LE DIVORCE DE LOUIS XII
Vers la fin de Tannée 1498, -César Borgia arriva à Blois, porteur de la bulle par laquelle Alexandre VI accordait au roi de France le droit de poursuivre son divorce. Louis XII payait cette faveur du duché de Valentinois, d'une pension de 20,000 livres octroyée au porteur de la bulle et de la promesse de faire épouser à cet archevêque la fille du roi de Navarre. La bulle ne contenait autre chose que la nomination des trois juges ecclésiastiques qui devaient instruire le procès : mais c'était tout ce qu'il fallait au roi, lui-même ayant d'avance désigné ces juges l .
Il n'eut pas de peine, comme on le pense bien j à trouver des
4 Ces trois juges étaient Philippe de Luxembourg; cardinal-évêquc du Mans, Louis d'Aniboise, évtxiue d'Alby, frère du premier ministre, et Pierre, évoque de Ccuta.
défenseurs. Il en fut différemment de Jeanne. Quatre avocats déclinèrent successivement le périlleux honneur de la défendre : le dernier, Jean de Yesse, n'accepta cette mission que sur l'ordre exprès du tribunal, et exigea l'insertion au procès des lettres compulsoires qui l'obligeaient à la remplir 1 .
Le procureur du roi, Antoine de Lestang, fut chargé de soutenir la demande en nullité du mariage. Ses deux principaux moyens étaient : la violence employée contre Louis XII pour le contraindre à contracter cette um'on ; la conformation vicieuse de la reine qui la condamnait à la stérilité.
Ce dernier point offrait seul des difficultés sérieuses. D'après les lois ecclésiastiques, tout mariage consommé est indissoluble, mais le mariage qui ne doit pas être suivi de résultats peut être dissous. Là était donc le nœud véritable du procès. Le mariage avait-il été consommé, la conformation de la princesse ne la condamnait-elle pas à rester stérile?
La reine, vêtue d'habits de deuil, parut pour la première fois devant ses juges le 15 septembre 1498, dans la maison de 1'évèquc de Tours.
— Ne savez-vous pas, lui dit le président, que Louis XI obligea par des menaces terribles le duc d'Orléans à vous épouser?
— Je ne crois pas, répondit la reine, et je n'en ai jamais entendu parler.
— Que le duc fut menacé d être jeté à l'eau s'il ne vous épousait?
— Je ne crois pas.
— Qu'il n a jamais donné un libre consentement à ce mariage?
1 L'original latin du procès exile à la Bibliothèque impériale, m 8. Blancs-Manteaux, n° 19.
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— Je ne crois pas.
— Qu'après la mort de Louis XI, et des qu'il se crut libre, il témoigna qu'une pareille union, si violemment imposée, avait été faite sans son aveu?
— Je l'ignore, et qui plus est, je ne le crois pas.
— Que ce fut précisément là l'origine de la colère de Charles VIII?
— Je ne le crois pas.
« Ne savez-vous pas, en outre, que vous êtes, par naissance ou par nature, pleine d'imperfections étrangères à la généralité des femmes ?
— Je sais fort bien que je ne suis ni aussi agréable ni aussi belle de corps que la plupart des femmes.
— Que vous n'êtes pas apte au mariage?
— Je me crois aussi propre au mariage que la femme de mon écuyer George, femme tout à fait contrefaite, et qui pourtant lui donne de fort beaux enfants.
La reine, comme on le voit, savait au besoin sortir par uu mot vif et plein de sens de la réserve prudente qu'elle s'élait imposée.
L'interrogatoire de Louis XII eut lieu le 19 octobre, au château de Madon, près Blois. Jeanne avait soumis au tribunal un certain nombre de questions de la vérité desquelles elle répondait d'avance et qui devaient être posées au roi. Elle demandait qu'il fut obligé d'y répondre par un simple aveu ou un simple désaveu, per crédit vel non crédit; (c'était la formule en usage dans les tribunaux ecclésiastiques), et qu'en cas de désaveu, le serment lui fut déféré.
On avait (racé au prince un système des plus simples et dans lequel il se renferma soigneusement. Son mariage, les visites qu'il avait reçues de sa femme avant et après sa captivité, l'état de maison qu'il lui avait donné, les nombreux sé-
jours qu'il avait faits près d'elle, les nuits même qu'il avait passées à ses côtés, notamment dans sa prison de Bourges, tous ces faits étaient le résultai de la violence et de la contrainte, tous étaient sans valeur parce qu'ils avaient été accomplis sans liberté.
Tout cela, d'ailleurs, n'établissait pas que le mariage eût été consommé; aussi le tribunal, en présence d'allégations absolument contraires, déclara-t-il que la visite de la reine était le seul moyen de conviction auquel il pût recourir. Jeanne refusi de subir cette dernière humiliation. Des deux planches de salut qui lui restaient, c'était la plus solide : elle la brisa de ses mains et s'en tint au serment.
« — Je ne veux, dit elle noblement, d'autre juge que le roi lui-même. S'il affirme par serment les faits qu'il a allégués contre moi, j'accepte d'avance ma condamnation. »
Elle connaissait la piété de son mari, et refusait de croire qu'il osât, lui, le roi Très-Chrétien, le fils aîné de l'Eglise, se parjurer solennellement à la face des autels. Tout le monde à la cour partageait cette illusion, et cette situation, dans ce siècle si religieux, donnait au procès un intérêt puissant à peu près perdu pour un lecteur du dix-neuvième siècle.
Le roi jura. Il affirma par serment, la main sur l'Évangile, que toutes les affirmations de Jeanne et de ses témoins ne contenaient pas un mot de vérité. Tout était dit î il ne restait plus qu a prononcer l'arrêt de séparation.
Celte sentence fut promulguée le lundi 17 décembre ^ dans l'église de Saint-Denis d'Amboise. Dony d'Attichy* évêque d'Autun, rapporte qu'au moment ou la lecture commença, « une grosse nuée enveloppa Àmboisc comme un tourbillon a de tempête et changea la clarté d un plein-midi en l'obd scurité triste et affreuse d'une sombre nuit. »
Tel fut ce procès monstrueux dans lequel la conscience des
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juges ne fut pas même éclairée par les moyens grossiers usités à cette époque. Brantôme, un siècle après, a résumé, dans le libre langage qu'on lui connaît, l'opinion des contemporains sur cette inique affaire, et cette opinion est demeurée celle de l'histoire. Le jour où la sentence fut prononcée, les habitants d'Amboise, montrant du doigt les juges qui sortaient de Saint-Denis, criaient tout haut : « Voilà Caïphe, voilà Hérode, voilà Pilate, qui ont jugé contre la haute dame qu'elle n'est plus la reine de France! » Paris, sisceptiqued'ordinairc, Paris s'émut à la voix des prédicateurs et s'indigna de voir répudier la fille d'un roi resté populaire en dépit et peut-être à cause de ses crimes.
Jeanne ne mit point à profit l'émotion populaire suscitée par sa condamnation. Elle fut modeste envers le malheur comme elle l'avait été envers la fortune. Elle se retira à Bourges, où elle institua l'ordre des filles de l'Annonciadc, se revêtit des humbles habits de cet ordre, et mourut entre les bras des sœurs, cinq ans après son divorce, ayant, avant sa mort, distribué tous ses biens aux pauvres.
L'arrêt avait été prononcé à la fin de décembre 1498. Le 8 janvier 1499, Louis XII épousait Anne de Bretagne.