COMMENT MOURUT CHARLES VIII
Au commencement de l'année 1498, Charles VIII tomba dans un état de langueur qui inspira de vives alarmes. C'est pour tout homme un moment cruel que celui où il voit s'évanouir en fumée l'œuvre longtemps caressée et poursuivie, et où il doit s'avouer son impuissance. Heure sombre des abattements et des défaillances! Les forts persistent et s'opiniàtrent; les faibles se retournent en arrière et désespèrent. Charles était de ceux-ci. Ses rêves d'empereur d'Orient et d'émulc de Charlemagne, sa marche de triomphateur à travers l'Italie, son entrée à Naplesavec le globe et la couronne impériale : puis sa retraite, son armée décimée, sa tête mise à prix, les charges accablantes imposées à son peuple ; une seconde expédition, préparée au prix de sacrifices énormes, abandonnée au dernier moment, l'Italie perdue une seconde fois et perdue pour une amourette; c'étaient là les souvenirs et les sombres images qui passaient dans cet esprit malade. Son deuil particulier se mêlait au deuil public. Sans cesse retentissaient à ses oreilles les paroles de Savonarole. L'illustre martyr rencontrant le roi à son retour de Naples lui avait prédit qu'il serait frappé en sa famille et qu'il mourrait jeune. De cette prédiction, la première partie déjà était accomplie. Les quatre enfants du roi étaient morts 1 ; la seconde sans doute allait se vérifier.
La reine et les courtisans s'ingéniaient pour chasser ces
1 Ces quatre enfants moururent à Amboise et furent réunis dans un môme tombeau dans l'église Saint-Martin de Tours.
idées lugubres. La reine, à défaut d'amour, avait pour ce pauvre petit homme si débonnaire et si doux, ce tendre intérêt que les femmes portent aux natures souffrantes et étiolées. On amusait le malade par des bâtisses; on récréait ses yeux par la vue des peintures, des marbres, des porphyres, des tapisseries, des manuscrits, des pierres gravées qu'il avait rapportés d'Italie. Amboise était devenu un musée. Vingt-deux maîtres ouvriers, conduisant les travailleurs subalternes, étaient en train de métamorphoser le vieux manoir gothique. On voulait qu'il rappelât au roi ces palais étineelants d'or et de peinture qui l'avaient reçu à Milan, à Florence, à Rome et à Naples 1 . Ces travaux, la vue de ces raretés, ranimaient un moment l'esprit éteint du malade. Alors il se reprenait à la vie ; il parlait d'améliorer le sort de son peuple, de lui donner des lois unitaires, de faire rédiger les coutumes des provinces, vœu qu'avaient émis les États de Tours; puis il montait à cheval, il commandait des parties de chasse et de paume, exercices violents qui, loin de le guérir, exaspéraient son mal.
Le samedi, 7 avril 1498, veille de Pâques-fleuries, une grande partie de longue paume avait été organisée dans les fossés du château. Le roi, trop malade pour y prendre part, devait y assister d'une fenêtre qui éclairait un petit pavillon bâti à l'extrémité d'une galerie vitrée qu'on appelait la galerie Haquelebac, du nom d'un capitaine qui autrefois en avait eu la garde. Ce pavillon existe encore; c'est celui où Abd-el-Kader faisait ses ablutions. Quant à la galerie, elle occupait tout l'espace aujourd'hui nu qui s'étend du château
* Bibl. imp., Port. Fontanieu, vol., 140. Payement pour transport de tapisseries, livres, tableaux, marbres, etc., rapportés par Charles VIII d'Italie, ensemble de la nourriture de vingt-doux ouvriers qu'il en avait amenés avec lui.
jusqu'à ce pavillon et qui forme maintenant terrasse au-dessus de la Loire. Cette galerie était dans un complet état de dégradation : le plancher en était rompu à l'entrée. C'était, au dire de Comines, f le plus déshonnête lieu du château : chacun y faisoit librement ses nécessités, p
Charles tenant la reine par la main, et, suivi de l'évoque d'Angers, son confesseur, des dames de la reine et de ses chambellans, traversa cette galerie dans toute sa longueur. Si l'on s'étonne de voir une cour déjà élégante traverser un lieu si infect et se tenir tout près de là pendant plusieurs heures, nous dirons que les courtisans et les dames de cette époque n'avaient pas, à beaucoup près, des nerfs aussi délicats ni des habitudes de propreté aussi raffinées que le plus humble bourgeois de notre époque. Les choses n'élaient pas beaucoup plus avancées sous Louis XIII. Le Palais Mazarin, ouvrage de M. le comte de Laborde, contient à ce sujet de curieuses révélations. Les courtisans, les familiers de Richelieu, les dames même qui ('allaient visiter, satisfaisaient sans façon certaine nécessité dans l'antichambre qui précédait le salon du ministre : les dames se contentant de dire à leurs cavaliers : Tournez un moment la téte.
Charles donc traversa cette galerie infecte. Arrivé à la porte du pavillon, il se heurta le front contre le linteau. Le roi était petit, mais la porte est tellement basse que l'accident n a rien d'invraisemblable 1 . Il paraît clair, du reste, que
1 Nous suivons la tradition locale en admettant que c'est contre la porte basse, qui existe encore aujourd'hui, que Charles VIII se heurta le front. Le pore-épic sculpté au-dessus de cette porte nous inspire toutelois des doutes assez vifs à cet égard. Le porc-épic était l'emblème de l'ordre de ce nom fondé en 1395 par Louis d'Orléans et, en même t;mps, l'emblème de la maison d'Orléans, laquelle n'arriva au trône qu'après la mort de Charles VIII, en la personne de son successeur. II faut donc admettre, ou que la porte basse dont nous venons de parler
cet accident fut la cause déterminante, mais non efficiente de la catastrophe qui suivit. D'abord, en effet, on n'y fit aucune attention. Le roi, du haut du pavillon, regarda longtemps les joueurs et causa avec ceux qui l'entouraient . Comme il avait touché les écrouelles quelques jours auparavant, il avait dû pour cela se confesser et se mettre en état de grâce ; il était plein de sentiments de piété et de contrition. Il parla de l'état de sa conscience, disant qu'il avait formé la résolution de ne plus commettre de péchés mortels ni même aucun péché véniel, s'il le pouvait. Tout à coup la parole s'éteignit dans sa bouche ; il tomba en arrière frappé d'apoplexie.
11 pouvait être deux heures après midi. Dès le premier moment, le mal parut trop grave pour qu'on songeât à transporter le malade dans son appartement. On apporta donc une pauvre paillasse sur laquelle on le coucha. La reine, les chambellans, l'évêque d'Angers, les quatre médecins du roi dont un seul, « le plus fol » selon Comines, avait sur lui de l'autorité, se penchaient sur ce lit de mort, épiant d'un œil avide les efforts que le mourant faisait pour retrouver la parole. Ils n'en purent tirer autre chose que quelques mots entrecoupés par lesquels il recommandait son âme à Dieu et à la glorieuse Vierge Marie. A onze heures du soir, il rendit l'âme. « Et ainsi départit de ce monde, si puissant et si grand roi,
n'est pas celle qui fut la cause déterminante de la mort de ce prince, ou que le pore-épic qui la surmonte est une adjonction faite après coup par Louis MI, lors des réparations importantes qu'il exécuta v.u château d'Amboise. Cette dernière opinion nous offre peu de vraisemblance, Louis XII ayant, aussitôt après son avènement au trône, abandonné Tordre du Porc-Épic pour celui de Saint-Michel qui était alors dans tout l'éclat de sa nouveauté. Voyez Dissertation sur la devise du roi Louis Xll, au Mercure de France de novembre 1*353.
« et en si misérable lieu, lui qui avoit tant de belles maisons u et en faisoit une si belle 4 . »
Moins d'un quart d'heure après l'accident, un courtisan, de ceux qui n'attendent pas la fin de la nuit pour saluer l'aurore, s'était élancé sur un chevalet avait couru porter à Blois la nouvelle de la catastrophe. D'autres messagers se suivirent d'heure en heure. A minuit le duc d'Orléans apprit qu'il était roi. 11 se rendit de suite à Amboise.
11 trouva la reine en proie à un silencieux désespoir, veillant à coté du corps de son époux qu'on avait transporté dans une salle du rez-de-chaussée et qu elle ne voulait pas quitter. Louis XII respecta ce premier essor de la douleur, ne parla point à la nouvelle veuve et se contenta de donner les ordres nécessaires pour les funérailles. Le trésor royal étant trop pauvre pour subvenir à une telle dépense, Louis déclara qu'il entendait y pourvoir sur son épargne.
Le lendemain il sollicita delà reine une entrevue que celleci n'accorda pas sans quelque difficulté. Anne de Bretagne était atterrée sous le coup inatteudu qui la frappait : sa douleur était muette et plus profonde même que le nouveau roi n'eût pu légitimement le supposer en remémorant les circonstances dans lesquelles avait eu lieu ce mariage que la mort venait de rompre. Elle refusait toute nourriture et était décidée, contrairement à l'usage adopté jusque-là par les reines de France, à porter le deuil en noir, couleur symbolique de la constance en amour, dit Clément Marot, parce qu'elle ne se peut déteindre.
Cette entrevue était à la fois attendue et redoutée des deux parts. Si profond que fut le deuil de la reine, si récente que fût la blessure, la mémoire du passé, cette première inclina-
* Combles,
tion qu'elle avait eue pour l'homme à qui la mort semblait en quelque sorte vouloir la rendre ; le souvenir du traité qui l'obligeait à épouser le successeur du roi défunt, le mariage de Louis XII qui faisait de ce traité une lettre morte et élevait entre elle et lui une barrière nouvelle au moment où tombait la première; tous ces souvenirs évoqués auprès du cadavre royal à peine refroidi, faisaient de cette entrevue une position critique où la pudeur et la piété conjugale avaient également à souffrir, Anne ne crut pas pouvoir en affronter une seconde, et, quittant subitement Amboise, elle alla se cacher au fond de sa chère Bretagne. Mais, si courte qu'eût été cette entrevue, elle avait suffi pour réveiller dans le cœur de Louis XII des feux mal éteints. Cette équivoque situation d'un roi marié depuis vingt ans, épris d'une reine veuve de la veille, eût pu se prolonger indéfiniment sans résultat si Ja politique, qui a toujours son mot à dire dans les amours des rois, ne se fût chargée du dénouement.
Georges d'Amboise, nommé premier ministre et cardinal à l'avènement de son maître, rappela le traité de Rennes aux termes duquel Anne de Bretagne devait, en cas de viduité, accepter la main du successeur de son époux ou celle de l'héritier présomptif. La prudente Anne de Beaujeu dont ce traité était le chef-d'œuvre, n'avait pas cru pouvoir lier par des liens assez forts la Bretagne à la France. Malheureusement elle n'avait pas prévu le cas qui se présentait. Le successeur du roi défunt était enchaîné dans les liens du mariage et l'héritier présomptif qui devait être un jour François P r , avait quatre ans à peine. Mais Georges d'Amboise n'était pas homme à s'embarrasser pour si peu. Ce ministre chez qui la finesse du paysan normand doublait la prudence réfléchie particulière aux gens d'Église, avait des ressources pour toutes les difficultés, pour toutes celles du moins qui intéres-
saient son maître, car on sait assez que lorsque ses propres intérêts furent en jeu, il fit preuve d'un aveuglement déplorable. Aussi, Louis XII, qui l'appréciait, avait-il coutume de dire : <( Laissons faire à Georges. » 11 trouva donc de suit* la seule solution qui convînt à cette position critique : le divorce.
Ce remède extrême, Anne le repoussa d'abord avec énergie; mais le roi dont l'inclination était d'accord avec la politique, qui lui conseillait de garder à tout prix la Bretagne, le roi l'accepta sans hésiter et rangea bientôt la jeune reine à son sentiment.
Le divorce fut donc résolu.
Rien n'atteste que ni la mémoire des services rendus, ni la conscience du coup mortel qu'il allait porter à sa malheureuse épouse, aient retenu le roi. Nous avons vainement cherché dans les mémoires du temps, la trace d'un scrupule ou d une hésitation. Toute cette affaire du divorce fut menée avec une rapidité qui indique le parti pris et la décision irrévocable.
Jeanne connaissait les exigences de la politique ; elle était fille de Louis XI. Mais il lui sembla que vingt ans d'abnégation, d'amour silencieux et d'obscur dévouement avaient aussi des droits qui pouvaient se faire entendre. Quand elle se comparait à Anne de Bretagne, à cette femme d'une beauté régulière, mais dure, austère, hautaine, têtue, avide, murée dans sa gravité et son sang-froid bretons, elle se trouvait, toute noire et contrefaite qu'elle était, mieux propre à assurer le bonheur d'un homme et d'un roi, moins reine peut-être, mais plus femme. Elle était venue rejoindre son mari à Amboise, se sentant sans doute plus forte et mieux défendue dans ce château, témoin des nobles efforts qu'elle avait faits pour lui rendre la liberté. Louis n'eut pas le courage de lui
notifier sa fatale résolution dans ces murs où retentissaient encore les prophétiques paroles du roi défunt. 11 s'enfuit à Chinon, chargeant Georges d'Aniboise de ce cruel mandat. Celui-ci, rude, tenace et lourd, s'acquitta sans ménagement de celte mission, broyant impitoyablement dans ses grosses mains ce pauvre cœur meurtri.
La cour tout entière avait suivi le roi. La pauvre Jeanne, pendant le long et curieux procès qui devait précéder le divorce, resta seule à Amboise, sans courtisans, sans conseils, presque sans défenseurs, perdue dans celte ombre et cette solitude pestiférée, que la disgrâce des rois crée autour de ceux que frappe leur ingratitude.