‹ Les résidences royales de la LoireChapitre 42 sur 68 · JEANNE DE FRANCE · texte numérisé non relu

JEANNE DE FRANCE

Cetlc dure captivité du futur Père du peuple fit éclater le zèle conjugal et le dévouement de Jeaune de France. Jeanne de France était cette fille de Louis XI que le prudent monarque avait fiancée dès le berceau à l'héritier du riche apanage d'Orléans. Petite, noire, contrefaite; mais douce, humaine, modeste, charitable, elle éprouvait pour le jeune et brillant duc d'Orléans une de ces passions humbles et profondes que les êtres déshérités de la nature contractent bien souvent pour le compagnon plus favorisé auquel Dieu a lié leurs destinées.

La vie de cette pauvre femme est un modèle de piété et de résignation conjugales : aussi l'Église, qui se connaît en souffrances, l'a-l-clle béatifiée. Jeune fille, elle avait souffert des dédains de son père. Chaque fois qu'il la rencontrait dans quelque corridor du Plessis, pauvrement couverte d'une petite robe de camelot, percée au coude le plus souvent : a Je ne la croyais pas si laide, » s'écriait-il avec dépit *. Plus tard elle souffrit des dédains de l'époux à qui Louis XI l'avait imposée. « J'aimerais mieux une simple fille de la Beauce, » avait répondu le duc d'Orléans à la première ouverture qu'on lui fit de celte alliance. Mais Louis XI avait des moyens infaillibles pour rapprocher les cœurs.

Ce mariage avait à ses yeux ce grand mérite qu'il n eu devait pas sorlir lignée et qu'ainsi une branche collatérale ne

1 Dony d'Allieliy, Tableau sacré de la vie de la bienheureuse Jeanne de Valois, fondatrice des Annonciades, Paris, 1023, in-12.

LE CHATEAU D'AMDOISE.

viendrait pas paralyser la branche directe qu'il supposait devoir sortir de son fils. Il écrivait au comte de Dammartin : « Je me suis délibéré de faire le mariage de ma petite fille « Jeanne et du petit duc d'Orléans, parce qu'il me semble « qu'ils ne seront pus embarrassés de nourrir leurs enfants; c vous avertissant que j'espère faire ledit mariage ; ou autre- « ment ceux qui iront au contraire ne seront jamais assurés « de leur vie en ce royaume. »

II faisait en même temps savoir au petit duc qu'il eût à choisir entre le bonheur d'être son gendre ou celui d'entrer en religion.

Placé dans cette alternative, le petit duc n'hésita pas. 11 préféra la fille contrefaite au couvent. Mais, plus tard, il se vengea cruellement de cette contrainte. Lors de sa fuite en Brelagnc, il avait vu, il avait aimé de suite la belle et jeune héritière du duc François II, celle dont un roi et un empereur se disputaient la main. 11 avait dès lors médité son divorce. L'intrigue même avait été poussée si loin qu'il s'était \u forcé de protester au pied des autels, chez les Cordelieis de Nantes, contre la pensée coupable qu'on lui supposait.

Jeanne savait ces perfidies. Tant que le jeune duc fut libre et puissant, elle les supporta avec la silencieuse résignation de la femme chrétienne qui puise sa force dans son droit, qui connaît la puissance du temps, et trouve dans l'accomplissement du devoir la force d'attendre et de pardonner. Mais quand le coupable devint malheureux, quand elle le sut abandonné de tous, vaincu, blessé, couchant dans une ca^e de fer, ce ne fut plus le devoir seulement, ce fut le cœur qui parla. Tous les torts furent oubliés.

Elle courut à Bourges; elle voulut, elle aussi, sa part de cette rude prison de fer qui lâchait si rarement ses hôtes. Elle y passa plusieurs nuits près de son époux ; noble dévouc-

ment, mais faute immense qui lui fut durement opposée dans sou procès.

Elle revint ensuite à Blois et data de là une lettre touchante, où elle implorait de sa sœur la liberté du coupable. Madame de Bcaujeu ne répondit pas. Jeanne comprit alors * qu'un seul espoir lui restait, espoir bien faible : c'était d'arracher son frère à la tutelle qui commençait à lui peser et d'obtenir du jeune monarque émancipé la liberté de son ancien ami. Un jour, sachant madame de Beaujcu en voyage, elle quitte furtivement le château de Blois, où la régente la faisait surveiller ; elle arrive à Amboise, couverte d'habits de deuil, et se jette aux pieds du roi.

On peut lire dans l'histoire latine de Louis XII , recueillie par Godefioy (page 27), le discours touchant qu elle adressa alors au jeune prince. Tous les griefs du monarque contre le sujet rebelle y sont passés en revue, discutés, amoindris, excusés : fuite chez le duc de Bretagne, alliance avec les ennemis, levée de boucliers contre le roi, projet de répudier sa sœur. Ce dernier grief surtout, qui la touche de si près, est traité avec art et précaution. La malheureuse sur ce point délicat cherche autant à se tromper elle-même qu a convaincre son frère. « Votre tendresse pour moi, lui dit-elle, vous fait « trouver plus grave le projet qu'il a eu de demander la « main de la jeune duchesse. Je le connais assez pour être « convaincue que ce n'était qu'une feinte. Il cherchait à s'at- « tacher les Bretons en leur donnant cette espérance, et ce « qui prouve qu'il n'a jamais eu l'intention de me répudier, t c'est qu'il n'a point pressé la conclusion de ce mariage. Du « reste, s'il a eu en cela quelque reproche à se fairej je suis « la seule qu'il ait outragée. Daignez, mon frère, lui pardon- « ner. Le duc vous devra d'être rendu à la vie, à la liberté, à « son épouse. Il sacrifiera pour vous des jours que vous aurez

« sauvés. Vous acquerrez plus de gloire en tendant la main « à un vaincu que vous n'en avez acquis en triomphant de a lui. »

Le roi la releva et lui adressa ces paroles prophétiques : « Vous aurez, ma sœur, celui qui cause vos regrets. Veuille c le ciel que vous ne vous repentiez pas un jour de ce que et vous venez de faire pour lui. »

Cette grâce que Charles VIII accordait sans l'aveu de la régente, fut le signal de son émancipation. Mécontent de voir entravée la généreuse promesse qu'il venait de faire, il s'échappa un jourd'Amboise, arrivai Montrichard, où il trouva des relais, courut vers Bourges et tira le duc de sa prison. « Il ne savoit quelle chère lui faire, dit un des gentilshom- « mes du duc d'Angoulême ; voulant donner à connoistre à « chacun que ce qu'il avoit faitétoit de son propre mouve- « ment et libre volonté. » Les deux princes couchèrent ensemble et le roi, dans cette étroite intimité, obtint, dit-on, de son nouvel ami, que ce dernier lui sacrifiât sa passion et servît même les projets de mariage du monarque avec Anne de Bretagne.

Nous n'avons pas à suivre ces deux princes dans cette expédition d'Italie, d'où Charles VIII ne rapporta ni gloire ni profit, mais où il trouva, sans le chercher, quelque chose de plus précieux : l'antiquité éveillée de son long sommeil et l'art de la Renaissance. Mais nous dirons tout à l'heure, parce que cela touche plus directement à notre sujet, commént Louis d'Orléans, qu'un accident allait faire roi, reconnut le service que Jeanne lui avait rendu.

Page 1