DEUX RÉCEPTIONS D'UN GENRE BIEN DIFFÉRENT
Cet acte d'heureuse témérité peint au vif le caractère du fils de Louis de Savoie. Àniboise lui doit deux autres souvenirs qui achèvent de mettre en saillie ce caractère habitué, dès le berceau, à tout plier à ses caprices, à se jouer des obstacles, à briser jusqu'aux résistances de la nature ; mais incapable de suite et de calcul, facile à tromper par cela même, impérieux jusqu'à la tyrannie et confiant jusqu'à la duperie. L'un est la réception qu'il fit à Charles-Quint traversant la France pour aller chasser les Gantois; Tautre, la réception d'un genre tout différent qu'il fit aux représentants du parlement qui venaient protester contre le Concordat.
Déjà, à propos de Chambord, nous avons dit un mot de ce voyage de Charles-Quint, l'un des actes les plus hardis et les plus habiles de ce fin politique. L'empereur marchait, plein de défiance, à travers cette France qu'il sentait hostile et peu crédule à ses promesses, tandis que le confiant François, que son hôte ne pouvait croire si facile à duper, n'avait d'autre souci que de chasser les nuages de ce front toujours plissé.
Tels étaient les ombrages du monarque espagnol, qu'avant de partir il avait fait son testament. Les plus ministres présages parurent dès l'abord justifier ses terreurs. A Bordeaux, il faillit être asphyxié ; plus loin, il fut blessé par une bûche que le chancelier Poyet lui fit tomber sur la tète 1 ; à Aniboise, ce fut un autre accident.
1 Suivant Dupleix, ce serait à Aniboise même que cet accident aurait eu lieu.
Il était nuit lorsqu'il arriva. Son entrée se fit par la grosse tour, que le roi avait fait tendre du haut en bas de magnifiques" tapisseries contre lesquelles étaient appliqués des torchères et des candélabres. D'autres tapisseries plus luxueuses encore ornaient l'appartement du monarque espagnol. Comme on était au mois de décembre, un grand feu avait été allumé dans chaque pièce. Au milieu de la nuit, l'empereur s'éveille, suffoqué par la fumée et la chaleur. Le feu avait pris aux tentures du salon voisin et gagnait rapidement sa chambre. En un moment, tout le château est sur pied. Le roi accourt comme tout le monde et trouve son hôte, mal remis de sa frayeur, qui le reçoit les sourcils froncés, mordant, plus que de coutume encore sa longue lèvre autrichienne. Sans doute il remarque que les mésaventures se succèdent avec une rapidité inquiétante, et il se demande s'il ne ferait pas bien d'écouter ces avis que la Providence semble multiplier à dessein,
11 y eut là entre les deux monarques un moment d'inquiète investigation, un de ces coups d'œil rapides comme l'éclair et desquels, comme de l'éclair, peuvent sortir soit la lumière, soit l'incendie.
Ce fut la lumière seulement qui jaillit, grâce au roi, qui, sentant sa loyauté mise tacitement en doute, enlra dans une violente colère contre le malheureux tapissier, auteur présumé de l'accident. Il ne parlait de rien moins que de le faire pendre. Cette colère fut si spontanée et si naturelle, que l'empereur, dont les soupçons se dissipèrent comme par enchantement, se vit obligé d'intervenir et de solliciter la grâce du coupable.
Les tapisseries du roi voyageaient alors à la suite de la cour, ainsi que nous l'avons montré dans l'étude sur Chambord, et les rois avaient des valets de chambre- tapissiers chargés du
soin de ce mobilier. C'est cet emploi que Molière a depuis rempli près de Louis XIV. Un de ces valets de François l rr s'appelait Claude Chappuis, et, comme son illustre successeur, mais avec moins de succès bien entendu, il cultivait la poésie. Ce Claude Chappuis a laissé sur le voyage de Charles- Quint un petit poème où se lisent les vers suivants, qui touchent assez à notre sujet pour que nous soyons excusé de les citer :
Mais qui ne sçait qu'Amboyse la jolye Par plusieurs roys dignement ennoblie, Amboyse où prit ce grand roy nourriture, De son chastcau lui a fait ouverture !
Si le valet de chambre auquel Charles-Quint sauva la vie était Claude Chappuis, le prince, comme on voit, ne fut pas payé d'ingratitude.
Bien différente de cette réception si cordiale avait été celle que, plusieurs années auparavant, dans ce même château d'Arnboise, François I er avait faite aux membres du parlement de Paris, délégués pour protester contre l'abrogation de la Pragmatique sanction.
Après la victoire de Marignan et la chute de Milan, au milieu des délices de Bologne, le Concordat avait été ébauché entre le roi de France et Léon X. Le Pape avait consenti à être le parrain du premier enfant mâle qu'aurait le roi, promesse qu'il accomplit l'année suivante lorsque la reine Claude accoucha au château d'Amboise, d'un lils qui fut appelé François ! . Le roi, en récompense de ce bon office, s'était montré
1 28 février 1517. On peut voir dans les Mémoires de Fleurange la description îles fêtes qui furent données à Amboisc à l'occasion de ce baptême, où Léon X se lit représenter par le duc d'Urbin, son neveu, et aussi à l'occasion du mariage de ce dernier avec la plus jeune fille de la maison de Bologne. Coll. lVtitot, t. XVI, p. 3'26.
disposé à vider enfin la vieille querelle de la Pragmatique, querelle pendante depuis les conciles de Baie et de Constance, et que, depuis Charles VII, chaque pape nouveau réveillait à l'avènement de chaque nouveau roi de France. François, pressé de retourner à Lotli où l'appelait une belle Fornarina, laissa son chancelier à Bologne chargé de résoudre la question, ou de la trancher, si elle était insoluble. Duprat adopta ce dernier parti. Il fit bon marché des vieilles doctrines catholiques, énergiquenient maintenues par les conciles du quinzième siècle, et des libertés de l'Église gallicane. Le Pape et le roi se cédèrent mutuellement ce qui n'appartenait ni à l'un ni à l'autre, le Pape donnant au roi la nomination aux abbayes et évèchés, et le roi cédant au Pape les annates de ces grands bénéfices; en sorte que, selon le mot d'un vieil historien, le Saint-Père, puissance spirituelle, prenait le temporel, et le roi, puissance temporelle, prenait le spirituel.
Des rangs du clergé et de la magistrature sortit un cri d'indignation contre ce marché. François s'était engagé sur l'honneur à faire ratifier le Concordat dans les six mois par .ses parlements. Près de deux ans s'écoulèrent pendant lesquels ni les lettres impératives du roi, ni ses démarches personnclles, ni celles de son oncle, le bâtard de Savoie, ni les menaces d'exil, ni les séductions ne purent vaincre les résistances des parlements et de l'Université. Ils persistèrent à dn appeler à un concile national, procédé qu'avait employé Charles Vil pour rétablissement de la Pragmatique. A peine, au bout de dix-huit mois, les gens du roi avaient-ils obtenu que les observations du parlement seraient consignées par écrit. Il fallut que le roi fit demander plusieurs fois ces remontrances.
Enfin, au commencement de 1518, le travail étant ter-
miné, douze commissaires furent chargés de les porter au roi, qui saisit avidement cette occasion de venger les lenteurs et les refus que le parlement lui faisait subir. Cette page n'est pas une des moins curieuses de l'histoire de ce grand corps. On va voir avec quelle hauteur superbe et dédaigneuse les rois traitaient ces magistrats si fiers de leurs prérogatives.
Les commissaires, à la tête desquels étaient les conseillers Verjus et de Loynes, arrivèrent à Amboise le 14 janvier, par un froid rigoureux. Le chancelier, auquel ils s'adressèrent pour être introduits, les refusa brusquement et les renvoya au grand maître, qui consentit à porter au roi leur demande. « Dites-leur, répondit le monarque, que je les traînerai à ma suite aussi longtemps qu'ils m'ont fait attendre. » Il les tint en effet six semaines à Amboise sans les recevoir ni accepter les lettres qu'ils avaient à présenter; il leur fit seulement déposer leurs remontrances entre les mains de Uiiprat, qu'il chargea d'y répondre l .
Enfin, le 28 février, il les fit appeler à l'issue de son dîner, et, sans autre préambule : « Avez-vous, leur "dit-il, d'autres raisons à m'alléguer que celles que vous m'avez données par écrit? Je vous déclare que mon chancelier y a répondu. — Mais, Sire, répliquèrent les conseillers, nous ne connaissons pas cette réponse. — Qu'importe ! reprit le roi, je la connais, moi, et je vous déclare que j'y trouve des raisons meilleures que les vôtres. » Puis, s* exaltant au bruit de sa propre pnrole : « Vous êtes cent têtes dans le parlement qui, en sept mois et plus, avez produit à grand'pcine ces remontrances que mon chancelier a pulvérisées en trois ou quatre jours. Il n'y a qu'un roi en France. Ce que j'ai fait en
1 Recueil (Vlsambort, I. XII.
Italie on ne le défera pas ici. Je ne souffrirai pas qu'il s'établisse dans mon royaume un sénat comme à Venise. »
Il leur signifia ensuite qu'il ne voulait plus d'ecclésiastiques dans le parlement, « ces gens, à cause de leurs privilèges, s'imaginant qu'on ne pouvait leur couper la tète. »
Les députés, terrifiés, eurent toutefois le courage d'alléguer la règle.
« Cette règle, s'écria François, c'est la volonté de mes prédécesseurs qui l'a faite. J'ai la même puissance qu eux et je puis la défaire. Portez mes ordres au parlement, et partez dès demain, au lever du soleil. »
La Loire était délwrdée, les chemins impraticables. Dans la soirée, les conseillers firent solliciter un sursis pour le départ, a Si demain malin, avant six heures, ils ne sont pas partis, répondit le roi, j'enverrai des députés pour les prendre et les jeter dans un cul de basse-fosse. Je les y laisserai six mois et nous verrons qui osera les réclamer. »
C'est ainsi que le Concordat fut enregistré « par exprès commandement du roi, portent les letlres d'entérinement, et pour éviter les malheurs qui pouvaient arriver. » La magistrature, qui ne perd pas aisément le souvenir des injures, déplorait encore deux cents ans après, par la voix de Daguesseau, l'ancienne Pragmatique et l acté tyrannique qui l'avait abolie.