FOUQUET ET LAUZUN
« Seigneur, avait dit Villemongis, voilà le sang de tes enfants ; tu le vengeras ! » Cette malédiction a creusé la tombe des Guise : elle pèse encore sur le château qui entendit ce douloureux appel à la justice céleste. Le sang de ces martyrs n'a jamais bien séché sur ces pierres. Leur souvenir a effacé et comme absorbé tous ceux quelles retracent. Il est le plus vivace et le dernier.
Il semble, en effet, qu'ici s'arrête l'histoire du château d'Àmboise. De ce jour la cour le délaisse. Catherine de Médicis, la première, le fuit comme un remords. Ce n'est plus un palais, c'est une prison d'État. Des hôtes du sang royal, des ministres, des grands seigneurs y logent encore, mais ils sont proscrits et captifs. Pendant plus d'un siècle, de Henri III à Louis XIV, chaque roi confie à ces solides murailles l'adversaire dangereux, le rebelle ou le grand coupable dont il veut « » . ...
s assurer.
Henri III, le premier, se hâte, après le meurtre des Guise, d'expédier à Amboise les parents les plus proches et les amis les plus dévoués des deux victimes. Le roi assassin, reculant devant les conséquences de son crime, tremblant tout ensemble de conserver et de perdre ces prisonniers, son êf-
Poltrot de Méré, un traité de pacification fut conclu au château d'Amboise, le 19 mars 1565. Ce traité promettait l'oubli du passé au prince de Condé et à tous ceux qui avaient servi son parti; il assurait l'exercice libre de la religion réformée aux nobles dans leurs maisons et la liberté de conscience aux bourgeois.
froi et sa garantie, n'osant ni les garder à Blois, que Mayenne menaçait d'assiéger, ni les confier à des agents subalternes, que la Ligue eût pu corrompre, se vit réduit à les conduire lui-même pendant la nuit dans ce château d'Amboise, qu'il croyait à l'abri d'un coup de main. Il les remit à du Guast, le meurtrier du cardinal de Guise, qu'il jugeait trop compromis pour avoir à craindre qu'il fût traître. Du Guast, nommé gouverneur d'Amboise, n'eut rien de plus pressé que de traiter avec la Ligue, et Henri III, averti à temps, dut, à son tour, marchander les prisonniers qu'il lui avait confiés, lui en abandonner cinq, que du Guast vendit à Mayenne, et se contenter des trois principaux : le prince de Joinville, le duc d'Elbeuf et le cardinal de Bourbon, qu'il lui paya 50,000 écus, avec lesquels du Guast acheta la belle terre de Montgoger.
Sous le règne de Louis XIII, d'illustres prisonniers d'État se succèdent à Àmboise. C'est d'abord le marquis de la Vieuville, surintendant des finances, à qui Richelieu devait son introduction au conseil royal, et qu'il fit arrêter à Saint-Germain, dans l'antichambre du roi, le 12 août 1624 l , moins de quatre mois après lui avoir juré sur l'hostie amitié éternelle. La Vieuville resta treize mois prisonnier à Amboise, et parvint à s'en évader. Ce sont ensuite les princes de Vendôme, César et Alexandre, tous deux compromis dans la conspiration de Chalais, tous deux arrêtés à Blois le i 0 juin 1626.
1 Bassompierre, Coll. Petitot, t. XXI, p. 12. — Neuf ans auparavant, Amboise avait été accordé au prince de Condé par le traité signé à Sainte-Menehould le 13 mai 1614. Condé devait le conserver comme place de sûrelé, jusqu'à la tenue des états généraux. Ce traité ne satisfit point l'insatiable avidité des princes coalisés contre la régence. Loin «le rentrer à la cour, comme il l'avait promis, Condé vint s'installer au château d'Amboise, d'où il encouragea la révolte du duc de Vendôme, gouverneur de la Bretagne, et chercha partout des ennemis à la
LE CHATEAU D'AMBOISK. 281
Cette conspiration faillit coûter la vie aux deux fils légitimés de Henri IV. L'arrestation de Richelieu, quelque important que fût ce projet, n'était que le but secondaire, ou, pour mieux dire, que le préliminaire de leur entreprise qui tendait principalement à rompre le mariage de Gaston, frère du roi, avec mademoiselle de Montpensier. Lâche et versatile comme toujours, Gaston abandonna ses complices dès qu'il les vit arrêtés. II lit plus: il prit part à l'instruction, il y déposa contre Chalais et contre les deux Vendôme; et, pour prix de cette honteuse conduite, il reçut à Nantes même, presque en face de la place où avait péri Chalais, la main de mademoiselle de Montpensier, avec l'apanage d'Orléans. Àmboise fut ajouté à cet apanage en 1629, et Gaston en confia le gouvernement à son favori Puy-Laurens. Ce misérable prince, qui passa sa vie à compromettre et à sacrifier ses amis, devint ainsi le geôlier de ses deux frères, coupables seulement de l'avoir servi. César de Vendôme resta prisonnier à Amboise jusqu'au 50 décembre 1630, époque où Kichelieu jugea utile aux intérêts de sa politique de lui rendre la liberté, qu'il n'obtint toutefois qu'après avoir signé de sa main une confession de toutes ses fautes et renoncé au gouvernement de la Bretagne. Son frère, le grand prieur, transféré à Vincennes, y était mort l'année précédente, d une mort que beaucoup attribuèrent au poison.
Après la journée des Dupes et la fuite de Gaston en Lorraine mère, correspondant secrètem?nt avec le roi d'Espagne, étendant ses intrigues dans l'Ouest, et s'eftorçant de s'emparer de Poitiers. Marie de Médicis perdit patience. Elle partit de Paris, le 5 juillet, avec le jeune roi, décidée à pacifier par les armes le Poitou et la Bretagne. Trois mille Suisses, cinq cents chevaux et le régiment des gardes l'accompagnaient. Tout céda devant ce déploiement militaire. Condé s'enfuit à Châteauroux, et le gouverneur d'Amboise en envoya les clefs à la reine dès qu'elle approcha de cette place.
raine, Amboise fut assiégé par ordre de Richelieu et remis le 5 avril 1651 au maréchal de Châtillon, qui en confia le commandement au sieur de Sainte-Règle. Plus tard, un lieutenant du roi fut adjoint à ce commandant. Cette place, créée le 1 er avril 1 659 en faveur de Laurent le Blanc de la Vallière, passa à son fils, père de la duchesse de la Vallière.
Le château d'Amboise, réuni au domaine royal à la mort de Gaston, reprit presque aussitôt son caractère de prison d'État. Au commencement du règne de Louis XIV, deux hommes également célèbres par la rapidité de leur élévation et l'éclat de leur chute s'y succédèrent à vingt ans d'intervalle.
La disgrâce de Fouquet a été longtemps attribuée â l'insolence de ses prodigalités ainsi qu'à la témérité de ses amours. Égal au jeune roi par la grâce et la distinction, et son supérieur par l'esprit, il commit la double maladresse de l'écraser par son luxe et de le rivaliser dans ses amours. Mais on sait aujourd'hui, à n'en pas douter, que la raison d'État la plus légitime et la plus juste compta pour au moins autant que l'orgueil froissé du monarque dans cette disgrâce. M. Pierre Clément, le premier, a publié en entier le projet de défense conçu et rédigé par Fouquet pour le cas où on tenterait de l'arrêter. Ce projet, loin d'être vague et inoffensif, comme l'ont pensé beaucoup d'historiens qui en ont parlé sans le connaître, est au contraire un plan de révolte à main armée follement mais nettement combiné. Ce n'était rien moins que la guerre civile.
Fouquet, arrêté à Nantes le 5 septembre 1661, fut d'abord conduit au château d'Angers, sous l'escorte de cent mousquetaires, commandés par d Artagnan, leur capitaine. 11 tomba malade à Angers et y resta jusqu'au mois d'octobre, époque où il fut transféré au château d 'Amboise.
La Fontaine, qui visita ce château trois ans après, lors de son voyage en Limousin, adonné, sur la prison qu'occupa le surintendant à Amboise, quelques détails qui manquent malheureusement de précision.
Après avoir décrit la majestueuse vue qu'on embrasse de la plate-forme du château d'Amboise, « d'où l'on s'imagine, « dit-il, découvrir Tours, bien qu'il soit à quinze ou vingt « lieues, » le bonhomme, peu scrupuleux, comme on voit, sur l'exactitude topographique, ajoute mélancoliquement :
« De tout cela, le pauvre M. Fouquet ne put jamais, pondant son séjour, jouir un petit moment. On avoit muré toutes les fenêtres de sa chambre, et on n'y avoit laissé qu'un trou par le haut. Je demandai de la voir : triste plaisir, je le confesse, mais enfin je le demandai. Le soldat qui nous conduisoit n'avoit pas la clef : au défaut, je fus longtemps à considérer la porte et me fis compter la manière dont le prisonnier étoit gardé. Je vous en ferois volontiers la description, mais ce souvenir est trop affligeant :
Qu'est-il besoin que je retrace Une garde au soin nonparcil, Chambre murée, étroite place, Quelque peu d'air pour toute grâce,
Jours sans soleil,
Nuits sans sommeil, Trois portes en six pieds d'espace?
Vous peindre un tel appartement, Ce seroit attirer vos larmes.
Je l'ai fait insensiblement, Cette plainte a pour moi des charmes *. »
Lorsque La Fontaine écrivait ces vers mouillés de larmes, il y avait trois ans que ses odes et ses élégies plaidaient la
1 La Fonlaine, Lettre à sa femme, écrite à Chatellcrault le 5 septembre 16C4.
cause du malheureux surintendant. Cette fidélité au malheur n'est pas une des moindres gloires du fabuliste. Ce voyage même, pendant lequel il écrivait les vers que nous venons de citer, était un nouveau témoignage de son dévouement aux intérêts de son ancien protecteur. Jannart, son oncle, conseiller du roi et substitut du procureur général du parlement de Paris, avait sollicité le périlleux honneur d'assister de ses conseils madame Fouquet, qui poursuivait alors le redressement d'abus commis dans l'inventaire des papiers de son mari. Colbert, qui regardait comme un ennemi personnel quiconque portait intérêt à Fouquet, obtint aussitôt une lettre de cachet qui exilait Jannart à Limoges, et La Fontaine voulut putager l'honorable exil de son oncle.
Fouquet, arrivé, comme nous l'avons dit, au château d'Amboise à la fin d'octobre 1601, y resta jusqu'au jour de Noël de la même année. Ce jour-là, malgré sa prière de remettre au lendemain, il dut monter dans une voiture dont les portières étaient garnies d'un treillis de fer. Celte précaution n'était pas inutile, car, d'Amboise à Vincennes, les imprécations et les menaces du peuple l'accompagnèrenL La Fontaine, Fellisson et madame de Sévigné n'avaient pas encore retourné l'esprit public et changé la haine en pitié : à trois ans de 15, quand on le conduisit à Pignerol, tout son voyage fut un triomphe.
Dix-huit ans après, Lauzun, à son tour, était enfermé dans cette forteresse, mais, plus heureux que Fouquet, qui n'avait que des amis, il avait laissé derrière lui une femme qui l'aimait et qui l'aimait d'un amour irrité par les obstacles. Mademoiselle de Montpensier acheta sa grâce en assurant au fils de madame de Montespan une partie de ses immenses domaines. A ce prix, la prison de Lauzun fut convertie en exil. Le château d'Amboise lui fut assigné pour résidence.
Le capitaine de ce château était alors le marquis cTÀlluye 1 dont la femme, agréable encore sans être jeune, habituée aux élégances de la cour, et ennuyée de la résidence dans une petite ville, ne tarda pas à effacer dans l'esprit de Lauzun les charmes quinquagénaires de la princesse. Ce petit homme blondasse, bien fait de sa taille, de physionomie haute, plein d'ambition, de caprices, de fantaisies, naturellement chagrin, solitaire, sauvage, méchant et malin par nature, encore plus par la jalousie et l'ambition, le tout au dire de Saint-Simon, qu'on reconnaîtra à ces quelques coups de pinceau ; ce petit homme, disons-nous, n'en était pas moins la coqueluche des femmes, qu'intéressaient ses aventures, ses audacieuses bonnes fortunes et ses revers. Elles voyaient en lui un héros de mademoiselle de Scudéry.
En peu de temps, le château d'Amboise, si solitaire et si sombre d'ordinaire, devint le rendez-vous de tout ce que la Touraine comptait de jeunes et jolies châtelaines. C'étaient chaque jour des bals, des promenades, des collations sur l'herbe, des divertissements de toute sorte dont Lauzun était l'âme et auxquels présidait la belle marquise d'Alluye. « II ne bougeait de chez elle, dit mademoiselle de Montpensier, et cependant il m'écrivait qu'il ne la voyait point et qu'elle lui était insupportable. » La princesse, mordue au cœur par le serpent de la jalousie, obtint du roi la grâce entière du perfide, et lui manda de venir en hâte remercier Sa Majesté, après quoi il se rendrait à Sainl-Fargeau, où elle irait le rejoindre. Elle venait de lui assurer la propriété de ce magnifique domaine en même temps que la baronnie de Thiers, en Auvergne, don que Lauzun avait reçu en rechignant, disant que c 'était si peu de chose qu'il avait peine à accepter.
I D'Escoubtemi. marquis de Sourdis et d'Alluy •
Ainsi mis au pied de son bonheur, Lauzun répondit imper tinem ment « que, quand on était en liberté, après uné si longue prison, on était bien aise d'en jouir, et que, de s'en aller dans une campagne, sans compagnie, c'est à quoi il ne pouvait se résoudre. » — « Cette réponse ne me plut pas, » dit naïvement Mademoiselle. Il vint pourtant, mais a pas si vite qu'il aurait dû ; » et, pour couper court à ses hésitations, elle se hâta de se l'attacher par des liens indissolubles. C'est à cette époque, en effet, qu'il faut, selon toute probabilité, fixer son mariage secret 1 .