accepter aucune alliance qui lui fût hostile, à n'entretenir aucune intelligence avec le duc de Bretagne ; serments dont l'événement démontra la prudence et l'inanité.

Trois mois après cette entrevue (25 décembre 1482), le vieux roi, d'accord avec les Flamands, imposait à Maximilien d'Autriche le traité d'Arras, dont le principal article était le mariage du dauphin avec Marguerite, fille de cet archiduc et petite-fille de Charles le Téméraire. Mais il n'eut pas la force d'assister à ce mariage, qui accomplissait l'œuvre capitale de sa vie en consommant la ruine de la maison de Bourgogne. Les fiançailles eurent lieu à Amboise le 23 juin 1483 : le sire de Beaujeu représenta le roi. Ce fut le dernier acte politique de la vie de Louis XI.

Le 50 août suivant, un flot de courtisans abandonnant à la hâte le Plessis, courait à Amboise annoncer au dauphin qu'il était roi. A cette nouvelle, le pauvre enfant se sentit pris de défaillance. Il ne savait ni lire ni écrire : tous ses talents se bornaient à monter un cheval et à manier une lance ; encore était-il assez gauche à ces exercices. De la diplomatie , du commerce, des finances, de l'art du gouvernement, il ne soupçonnait rien. Il ne savait de l'histoire que les noms de César et de Charlemagne, qui se confondaient pour lui dans une sorte de lointain vague et merveilleux : son premier soin,

ordonna de dt'poser ce procès-vcrval aux archives et dans les cours de ,ustiee. Voyez Godefroy, aux preuves de Comincs, t. Y, p. 376.

quand il put se reconnaître, fut d'ordonner qu'on lui traduisît les Commentaires de César et l'histoire de Charlemagne. Il se tourna donc en pleurant vers sa sœur, madame de Beaujeu, femme fine et déliée, au dire de Brantôme, et vraie image en tout de Louis XI. Elle n'avait que vingt-deux ans, mais son père, qui se sentait revivre en elle, avait voulu lui confier la régence, « comme à la femme la moins folle du monde, car « de vraiment sage, disait-il, il n'y en a pas. »

Elle montra qu'elle était digne du pouvoir en le défendant avec une fermeté virile contre tous ceux qui le lui disputèrent : sa mère, le duc de Bourbon et le duc d'Orléans, qui tous trois prétendaient à la régence. Elle temporisa avec sa mère, qu'elle savait atteinte d'une maladie mortelle, et qui s'éteignit en effet à Amboise trois mois après la mort de son mari. Plus libre envers les autres prétendants, elle en appela contre eux à la nation. Les états généraux, rassemblés à Tours en 1484, par l'importance des questions qu'ils traitèrent, n'ont pas d'autres analogues dans notre histoire que ceux qui ouvrent la Révolution française.

Maintenue au pouvoir par une décision de ces états, débarrassée du duc de Bourbon, madame de Beaujeu n'eut plus d'autre ennemi que Louis d'Orléans. Elle le battit fi Verneuil, elle l'assiégea dans Beaugency; elle le poursuivit en Bretagne où elle le fit prisonnier à la bataille de Saint-Aubin, et finalement elle l'enferma à Bourges, dans une cage de fer, invention que lui avait léguée son père, dont elle conser» vait pieusement les traditions;

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