‹ Les résidences royales de la LoireChapitre 49 sur 68 · LES MARTYRS · texte numérisé non relu

LES MARTYRS

Ces gens de pied que Catherine avait fait relâcher étaient partis d'Amboise persuadés qu'ils seraient taillés en pièces sur le chemin; et, en effet, un ordre antérieur à l'édit prescrivait aux troupes royales de tirer, sans autre forme de procès, sur tous ceux qui seraient rencontrés fuyant à travers les bois.

Ces pauvres gens trouvèrent, aux environs de Blois, le capitaine Chaudieu, frère d'un ministre de ï Église protestante de Paris, qui venait, à la tète de trois cents hommes, presque tous arrivant de la Picardie, au secours de la Renaudie. Ils se joignirent à cette petite troupe, à laquelle ils firent connaître l'importance réelle des forces royales.

Chaudieu était accompagné de deux hommes d'énergie, des Champs et Coqueville. Ces trois capitaines, malgré l'insuffisance évidente de leurs ressources, résolurent de venger l'échec de leurs coreligionnaires. Ils se savaient suivis de près par Cypierre, gouverneur d'Orléans, à qui les Par isiens venaient de fournir douze enseignes de gens de pied ; en ^orte que, pris, comme ils Tétaient, entre deux feux, l'agression était encore le parti le plus sage qui leur restât.

Ils se divisèrent en deux petites troupes : l'une, conduite par des Champs et Coqueville, devait marcher sur Amboise par le faubourg de Vendôme et se rendre maîtresse du pont, pendant que Chaudieu, à la tete du surplus de la bande, pénétrerait dans la ville par le couvent des Minimes ou dos Bons-Hommes. Ce couvent subsiste encore ; il est placé au pied du château et aux bords de la Loire. On avait observé qu'il y avait sur la rivière une petite porte en ruine qu'on pou-

vait jeter à terre d'un coup de pied K C'est par là que le gros des conjurés devait s'introduire dans la ville.

Ce coup de désespoir échoua par un malentendu. Des Clwmps et Coqueville, au lieu d'opérer la nuit, comme ils en étaient convenus, n'arrivèrent qu'à midi, enseignes et écharpes blanches déployées. Ils ne s'en battirent pas moins avec une énergie désespérée, et Mézeray affirme même qu'ils tinrent pendant six heures le roi assiégé dans son château *. Mais le plus vraisemblable est qu'ils parvinrent seulement à s'emparer de quelques postes et à culbuter les corps de garde qui les défendaient, grâce aux intelligences qu'ils comptaient dans la ville. Cette furibonde attaque jetait Condé et les Coligny dans le plus grand embarras. Le prince et le cardinal de Châtillon se rangèrent aux cotés du duc d'Àumale et chargèrent leurs coreligionnaires 5 , vains et honteux efforts pour faire taire une accusation que rien ne pouvait plus détourner. Les réformés, chassés de la ville, s'enfermèrent dans les maisons des faubourgs et il fallut mettre le feu à ces maisons pour les en déloger V Presque tous périrent brûlés ou noyés 5 .

C'était le dernier jet d'une flamme mourante ; ni la reine mère ni le chancelier tf osèrent plus parler de grâce 6 .

1 DeThou, t. III, p. 490. La version de la Planche est îtn peu différente.

* Abrégé, t. IX, p. 424.

s Brantôme, t. Ilf , p. 260, 314; Sismondi, t. XVIII, p. 1 i8. 4 Davila, t. I, p. 48.

3 Davila, loc. cit.

6 Catherine même, voyant la conspiration manquée et les Guhe triomphants, se rangea de suite du parti du plus fort, et réclama le supplice des coupahles, du moins s'il faut en croire Henri Estienne : Discours merveilleux de la vie, actions et déportements de Catherine de Médicis, p. 29.

Cypierre, d'ailleurs, élait arrivé à Amboise , et derrière lui près de deux mille gentilshommes des provinces voisines. Les Guise n'avaient plus de ménagement à garder. Us révoquèrent l'édit qui pardonnait aux conjurés qui mettraient bas les armes et firent battre la campagne pour ramener ceux qui, sur la foi de cet édit, retournaient dans leurs demeures, tranquilles et dé>armés. C'est ainsi que fut pris Villemongis, celui qui fit entendre, au moment de son supplice, cet appel à la justice céleste qui retentit si douloureusement dans l'histoire. Bientôt les prisons d' Amboise furent (rop petites pour contenir les prisonniers. « Ce que voyant, leduc deGuise, dit Régnier de la Planche, commanda au maistre des eaux et forests d'Amboyse, qu'il en tunst autant qu'il en trouverait, sans plus les amener à la ville, qui étoit jà infectée de corps, joinct que tant de gens faisoyent pitié aux dames. »

Le sang coulait en effet dans le château et dans la ville. Les supplices durèrent un mois entier. Il paraît qu'il n'y eut, dans les premiers moments, aucune forme ni aucun simulacre de justice. Tout prisonnier était condamné par cela seul qu'il était prisonnier, et sa vie appartenait à quiconque voulait la prendre. Il n'y avait d'autre mesure aux supplices que le nombre même des bourreaux. On tuait de jour et de nuit, et par tous les moyens qu une imagination féroce peut inventer : par le fer, par le feu, par l'eau, par la corde. Les uns étaient pendus aux potences dans les carrefours, les autres jetés à l'eau, attachés six à six à des perches, d'autres dans des sacs, « en telle sorte, dit un vieil historien, que la rivière étoit couverte d'hommes noyés, les mes plantées d'une foret de gibets et ruisselantes de sang, les murailles tapissées de corps morts pendillants, p 11 y a loin de ce récit au tableau anodin que trace des supplices d'Amboise un écrivain tourangeau tout récent, lequel réduit à quatorze ou quinze

le nombre des viclimes l . N'oublions pas, d'un aulre coté, que Régnier de la Planche, qui a laissé des supplices d'Àmboise le tableau le plus complet et le plus sombre, s était enrôlé hautement sous la bannière des réformés 11 faut, quand on s'occupe des guerres religieuses, tenir en égale suspicion les écrivains catholiques et les écrivains protestants. 11 en est de la conspiration d'Amboisc comme de la Saint- Barthélemy : on ne connaîtra jamais le nombre exact des victimes : trop de passions ont eu intérêt à le diminuer ou à le grossir. Mais ce qui ressort, sans conteste possible, de la masse des témoignages contemporains, ce qu'ont admis les écrivains les plus recommandables, depuis de Thou, qui était fervent catholique, jusqu'à M. de Sismondi, qui était calviniste, jusqu'à M. Henri Martin, qui n'est passionnément ni l'un ni l'autre, c'est que le nombre des victimes fut considérable et que les supplices dépassèrent de beaucoup les bornes d'une juste répression.

Le roi et ses jeunes frères, Catherine de Médicis, la jeune Marie Stuart et les dames de la cour assistaient à ces horribles spectacles du haut de la grosse tour qui domine la Loire. C'était ordinairement après le dîner qu'avait lieu l'exécution des principaux. « Ceux de Guyse, dit la Planche, le iaisoient « expressément pour donner quelque passe-temps aux dames 4 qu'ils voyoient s'ennuyer d'ôlre si longtemps retenues dans « Amboise. Eux et elles s'arrangeoient aux fenêtres du châ- « teau, comme s'il eût été question de voir jouer quelque « momerie. » Pour que les illustres spectateurs pussent recueillir de plus près les soupirs des agonisants, on imagina

4 Voyrz la Tourainc, magnifique publication de la librairie Marne, dont le texte est loin de valoir les illustrations.

1 Voyez Notice de M. Buchon (Panthéon littéraire), en tète de YHistoire de V Estai de France.

d'amener les victimes sur le balcon qui précède l'appartement royal et de les pendre à ses barreaux de fer. Un jour que le jeune duc de Longuevïlle, malade à Chàteaudun, avait envoyé un de ses gentilshommes auprès du duc de Guise, son futur beau-|)ère, pour savoir de ses nouvelles: « Je me porte bien, répondit le duc à l'envoyé; demeurez ici, et vous allez voir de quelle viande je me nourris. » Puis, sur un clin d'oeil qu'il fit à l'un de ses gens, on vit sortir d'une chambre voisine un homme de belle et grande apparence que le duc fit de suite attacher par le cou à la fenêtre de sa chambre, où il demeura pendu 1 .

Plus humaine et plus prévoyante, sa femme, Anne d'Kst, dont la mère, la duchesse de Ferrare, était calviniste, sentit un jour son cœur se soulever à l'aspect de ces atrocités. « Ah ! madame, dit-elle à Catherine de Médicis, combien ce sang appellera de sang ! Que Dieu sauve vos fils et les miens !... i Elle avait raison. Les massacres d'Amboise sont le prologue d'un drame qui a pour premier acte le meurtre de leur auteur 8 , pour second la Saint-Barthélemy , et pour dénoûment l'assassinat des deux fils de François de Guise et du dernier fils de Catherine de Médicis.

On sentit toutefois le besoin de régulariser les supplices et de procéder, à l'égard des gentilshommes pris à Noizay, presque tous gens de naissance, avec quelques formalités de justice. On constitua donc une sorte de tribunal, composé du cardinal de Lorraine, du chancelier Olivier et du grand prévôt Antoine du Plessis de Richelieu, cadet de six frères, dont l'aîné fut l'aïeul du cardinal. Mazères etRaunay, mis les premiers à la torture, dévoilèrent tous les plans de la conspira-

1 Hcgnicr de la Planche, p. 269, coll. Buchon. ■ Le 18 février 1563, François de Guise lut tué devant Orléans par Poltrot de Méré.

LE CHATEAU DAMBOISE.

lion. Ils avouèrent qu'où devait se défaire du duc de Guise et de son frère ; mais ils protestèrent que la vie du roi devait être respectée l . Rien au monde n'était plus antipathique aux princes lorrains qu'un tel système de défense, qui faisait d'eux le seul obstacle à la paix du royaume : aussi s'appliquèrent-ils, dans leurs lettres aux gouverneurs des provinces, à montrer le complot dirigé contre toute la famille royale, de manière à confondre leur cause avec celle même de la monarchie.

Le baron de Castelnau, plus ferme que Raunay et Mazères, répondit en soldat au cardinal de Lorraine, qui lui parlait en théologien et voulait le convertir avant de l'exécuter. Il fit pâlir le chancelier Olivier en lui reprochant de trahir ses convictions secrètes qui l'inclinaient vers la Réforme, et il l'ajourna à paraître, à peu de jours de là, devant Dieu : prédiction qui se réalisa. Le duc de Gnise lui ferma la bouche par un mot indigne et brutal : « Mon métier n'est pas de parler, mais de couper des têtes !... » Sa fermeté, son grand cœur, la protection du duc de Longueville, un service important qu'il avait autrefois rendu à la famille royale en sauvant la vie au duc d'Orléans, frère du roi, rien ne put fléchir la politique des Guise, qui voulaient un grand exemple. Le jeune roi et sa mère implorèrent en vain sa grâce, jusqu'à aller, dit la Planche, chercher et caresser en leurs chambres ces nouveaux rois, qui se montrèrent inflexibles. « — Par le sang-Dieu ! il en mourra, leur répondit le cardinal, et il n'y a homme qui l'en puisse empêcher! » Il fut en effet exécuté, en compagnie de Raunay, de Mazères et de Villemongis, sur un échafaud dressé dans la cour du château, sous les fenêtres mêmes du roi. Tous moururent avec une

1 Suivant Brantôme, c'était Mazères à qui il était «eschu, par sort ou autrcmeut, de tuer M. de Guise. »

stoïque fermeté, i Dieu juste! s écria Villemongis, eu élevant vers le ciel ses mains trempées dans le sang de ses compagnons, voilà le sang de tes enfants; tu en feras vengeance! »

Condé avait reçu Tordre de ne pas quitter Amboise sans la permission du roi. Il n'ignorait pas les révélations du secrétaire de la Renaudie, et que ses moindres gestes étaient épiés. Il dut assister à ces supplices et recevoir, la honte au coeur, les regards accusateurs de ses complices qui mouraient pour lui. Il paraît toutefois qu'il y eut un moment où la pudeur l'emporta sur la prudence. Un jour qu'on le forçait à contempler d'une des fenêtres du château le supplice de plusieurs capitaines : « Je vois bien, s ecria-t-il, pourquoi on fait mourir tant de braves gentilshommes. Les étrangers auront bon temps; s'ils trouvent un prince pour les soutenir, ils mettront en proie le royaume. » Claire allusion aux projets et aux prétentions qu'on prêtait aux chefs de la maison de Guise. C'en fut assez pour que le cardinal de Lorraine obtînt du roi la permission de faire chez le prince une visite domiciliaire. Condé sentit qu'il était perdu, s'il ne se tirait de là par un trait d'audace. Il demanda au roi d'assembler tous les princes et les chevaliers de l'ordre, et là, dédaignant les justifications vulgaires, il appela en champ clos quiconque l'accuserait d'avoir pris part à la conspiration. Ce mouvement théâtral et chevaleresque produisit son effet. Chacun garda le silence, et, au milieu de l'ébahissement général, François de Guise s'avança vers lui et lui tendit la main»

Ce fut le dénoûment du tumulte d' Amboise. Guise n'embrassait Condé que pour mieux l'étouffer, et ajournait sa vengeance aux états d'Orléans, où le prince eût péri sur léchafaud sans la mort opportune de François II *.

1 Après la mort de François de Guise, assassiné près d'Orléans par

LE CHATEAU D'AMBOÏSE

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