LE TUMULTE D ' A M BOISE
Nous sommes arrivés à l'année \ 560 et à la conspiration d' Amboise : c'est là le fait capital de la monographie qui nous occupe.
Il n'entre pis dans notre plan d'embrasser dans son ensemble cette célèbre conjuration, sur laquelle de Thou, la Planche, Condé, la Place, Davila, Vieilleville, Castelnau, Etienne Pasquier et plusieurs autres nous ont laissé de nombreux documents. Ces documents, il est vrai, sont pour la plupart contradictoires, chacun s étant inspiré de l'esprit du parti ou de l'Église à laquelle il appartenait. Peut-être même une histoire complète et impartiale de cette conspiration estelle encore à faire. Le nombre exact des victimes, pour ne citer qu'un détail, est encore un mystère, et varie, selon l'historien, dans une proportion presque incroyable. Mais nous voulons nous borner à mettre en lumière quelques-unes des principales circonstances, appuyer sur les détails particuliers au château d'Amboise, suivre les conjurés dans leur marche ; faire, s'il est possible, l'historique local et topographique de la conspiration.
Voltaire remarque qu'elle est la première qu'on connaisse en France. Il y avait eu jusque-là bien des conspirations de cour : il y avait eu aussi bon nombre d'émeutes populaires, mais l'observation de Voltaire doit, sans doute, s'entendre en ce sens que cette entreprise est la première où le mouvement, né dans le peuple, ait été conduit avec un ordre, une suite et un secret ordinairement étrangers aux agitations populaires.
C'est dans le peuple, en effet, que se forma ce mouvement . Il naquit des persécutons religieuses, du terrorisme organisé par les Guise. Cette foule qui, après l'assemblée de Nantes, se dirigea vers Bloisde tant de points opposés n'eut vraisemblablement qu'un but pacifique. Elle venait se plaindre au roi. C'était son mot d'ordre et son excuse. Calvin, sa correspondance l'atteste, avait blâmé l'entreprise, même réduite à ces termes, et Théodore de Bèze ne l'approuva que rétrospective-
ment, longtemps après l'événement 1 . On allait porter au pied du trône d'humbles suppliques, réclamer le droit d'ouvrir des temples, la liberté de conscience, le libre exercice de la religion. Sans l'appui sérieux qu'ils trouvèrent dans cette masse compacte, jamais les gentilshommes qui prirent la direction du mouvement, jamais la Renaudie lui-même, tout aventureux, tout perdu de dettes qu'il était, n'eussent osé jouer un si gros jeu.
Le but de tous ces nobles était moins pacifique. C'était bien nettement aux oncles du roi qu'ils s'attaquaient ; c'étaient les projets d'usurpation qu'on supposait aux Guise qu'ils entendaient combattre. La question religieuse pour eux n'était qu'accessoire ; beaucoup même n'appartenaient pas à la Réforme. Ces gentilshommes, ruinés pour la plupart par les guerres d'Italie, habitués à vivre des largesses de la cour, et mourant de faim depuis que la paix du Cateau- C imbrésis avait rendu leur épée inutile, ces gentilshommes, disons-nous, ne pardonnaient pas aux Guise leurs formes superbes, les procédés violents et héroïques par lesquels ils se débarrassaient des solliciteurs. Le cardinal de Lorraine n'avait-il pas un jour fait élever des potences devant la porte du château de Fontainebleau, menaçant d'y faire pendre ceux qui n'auraient pas quitté la cour dans les vingt-quatre heures? De telles insolences ne se pardonnent guère. On n'apercevait d'ailleurs aucun obstacle sérieux à l'insurrection. La vieille indépendance féodale, mal comprimée par Louis XI, se ranimait naturellement sous un roi mineur, déjà condamné par les médecins et qui n'avait derrière lui que deux successeurs encore enfants. Le moment paraissait bon pour organiser une sorte de ligue du bien public où, comme dans
1 Histoire ecclésiastique de Théodore de Bèze ? 1. 1, p. 252.
LE CHATEAU D'AMBOÏSE.
la première, le bien public ne serait qu'une étiquette. Ce motif d'intérêt personne), qu'on retrouve au fond de toutes les révolutions, se couvrait, ici comme toujours, d'un noble prétexte : l'autorité légitime à défendre, le roi à délivrer de l'usurpation étrangère. Au fond, il est douteux que cette noblesse eût beaucoup plus d'estime pour les princes de Vendôme que pour les Guise. Qu'étaient-ce que le roi de Navarre et le prince de Condé ? Des parents des Valois au vingtdeuxième degré seulement : le premier, esprit flottant et irrésolu ; le second, brave au combat, mais sans initiative dans le conseil, incapable d'oser dans une affaire où le succès dépendait de l'audace, mieux fait pour fêter sa mignonne, que pour conduire une conspiration. Ce qu'on chercha en lui, ce fut moins un chef qu'un drapeau: lâche et timide drapeau qui devait ne se montrer qu'en cas de succès, et qui se cacha honteusement devant les échafauds.
Tels furent donc les éléments qui composèrent la conspiration d'Amboise : une masse populaire, aveugle et trompée, comme c'est le sort des masses, calme et pacifique à la surface, mais dont les chefs comptaient bien, au besoin, émouvoir les colères. Derrière elle, douze ou quinze cents gentilshommes, gens décidés et aventureux qui espéraient, au milieu du bouleversement général, restaurer leurs affaires compromises et dont plusieurs recevaient, à ce qu'il paraît, des subsides de l'Angleterre 1 . Enfin, plus loin encore, derrière ces gentilshommes, dans une ombre savamment épaissie, un prince du sang, noloirement attaché à la Réforme, mais résolu à laisser faire et à ne se produire qu'à l'heure du succès. Ses précautions furent si bien prises que, lorsque,
1 C'est Lingnrd qui l'affirme. Elisabeth comptait reprendre Calais à la faveur de ces divisions intérieures. Voy. Lingard, édit. Charpentier, t. IV, p. 51, \
après le coup de main manqué, on fit une descente dans sa demeure à Amboise, on ne trouva pas une ligne qui pût le compromettre. Le nom que les conjurés lui donnaient peint ces précautions prudentes, cause presque infaillible d'échec : ils l'appelaient le Chef muet.
Pour se rendre compte des chances de succès de la conspiration, et delà terreur qu'éprouvèrent les Guise quand des révélations venues d'Allemagne et d'Italie, quand les dénonciations plus précises de l'avocat des Avenelles, les forcèrent enfin d'y croire, il faut réfléchir qu'ils étaient à Blois, dans un pays hostile et plein de calvinisles, avec deux cents archers pour loute défense l . C'était alors toute la garde d'un roi de France. La Renaudie, avec les cinq cents cavaliers et les mille fantassins dont il disposait, tous hommes d'épée et d'expérience militaire, avec le peuple fanatisé qui les appuyait, la Renaudie eût réussi, si les Guise, prévenus à temps, n'eussent transféré le roi a Amboise, place bien autrement Ibrte que Blois. Cette résolution força la Renaudie de remettre au 17 mars le coup de main d'abord fixé au 10, relard qui perdit tout. Il permettait aux Guise d'instruire les gouverneurs des grandes villes voisines, de rassembler en hâte quelques troupes, de mander aux baillis et sénéchaux d'arrêter tous les gens armés qu'ils trouveraient se dirigeant sur Amboise. Une idée d'ailleurs leur était venue, trait de génie inspiré sans doute par Catherine de Médicis. Coligny et son frère avaient été mandés à la cour. Cet acte d'habile politique jetait l'incertitude parmi les conjurés, en leur montrant les chefs militaires de la Réforme hostiles à leur projet, comme l'étaient déjà les chefs religieux.
; 1 II faut y joindre toutefois quelques archers de la garde suisse et la noblesse qui composait la maison du roi. C'était en tout environ 350 hommes.
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La Renaudie avait une telle confiance dans la supériorité de ses ressources, que tous ces contre-temps ne le déconcertèrent point. Les Châtillon, profitant de la surprise de la cour, avaient obtenu un édit qui suspendait les poursuites contre les hérétiques : nouvel échec pour le conspirateur. Il n'en part pas moins de Paris deux jours après la signature de cet édit 1 et arrive dans le Vendômois, à six lieues d'Amhoise, au château de la Carrelière.
Les principaux chefs de la conspiration l'y attendaient. On était là en pays sûr, le Vendômois appartenant au prince de Condé. Là, les dernières mesures sont arrêtées. On convient que le baron de Castelnau-Chalosse et le capitaine Mazères occuperont le château de Noizay, propriété de Itaunay, l'un des conjurés 2 , qu'ils y arriveront le 15 mars au plus tard, et qu'ils y rassembleront à la hâte des armes et des munitions. Noizay est situé sur la rive droite de la Loire, à deux lieues d'Amboise. Ce sera le quartier général de la conspiration. La Renaudie y arrivera le 16 5 par la forêt de Château-Renault, qui s'étend au nord sur cette rive droite de la Loire, et enverra aussitôt des hommes de résolution à Àmboise, où ils se tiendront cachés toute la nuit dans des caves ou dans des greniers. Soixante gentilshommes se firent inscrire pour cette périlleuse mission. Lui-même marchera le lendemain, à midi, sur la ville, par le pont, et entrera dans la citadelle par la porte du jardin qu'un agent dévoué doit lui livrer.
4 Le i mars 1560.
* Élienne Pasquicr l'appelle Ratine" lettre IV, liv. IV, t. II, p. 79), et Tlu'odore de Bèzc Rannay. [Hist. ecclés., t. I, p. 266.)
s 11 est fort difficile de fixer la date exacte du jour où devait éclater la conspiration. Ce serait le 15 d'après le père Daniel, le 16 d'après Castelnau, le 17 d'après de Thon , dont la version offre le plus de vraisemblance.
Pour occuper les cinq ou six cents hommes que les Guise étaient alors parvenus à rassembler, on était convenu qu'une diversion serait faile du côté du sud. A cet effet, cinq cents cavaliers, appuyés de fantassins choisis, devaient se tenir cachés dans la forêt qui se trouve au midi d'Amboise. Le château se serait ainsi trouvé pris entre deux feux. Un drapeau placé sur la grosse tour qui commande la campagne aurait donné le signal de l'attaque, et leprince de Condé,qui venait à petites journées d'Orléans, serait arrivé à point pour jouer le rôle de médiateur et pour organiser la victoire.
Ce plan, fort bien combiné, échoua par la trahison. Un des conjurés, Lignières, alla le révéler à la reine mère. On était alors au 1 5 mars, à deux jours seulement du moment fixé pour l'action. Aussitôt le duc de Guise prend d'habiles mesures : son génie militaire, paralysé par les lâches terreurs du cardinal de Lorraine, son frère, se réveille en face du danger. Il éloigne d'abord, sous d'adroits prétextes, tous les gentilshommes de fidélité douteuse; il fait battre la forêt et arrêter tous ceux qui y arrivent, et enlin il envoie le duc de Nemours à Noizay.
Un fait digne de remarque et qui montre bien le peu de confiance que les Guise avaient encore dans leurs forces, c'est que le duc de Nemours fut d'abord envoyé à Noizay en simple parlementaire, chargé de ramener les rebelles par la persuasion. — « Vous leur demanderez, lui dit le roi, pourquoi ils ont pris les armes. S'ils veulent se présenter devant nous respectueusement, nous leur promettons pardon et justice; et ce, par serment royal et de prince trèschrétien. »
Nemours, en arrivant à Noizay, aperçut deux capitaines calvinistes, Mazères et Raunay, qui se promenaient sous les murs du château, sans autres armes que leur épée. La facilité
de lu capture le tenta : il les emmena prisonniers à Amboise.
Cette escarmouche lui avait appris combien les conjurés étaient encore peu nombreux, et que le siège du château n était pas chose impossible. Forts de cette découverte, les Guise, dans l'après-dînée du même jour, renvoient le prince à Noizay ; mais cette fois, ils lui adjoignent cinq cents hommes. Il avait tout pouvoir pour négocier ou pour employer la force en cas de résistance.
En l'absence de la Renaudie, le commandant du château était le baron de Castelnau-Chalosse. 11 était un des six capitaines qui, dans rassemblée de Nantes, avaient été adjoints à la Renaudie, plus encore pour le surveiller que pour le conseiller. Là était le vice radical du complot. Le secret, la hardiesse et la promptitude dans les conceptions, la rapidité foudroyante dans l'exécution : telles sont les conditions sans lesquelles toutes les conspirations sont condamnées à échouer. Ces conditions supposent un seul chef, armé d'un pouvoir sans contrôle. Le baron de 'Castelnau, homme de grande naissance, renommé par sa science et sa piété, tenait sans doute en médiocre estime l'obscur gentilhomme périgourdin, flétri par une condamnation judiciaire, qui avait pris l'iniative du mouvement. Tout indique d'ailleurs qu'il était de ceux qui répugnaient à employer la force pour se défaire des Guise et qui pensaient qu'une démonstration respectueuse, à l image de celle que les Écossais avaient faite, l'année précédente, à Stirling, suffirait pour déterminer le roi. Toutefois, après l'enlèvement de Mazères et de Raunay, prévoyant ce qui allait arriver, il écrivit à la hâte un billet à la Renaudie pour l'informer et lui demander secours. En même temps, il s'enfermait dans le château.
Le duc de Nemours, de son côté, n'était pas sans quelque
inquiétude. Il ignorait le nombre exact des conjurés cachés derrière les murailles de Noizay, et il savait ce que le désespoir pouvait inspirer à des gens courageux et fanatisés, commandés par des hommes tels que Castelnau, Dumesnil, Brezé, Sainte-Marie, Coqueville, Châteauvieux, presque tous vieux soldats formés dans les guerres du dernier règne. Les deux chefs, l'assiégeant et l'assiégé, se trouvèrent donc d'accord l»our parlementer.
La couférence fut longue. 11 serait téméraire de vouloir, d'après les documents confus et contradictoires de l'époque, en reconstituer les détails : à peine peut-on en préciser la physionomie générale.
Celte impossibilité d'établir l'ordre et la nature exacte des pourparlers et des engagements contractés est d'autant plus lâcheuse, que celte conférence fut le principe des exécutions qui suivirent, et que les écrhains protestants y ont vu un piège et une trahison ; piège et trahison que l'événement ne rend que trop vraisemblables, mais que dément toutefois le caractère du duc de Nemours.
Jacques de Savoie, duc de Nemours, l'un des plus illustres capitaines de cette époque, si féconde en grands hommes de guerre, était, au dire de Brantôme, la fleur de toute chevalerie. Il n'avait accepté la délicate mission dont il était chargé que sur le refus du maiéchal de la Vieilleville. Ce dernier avait fort adroitement fait observer au roi que pour persuader à des rebelles si gravement compromis qu'ils pouvaient, sans crainte pour leur vie, venir porter leurs doléances au pied du trône, il ne fallait rien moins que la parole d'un prince du sang royalj trop haut placé pour qu'on put craindre de le voir désavouer. Le malin, avant d'aller à Noizay, Nemours avait pris le serment du roi de pardonner aux coupables s'ils se présentaient devant lui respectueuse-
ment; et quand, le soir, il y retourna à la tète de cinq cents hommes, il s'était promis de n'user de cette force que s'il ne pouvait réussir par la persuasion. Tout indique donc qu'il était de bonne foi dans les promesses qu'il fit aux conjurés. Ce qui le prouve autant que son caractère, ce sont les reproches que, le soir même de ce jour néfaste, il adressa au duc de Guise.
Ce qui ressort des Mémoires du temps et du langage de l'historien de Thou, c'est que les conjurés avaient d'avance pris le parti d'envoyer Caslelnau a Amboise, en compagnie d'un certain nombre d entre eux, et déterminé ce que le vieux soldat devrait dire au roi en leurs noms. Nemours se borna, selon toute vraisemblance, à les maintenir dans ce projet; il leur fit connaître les promesses du roi, et engagea sa parole de prince et de gentilhomme qu'elles seraient religieusement exécutées. Castelnau, dans sa réponse, eut grand soin défaire ressortir les projets d'usurpation des Guise , de montrer la levée d'armes dirigée contre eux seuls, non pour nuire au ro«, mais au contraire pour le sauver de leur ambition. Làdessus le prince renouvela ses serments, et comme il était, selon Brantôme, aussi agréable et bien disant que brave, il persuada aisément le vieux et candide Castelnau. Tous les hôtes de Noizay, pacifiquement mêlés aux soldats et aux gentilshommes de la suite du prince, le suivirent à Amboise. Jamais moutons ne marchèrent à l'abattoir avec une plus aveugle bonne foi.
Quand la lourde herse se fut relevée derrière le dernier d'entre eux, quand cette longue file de victimes fut engagée dans la rampe ascendante de la grosse tour du nord et remise entre les mains des archers de la garde, il y eut un moment où ceux qui marchaient en tète s'aperçurent qu'au lieu de les mener jusqu'au dernier étage, où est l'apparte-
mont royal, on les arrêtait à l'étage inférieur où sont les cachots. Alors un long cri d'indignation s éleva de toutes les poitrines et monta en tournoyant jusqu'aux Guise. Nemours, percé jusqu'au fond de l'âme par le coup d'œil accusateur de Castelnau, laissa échapper un cri de colère et courut rappeler au roi ses promesses. On rit de sa naïveté, et les Guise, par l'effusion de leur joie, lui dévoilèrent à la fois l'inattendu de leur triomphe et la part infâme qu'il y avait prise.
Ils étaient en possession du plan des conjurés et de leur centre de réunion. De Blois, de Tours, d'Orléans, les secours commençaient à leur affluer. Ils se sentaient maîtres de la positiou.
Toute la journée du 16 fut employée à fouiller la forêt qui couvre les derrières et le flanc du château.
Dans le plan de la conspiration, les gens de pied, hommes de petite naissance pour la plupart, devaient arriver les premiers, par petites bandes, et attendre les gentilshommes. Des cavaliers apostés dans les principaux carrefours du bois tombaient sur ces pauvres gens à mesure qu'ils arrivaient, tuaient ceux qui faisaient résistance ou qui valaient la peine qu'on les dépouillât 1 , liaient les autres à la queue des chevaux et les menaient ainsi au château d'Amboise où, en arrivant, on les pendait tout bottés aux créneaux, sans même les interroger. C'étaient des gens de trop peu de conséquence pour qu'on espérât en tirer grande lumière.
La nuit du 1 6 au 1 7 mars était celle où les soixante gentilshommes désignés dans la réunion tenue au château de la Carrelière devaient se glisser dans la ville et préparer les voies à la Renaudie qui, on se le rappelle, ne devait arriver que le 17, à midi. Le prince de Coudé était depuis quelques
1 Régnier <lc la Planche, coll. Buchon, p. 253.
jours à Amboise, objet des suspicions de la cour, dissimulant ses appréhensions sous une fière contenance, mais, au fond, très-effrayé d'un mot de Cypierre, qui, le rencontrant s.ur la route d'Orléans, lui avait dit avec une légèreté méprisante qu'on savait tout, mais qu'on ne craignait rien ; parole sur laquelle le prince, perdant la tête, était allé, par bravade, se jeter dans la gueule du loup. Les Guise, pour s'assurer de lui, l'avaient, pendant cette nuit du M mars*, commis à la garde de la porte du pont ; mais ils lui avaient adjoint le grand prieur de France, leur frère, avec bon nombre de gentilshommes à eux dévoués. Personne, du reste, ne se présenta à cette porte. Il fut évident que la cavalerie des conjurés, sachant Noizay abandonné, s'était dispersée, et que celle qui devait agir par le derrière d'Amboise, voyant la forêt jonchée des cadavres des gens de pied, en avait fait autant.
Voici, en effet, ce qui était arrivé.
La Renaudie, qui marchait sur Amboise à grandes journées, reçut en route le billet par lequel Castelnau lui annonçait la mésaventure de Raunay et de Mazères. Il connut par là que son plan d'attaque était éventé ; mais il calcula que si Castelnau résistait dans Noizay, il trouverait les Guise à peu près sans troupes *. lia diversion que les conjurés cachés dans la forêt avaient pour but d'opérer se trouverait ainsi accomplie par un autre moyen. 11 accéléra donc sa marche sur Amboise; mais il reçut bientôt la nouvelle de l'arrestation de
1 Cette supposition, car c'en est une, est de M. Michelet. — Guerres de religion, p. 213. — Tous les historiens qui ont traité l'histoire de France, ont naturellement parle de la conspiration d'Amboise; mais aucun, que nous sachions, n'a exposé avec des détails suffisants le plan d'attaque et les moyens d'exécution des conjurés. Nous avons dû, plutôt pour ébaucher que pour accomplir cette tâche, concilier des documents souvent contradictoires et suppléer quelquefois aux preuves par des conjectures.
Castelnau. Il n'y avait plus personne à Noizay; les châteaux voisins avaient également été fouillés 1 , et sans doute, les auxiliaires de la forêt d'Amboise étaient dispersés.
A cette nouvelle, la petite troupe qui suivait la Renaudie prend l'alarme et se déljande. Des archers suisses et français tombent sur ces hommes démoralisés, les chargent et les mettent en fuite. La Renaudie reste presque seul.
Il dut errer dans la forêt de Château-Renault pendant environ vingt-quatre heures. Le 18 mars au matin*, un doses cousins nommé Pardaillan 5 , qui commandait une petite troupe de cavaliers choisis, envoyée par le duc de Guise, aperçoit trois hommes portant 1 eleuf parti de blanc et de noir, signe de ralliement des conjurés. C'était la Renaudie, son secrétaire la Bigne et son valet. Pardaillan court à bride abattue sur le conspirateur et lui tire presque à bout portant un coup de pistolet. L arme ne fait pas feu. La Renaudie réplique par un furieux coup d'épée suivi tout aussitôt d'un second coup dans le côté droit qui démonte et tue son adversaire. Il se croit sauvé. Mais le valet de Pardaillan met pied à terre, et, passant derrière l'adversaire de son maître, il lui tire dans les reins un coup d'arquebuse. La Renaudie roule à terre; mais, renversé, il a encore la force de passer son épée dans le corps
1 Mézcray dit en effet qu'après la capture de Castelnau et de ses compagnons, on fit fouiller tous les châteaux voisins. Nous ignorons sur quel document il s'appuie.
2 De Thou dit le 19; mais il est à peu près certain qu'il se trompe. Il dit que la mort de la Renaudie eut lieu le lendemain de la signature de l'édit qui déférait au duc de Guise la lieulenance générale de l'Etat, et que cet édit fut donné le 18 mars. Or l'édit en question, qu'on trouve dans les Documents inédits sur l'histoire de France et dans les Mémoire* de Condé, t. I, p. 342, cet édit, disons nous, porte la date du 17. La Planche fixe au 18 la date de la mort de la Renaudie.
5 Ce t la Planche qui parle de cette parenté, p. i8i.
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de son meurtrier ; puis il tombe mort à coté de ses deux vietimes 1 .
Le cadavre du chef de la conspiration fut aussitôt porté à
Amboise.On l'attacha à un poteau, sur le pont, avec cette inscription : La Renaudie, dit la Forest, chef des rebelles. Il fut ensuite coupé par morceaux et exposé sur des pieux aux environs de la ville. La tête fut plantée sur le pont, au lxmt d'une lance 4 .
François de Guise avait profité de la terreur que cette au dacieuse entreprise avait inspirée à la cour pour arracher ledit qui le nommait lieutenant général, et lui transportait la puissance souveraine. Cet édit, contre lequel le chancelier Olivier protesta, fut accompagné d'un autre édit, publié le même jour, par lequel le roi « accordait pardon général et impunité à tous ceux qui étaient venus ou étaient en chemin pour venir vers lui en troupes et assemblées, pour le fait de leur foi.
Ces paroles, que nous reproduisons textuellement, sont remarquables. Elles précisent l'esprit du mouvement et le sens que, à cette date du 17 mars, la cour elle-même y attachait. Les conjurés ne sont nullement accusés d'avoir pris les armes contre le roi, ni même contre ses ministres; ils sont coupables seulement d'être venus, la plupart « garnis d'armes et de pistoles (c'est encore l'édit qui
1 Pierre de la Place, dans la collection Buchon. p. 55.
* Nous suivons ici la version de Régnier de la Planche ou plutôt la version qn'on attribue à cet écrivain ; car le père Lelong doute que Régnier de la Planche soit l'auteur du livre intitulé : Histoire de ï Estai de France, tant de la république que de la religion, sous le règne de François II (1576). La version de Michel de Castelnau est différente : « La Renaudic, dit-il, fut tué d'un coup d'arquebuse par le baron de Pardeillan, après que ledit de la Renaudic eut tué son serviteur, o Castelnau, p. 50, t. XXXÏIl de l'édition Petitot.
a parle), présenter certaine confession de leur foi, ce « qui est une voie scandaleuse et contre tout droit dia vin et humain. » — « Toutefois, continue l'édit, ayant « vu et connu la grande simplicité et ignorance d aucuns « d'entre eux pris d'entre lesdites troupes, que nous avons « fait interroger en notre présence... etc. » Tout ceci, écrit sous la première impression des faits, est évidemment la juste appréciation du mouvement et doit rester la vérité de l'histoire, si ou l'applique au gros de l'armée des conjurés, à la masse populaire. Mais il était difficile de ne pas reconnaître ce que les tortures révélèrent bientôl, à savoir: que les gentilshommes, moins candides, avaient eu un but plus anarchique : le renversement des Guise et la tutelle du roi transférée à un prince de leur choix.
Cette manière d'envisager le tumulte d'Amboise était loin de satisfaire la politique de la maison de Lorraine. Il importait aux Guise qu'on crût que la conspiration dont, en fin de cause, il fallait bien s'avouer l'importance, n'était pas dirigée contre eux, mais contre le roi. Aussi les voit-on, dès le 31 mars, adresser au parlement de Paris des lettres où le tumulte d'Amboise revêt cette couleur.
Revenons à l'édit du 17 mars.
Le roi ne mettait à son pardon qu'une seule condition : c'est que tous les coupables mettraient bas les armes et retourneraient chez eux dans les vingt-quatre heures, deux à deux, ou trois à trois pour le plus. Faculté leur était même laissée de députer un ou plusieurs d'entre eux pour présenter au roi leurs requêtes et remontrances *.
4 Voyez le texte de l'édit dans les Mémoires de Condé, t. I, p. 11. 11 est assez curieux que M. Louis Paris, qui a publié dans la Collection des Documents inédits sur l'Histoire de France un volume de lettres et pièces relatives nu règne de François H, ait ignoré l'existence de cet
Cette sage et clémente ordonnance, qui contraste si singulièrement avec les violencesqui la précédèrent et qui la suivirent, avait été concédée aux scrupules du chancelier Olivier et aux sollicitations de Catherine de Médicis. La reine mère, toujours ménagère de l'avenir, tenait à garder sa popularité, même chez les réformés, et voyait de loin, dans les nouveaux religionnaires , un frein salutaire aux empiétements des Guise. Grâce à elle, la cour parut un moment incliner vers la clémence. Le secrétaire de la Renaudie, la Bigne, appliqué à la torture, s'était borné à révéler les espérances que les réformés fondaient sur le prince de Condé et sur le roi de Navarre, son frère l . Tous les autres conjurés, ou étaient restés muets, ou s'étaient bornés à dire que, dans leur opinion, le prince se serait mis à leur tête, s'ils eussent réussi. Mais cette présomption n'était corroborée par aucune preuve écrite. II n'y avait là de quoi inquiéter sérieusement ni le prince ni les Châtillon. On modéra donc les supplices, et la reine mère fit même décider, malgré l'opposition du cardinal de Lorraine, que les gens de pied qui avaient pris part à la révolte et qu'on retenait prisonniers seraient renvoyés dans leurs foyers, avec un teston pour faire le chemin.
Un événement inattendu fit bientôt révoquer ces douces mesures, en montrant tout à la fois l'énergie désespérée des réformés et le peu de fond que les Guise pouvaient faire sur leur succès.
édit important, dont pourtant de Tbou lui révélait l'existence : « Nous ne voyons pas, dit-il (p. 512), malgré ce que ditdeThou, qu'il ait été publié un autre édit que celui qui précède (l edit qui conférait au duc de Guise la licutenance générale du royaume; . » 1 La Planche, Estât de la France, p. 187 ; de Thou, t. llï, p. 189.