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LES PASSE-TEMPS DE MONSIEUR D'ANGOULÊME

Voilà les leçons et les pernicieux exemples qui entourèrent, à Amboise, la jeunesse de François 1 er . Celui qui devait perdre Semblançay, qu'il appelait son père, et brider Etienne Dolet, qu'on a longtemps cru son fils, contracta là ces habitudes de manque de foi, d'ingratitude et de rouerie politique auxquelles plus tard il ne se montra que trop fidèle. Sa mère, de bonne heure, fut son mauvais génie. Les dames de Louise, peu sévères comme leur maîtresse, antithèse parfaite de la cour revèche, guindée, mais honnête d'Anne de Bretagne, l'initièrent à de précoces dépravations.

Qu'on joigne à ce libertinage prématuré le goût des amusements dangereux, des jeux violents qui étaient dans les habitudes de l'époque et que son tempérament ardent et sa constitution athlétique lui faisaient rechercher avec avidité, et l'on aura, dans l'enfant, l'explication des deux grandes pas-

sions qui se partagèrent la vie de l'homme : la guerre et l'amour. Le journal de Louise de Savoie a là-dessus d'instructives confidences. A six ans, dans la garenne d'Amboise, le jeune comte est emporté par une haquenée fougueuse que lui avait donnée le maréchal dç Giés « et fut le danger si grand, que ceux qui étaient présents l'estimèrent irréparahlc. »

Un peu plus tard, sur le point de partir pour la Guienne, on le voit forcé de s'arrêter à Amboise, malade qu'il est d'excès précoces. Une autre fois il fut blessé à la tète d'un coup de pierre. Son camarade d'enfance, le jeune Aventureux, qui fut depuis le maréchal de Fleurange, nous a laissé le récit fort au long des divertissements violents et périlleux auxquels le jeune François et lui se livraient en compagnie de Brion et de Montmorency :

« Comment Monsieur d'Angoulesme et le jeune Adventurcux jouoient à l'escoigne, qui est un jeu venu d'Italie

« Comment Monsieur d'Angoulesme et le jeune Adventureux et tout plain de jeunes gentilshommes passoient le tems à tirer de l'arc

« Comment mon dict sieur d'Angoulesme et le jeune Adventureux et autres jeunes gentilshommes faisoient des bastillons et les assailloient tout armés pour les prendre et defleudre à coup d'espée; et entre autres il y en eust un auprès du jeu de paulme, à Amboise, lu où Monsieur de Vendosme qui étoit venu veoir Monsieur d'Angoulesme, cuida élre affolé (eslropié) l . »

Bientôt ces jeux, qui n'étaient que violents, furent dédaignés. L'enfant grandissant exigea des dangers réels, des lutles corps à corps, des tournois, des joutes, images de la guerre qu'il brûlait de connaître. Son gouverneur, Artus

1 Mém. de Fleurange, coll. Pctitot, t. XYI.

Gouffier, lui avait appris à lire dans les vieux romans de chevalerie, les Roland, les Lancelot, les Amadis, et de bonne heure enseigné le dédain de la mort, l'amour des aventures fabuleuses, des grands coups d'épée, des dangers affrontés sans utilité, sans autre but que l'éclat et l'applaudissement des femmes.

Son exploit en ce genre est sa lutte contre un sanglier dans la grande cour du château d'Àmboise.

C'était le 26 juin 1515, peu de mois après son avènement à la couronne. La noblesse lorraine et tous les princes français étaient réunis dans ce château pour célébrer les noces d'Antoine, duc de Lorraine, avec Renée de Bourbon.

François, alors dans toute la séve et la verdeur de ses vingt ans, envoie le soir ses veneurs dans la forêt d'Amboise, avec ordre de prendre un fort sanglier de quatre ans et de l'amener vivant dans un grand coffre à barreaux de chêne, bardé de fer et construit tout exprès. L'ordre est exécute. La vénerie ramène pendant la nuit un magnifique ragot à courtes oreilles, au pelage noir et luisant, aux défenses droites et tranchantes. La cage où bondit l'animal captif est déposée dans un coin de la grande cour du château et couverte de branches et de feuillages.

Le but du roi était de combattre l'animal corps à corps, au milieu de la cour, en présence des dames. Mais les prières et les pleurs de sa femme et de sa mère le détournèrent de ce projet. Il se borna à faire tendre, pendant la nuit, au milieu de la cour, des cordes où pendaient des mannequins ayant forme humaine, sur lesquels la bête féroce devait s'escrimer.

Le lendemain au matin, tout co que le château renfermait de dames et de gentilshommes envahit les fenêtres et les galeries qui entouraient la cour. On avait bouché les arcades

du rez-de-chaussée et les quatre escaliers placés à chaque angle au moyen de bahuts, de planches et de grands coffres, de manière à protéger les spectateurs juchés, les uns au-dessus des autres, dans ces galeries et sur les marches de ces escaliers. Le roi, campé au premier étage, devant l'appartement de la reine, vêtu de cet élégant pourpoint espagnol, à crevés de satin, qu'il porte dans le portrait du Titien, le roi promena un long regard sur la galerie circulaire du premier étage, où toutes les belles de la cour, conduites par des cavaliers élégants, s'établissaient successivement dans la position la plus favorable pour voir et surtout pour être vues ; puis, s'étant assuré que chacun était à sa place, il fit un signe et la trappe qui fermait la cage, fut enlevée.

L'animal hésita un instant comme ébloui par la lumière et doutant du libre espace qui s'ouvrait devant lui. Puis, le poil hérissé, l'œil sanglant, faisant claquer ses défenses, a tarquetant ses marteaux, » il jaillit de la cage et se rua sur

les mannequins qui cédèrent sous son essor et tournoyèrent autour des cordes.

Il s'amusa un instant a les déchiqueter ; puis, bientôt las de cette vaine proie, harcelé d'ailleurs par les spectateurs des galeries basses, il bondit sur eux, pas assez haut toutefois pour franchir la barricade qui les protégeait. Honteux alors, impuissant, humilié, ahuri, criblé de projectiles, il fit deux ou trois fois le tour de la cour, cherchant, sans le trouver, un jour, une échappée, un endroit faible par où se précipiter. Les rires, les huées, les insultes, les projectiles redoublent. Tout-à-coup, du centre de la cour où il est revenu et d'où il combine une suprême attaque, le monstre, prompt comme la foudre, fond sur la palissade qui défend le principal escalier. D'un violent coup de boutoir, il fait voler en éclats deux grands coffres arc-boutés contre celte barricade. La foule des

courtisans, étagée sur les marches, perd la tète, se presse, se culbute, se pend aux piliers, grimpe sur le rebord de la galerie inférieure. En un clin d'œil, la vis est déblayée, et Tanimal, sans obstacles, bondit à travers les degrés jusqu'au premier étage. Soudain, à l'entrée de la galerie où est le roi, la bète monstrueuse apparaît, ses rudes soies hérissées, labourant les dalles de ses larges crocs, emplissant l'espace d'un souffle ardent et pressé.

Les deux reines, les dames de la cour réunies derrière le monarque, s'évanouissent ou jettent des cris. Les plus braves palissent. Seuls, cinq ou six gentilshommes entourent le roi et veulent l'entraîner dans la chambre de la reine où le flot s'est déjà précipité.

Mais François les écarte d'un geste : le sanglier comprend que le danger est là. Il s'arrête à deux toises environ de son ennemi qu'il mesure d'un œil sanglant. Si court qu'il ait été, ce moment d'arrêt a suffi au roi pour tirer son épée, une de ces épées à large poignée et à double tranchant, à la fois massue et poignard, qui assomment et qui égorgent. Au moment où l'animal, qui a mesuré la distance, vient, d'un bond, tomber à la place qu'occupe son adversaire qu'il croit découdre d'un coup de ses terribles défenses, ce dernier, qui a reculé d'un demi-pas en pivotant, le reçoit par le flanc et lui donne de pointe en l'écu de telle force qu'il lui traverse le corps. Le coup avait été si violent, que le monstre, contre l'habitude dos sangliers blessés, ne revint pas sur le chasseur. Il parcourut toute la longueur de la galerie, descendit en roulant l'escalier qui se trouvait à l'autre extrémité et vint s'affaisser roide mort au milieu de la cour l .

1 Pierre Sain, les Hardiesses des rois de France, mss. delà Bibliothèque impériale, suppl. Français.

LE CHATEAU D'ÀMBOISE. 251

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