LE DERNIER PRISONNIER D'AMBOISE
Le duc de Choiseul acquit le château d'Amboise, en 1761 , par voie d'échange avec la couronne 2 . Il élait déjà propriétaire de Chanteloup, ancien château de la princesse des Ursins, dont il voulait faire la plus splendide demeure de la Touraine, sans se douter que toutes ces magnificences n'abriteraient que son exil. Il était alors à Tapogée de sa fortune. Ami de madame de Pompadour, choyé des encyclopédistes, chargé des trois ministères les plus importants, il était loin d'apercevoir dans la route brillante qu'il parcourait le grain de sable qui devait le renverser. C'était l'époque où, à propos d'un mémoire contre lui, rédigé par les jésuites et remis au roi par le dauphin, il disait fièrement à ce dernier :
1 Voyez a ce sujet les recherches d'Anquetil, qui établit, contrairement à l'opinion de Voltaire, que ce mariage ne put avoir lieu avant la captivité de Lauzun.
- Suivant contrat devant Regnault, notaire au Ghâtelet de Paris.
LE CHATEAU DWMBOISE. 287
« Peut-être serai-je assez malheureux pour être votre sujet, mais certainement je ne serai jamais \otre serviteur. » Déjà due et pair, gouverneur de Touraine, grand bailli de Haguenau et colonel général des Suisses, il entreprit défaire ériger en sa faveur la baronnie d'Amboise en duché-pairie et d'en acquérir le domaine en échange d'autres terres. Par lettres patentes du 5 avril et arrêt du 7 juillet 1761, des commissaires furent nommés à l'effet de procéder à l'évaluation de la seigneurie et forêt d'Amboise que le roi cédait à son ministre, en échange des terres et seigneuries de Pompadour, Bret, Saint-Cyr-la-Roche et la Rivière. Toutefois, l'érection d'Amboise en duché-pairie n'eut lieu que trois ans après, l'année même de la mort de madame de Pompadour.
Bien que cette mort n'apportât d'abord aucune atteinte à la puissance du ministre, elle n'en marquait pas moins le point culminant à partir duquel celte haute fortune allait décliner. Cet homme d'État, que madame de Pompadour avait pu mettre en lumière, mais qui s'était soutenu par son habileté, son intelligence des affaires, ses idées larges et généreuses, et qui est, à tout prendre, malgré son esprit vain et léger, le seul ministre remarquable qu'ait eu Louis XV ; cet homme, disons-nous, qu'une favorite avait élevé, devait tomber par une favorite. Tout le monde sait comment la cabale des ducs d'Aiguillon et de Richelieu, servie par la rancune de madame du Barry, qui ne pardonnait pas au ministre des épigrammes qui flétrissaient son origine, parvint à faire exiler Choiseul à Chanteloup, et comment cet exil devint* pour ce dernier l'occasion d'une manifestation sans exemple dans l'histoire des ministres disgraciés. Son départ fut un triomphe. Une foule immense formait la liaie sur son passage ; et, dès que le roi, fatigué d importunités, eut levé l'interdiction de visiter l'exilé, la route d'Amboise fut couverte
de voitures. Il fut de bon air d'aller à Chanteloup où l'on venait, disait-on, se purifier de l'air de Versailles.
C'est à ce concours inouï de visileurs qu'est due la pagode de Chanteloup, seul débris aujourd'hui debout de ce domaine. Cette gigantesque chinoiserie, construite en 1775, sur les dessins de l'architecte Lecamus, avait été formée des débris du château de la Bourdaisière que François I er avait fait bâtir pour la famille Babou. Elle avait pour but de perpétuer le souvenir des illustres visites que Choiseul reçut pendant sa disgrâce. Une table de marbre, placée au premier étage, conservait les noms et les qualités de ces courtisans de l'exil.
Le duc de Choiseul, qui, comme presque tous les enfants gâtés de la fortune, n'avait jamais pris la peine de compter, épuisa, à recevoir ces enivrantes consolations, les restes d'une opulence jadis princière. Il mourut en 1785, laissant d'immenses dettes, que sa veuve paya noblement en sacrifiant tout son avoir personnel. Amboise fut vendu comme tout le reste, et racheté par la couronne, qui le donna au duc de Penthièvre en payement d'une parlie de ce qui lui revenait comme héritier du comte d'Eu.
Le duc de Penthièvre, dont la belle âme semblait comme dépaysée sur la terre, était tourmenté d'un mal indéfinissable qui le portait à changer continuellement de résidence. La mort du prince de Lamballe, son fils, celle dê sa femme, la déconsidération qui s'attachait à la conduite de son gendre ajoutaient à sa mélancolie naturelle des motifs de tristesse trop réels. 11 fit de nombreux voyages au château d'Amboise, où il dessina des jardins anglais, détruits en 1815, et où l'on montre encore le salon qu'il affectionnait. On jouit de là d'une vue magnifique, mais qui ne suffit pas pour excuser le bâtiment informe où le duc s'était pratiqué ce salon et qui déshonore encore aujourd'hui la façade qui domine la Loire.
Ce prince, plus philanthrope qu'homme de goût, mourut trente-six jours avant le décret de la Convention qui allait le dépouiller de son immense fortune. Amboise, mis sous le séquestre, ainsi que tous les biens des Bourbons, ne fut jkjs exempt des actes de vandalisme qui furent une des hontes de cetle grande époque. Napoléon, en affectant ce château à une sénatorerie dont son ancien collègue Roger-Ducos était le titulaire, ne fit qu'accélérer sa ruine. Trop peu riche pour le réparer, et trop ignorant d'ailleurs des choses de l'art pour le faire avec intelligence, Roger-Ducos trancha la difficulté en jetant par terre la majeure partie des constructions, l'église Notre-Dame, le bâtiment des Sept-Vertus, le Pavillon-Royal, l'œuvre de six siècles et de six rois.
Louis-Philippe hérita de ce domaine parla mort de sa mère, à qui la Restauration l'avait rendu. Il tomba trop tôt pour Amboise ; mais c'est lui, nous l'avons dit, qui perça le hardi tunnel par lequel on arrive aujourd'hui à la plateforme et qui commença la restauration de la chapelle. L'achèvement de cette restauration est une nécessité artistique : c'est une œuvre imposée à l'avenir.
Le. dernier prisonnier illustre que les murs d' Amboise aient recelé est Abd-el-Kader. L'émir s'était rendu au général de Lamoricière, le 25 décembre 1847. « Cerné par notre cavalerie, écrivait le duc d'Aumale au roi, il s'est confié à la générosité de la France et s'est rendu, sous la condition d'être envoyé à Alexandrie ouàSaint-Jean-d'Acrc.»
La condition ne fut pas ratifiée. La raison d'État l'emporta sur la générosité politique, sur la parole donnée à l'ennemi vaincu. La république ne fut pas plus libérale envers l'émir que ne l'avait été la monarchie constitutionnelle : elle se contenta de changer le lieu de détention de l'émir et de le trauslërer de Pau à Amboise.
Abd-el-Kadcr arriva à Amboise le 8 novembre 1848. Le château avait été converti en un poste militaire dont le commandement était confié aux capitaines Boissonnet et Fournier. Ces deux officiers, formés en Afrique, initiés aux habitudes de la vie arabe, attachés à la personne de l'émir depuis son entrée en France, étaient moins pour lui des gardiens que des amis. Ils prodiguèrent à l'illustre vaincu tous les égards compatibles avec leur mission.
La famille de l'émir se composait de sa mère, Agée de soixante-quinze ans environ, de son oncle, de ses quatre frères, de son beau-frère, de son gendre, de ses quatre femmes et de ses quatre enfants. Autour de ces dix-sept personnes se groupait tout le personnel de la déira, composé de quelques officiers de l'émir, de leurs femmes, de mulâtres, de nègres, de négresses et d'une foule d'enfants. Toute cette peuplade exilée avait l'aspect pauvre et triste. Les hommes, enveloppés dans de sales manteaux blancs, se promenaient avec une gravité morne dans la vaste cour du château ou sur la terrasse qui domine la Loire. La plupart passaient de» journées entières accroupis dans leur caïk, fumant, ou roulant de gros chapelets entre leurs doigts. L'été, toute la peuplade venait au coucher du soleil respirer l'air sur le large balcon de Louis XII, contemplant d'un œil mélancolique ce fleuve qui roulait ses eaux jaunâtres vers une mer inconnue.
Abd-el-Kader occupait tout le premier étage des bâtiments du nord qui ont vue sur la Loire. Son cabinet de travail, ancien salon du duc de Penthièvre, était précédé de sa chambre à coucher et de quatre autres pièces, habitées, chacune séparément, par ses quatre femmes et par leurs enfants. De ces femmes, une seule était légitime, c'est-à-dire que visà-vis d'elle le divorce n'était pas permis. C'était là le seul privilège qui la distinguât des trois autres. Une salle un peu
plus vaste, la première à la suite de la tour, précédait ton les ces chambres à coucher : c'était le gynécée.
Le plus profond mystère entourait les actes de la vie intérieure du célèbre marabout. Il se levait à deux heures du matin et restait en prière jusqu'au lever du soleil ; quatre fois dans la journée il recommençait ses oraisons. A trois heures et demie du soir, ses frères et lui faisaient une prière commune que suivait une lecture du Coran. Le reste du jour était donné à la lecture où à la méditation.
Que de tristes heures il a dû passer là, cet homme habitué aux courses infinies, aux incessantes fatigues, a Fair du désert chargé de sable brûlant ! Quelles idées s'agitaient derrière ce masque impénétrable, quand il embrassait d'un coup d'œil mélancolique et résigné cet horizon qui nous semble si vaste et qui devait lui paraître si borné, ce ciel presque toujours rayé de pluie, si différent de ses cieux torrides, ces mosquées où l'on priait un Dieu inconnu, ces hommes qu s'agitaient sous ses pieds pour des intérêts auxquels il ne comprenait rien, et, tout au loin, ces longues lignes de fer v où fuyaient, en sifflant, des machines plus rapides que les chevaux arabes et qu'animent un souffle puissant qui n'est pas celui de la vie !
Il resta dix-huit mois sans sortir de ses appartements, plié sous ce dogme de la fatalité qui était sa force et sa foi, résolu à ne pas amoindrir son malheur, à ne pas détourner de sa bouche une seule goutte du calice qu'on lui versait. Vingt-sept de ses compagnons, parmi lesquels une de ses femmes et un de ses enfants, moururent sous ses yeux : il n'accompagna même pas leur convoi. Pour le forcera prendre un peu d'exercice et à faire quelques pas à l'air libre, on dut recourir à la ruse. On lui construisit une salle de bains dans le petit pavillon qui se trouve au bout de l'ancien jardin du
Roi, à l'extrémité de la longue terrasse qui domine la Loire, Il consentit à faire là ses ablutions, sans se douter, en passant chaque jour sous la porte basse qui ferme ce pavillon , que cette porte avait, trois siècles et demi auparavant, causé la mort d'un roi de France.
De ce moment, il se relâcha un peu de ses habitudes de réclusion. 11 consentit à recevoir quelques visites et à sortir en voiture. Un détachement du 7 e chasseurs fut envoyé à Amboise pour l'accompagner dans ses excursions 1 . Les châtelains des environs se disputèrent l'honneur de le recevoir : ceux de Chaumont et de Chenonceaux lui offrirent phisieurs fois une agréable hospitalité. On montre, sur l'album où les visiteurs de ce dernier château inscrivent leurs noms, des vers composés par l'émir pour remercier M. et madame de Villeneuve de leur hospitalité *. Car Abd-el-Kader n'est pas seulement le marabout le plus vénéré, il est encore le poète le plus populaire de l'Afrique. L'un de ses gardiens, le capitaine Boissonnet, a publié en arabe une édition de ses principales poésies.
Telles furent les seules distractions d' Abd-el-Kader pendant les quatre années qu'il passa au château d' Amboise. 11 paraissait résigné à cette captivité, dont rien ne lui faisait prévoir le terme, lorsque, le 17 octobre 1852, le président de la République s'arrêta à Amboise, en revenant de ce voyage dans le Midi où il étudia les dispositions des esprits et prépara le rétablissement de l'Empire. Le prince avait résolu de
1 Moniteur du 19 mai 1854.
3 En voici une traduction sommaire : « Louange à Dieu unique!... J'ai vu le monde réuni dans ce château. Il est comme un morceau du jardin éternel... Et moi je suis Abd-el-Kader- ben-Malhi-Eddin, l'an 1267, le mardi 10 radzale (13 mai 1851). » Au bas de ce morceau est la signatore de l'émir et celle de deux de ses lils qui l'accompagnaient.
finir ce voyage par un grand acte de justice et de générosité nationale. Il se fit présenter Abd-el-Kader dans le salon de la Rotonde bâtie par Louis-Philippe, et lui apprit la fin de sa captivité.
Contrairement à ses habitudes d'impassibilité, l'émir manifesta une visible émotion. Il se fit apporter le Coran et jura sur le texte sacré qu'il ne tenterait jamais de troubler notre domination en Afrique, et qu'il se soumettait sans arrière pensée aux volontés de la France. Il montra ensuite au prince un verset du livre saint qui condamne quiconque viole la foi jurée, même celle jurée aux infidèles.
La promesse faite au prisonnier fut promptement et religieusement tenue. Quelques jours après l'entrevue d'Amboise, il recevait l'autorisation de se rendre à Paris. 11 fut présenté au président de la République le 8 novembre, et lui remit un écrit où il disait : « Je retourne à Amboise, car je sais que vous êtes occupé d'affaires considérables. La France demande que vous soyez nommé empereur : vous méritez ce titre à cause de tout ce que j'ai vu. J'espère que vous me dortnerez la permission de venir, à cette occasion, me réjouir à Paris avec tous ceux qui vous aiment, et, je vous le jure, à moi seul je prendrai la moitié de la joie ; je n'en laisserai que l'autre moitié à partager entre tous vos autres amis. »
Il revint en effet au château d'Amboise et, comme preuve de sa reconnaissance envers le prince auquel il devait la liberté, il demanda à prendre part, ainsi que tous les siens, au scrutin pour le rétablissement de l'Empire.
Le maire d'Amboise, M. Trouvé, obtempéra à son vœu, et reçut son vote et celui de ses officiers dans une urne spéciale. Enfin, le 1 1 décembre, l'émir s'arracha, non sans de pieux regrets, à ce lieu d'exil où il avait confié à la terre tant d'amis et de compagnons d'infortune. Il laissa au maire d'Am-
boise, à l'adjudant Millin, chargé de tous les détails du service du château, et à toutes les personnes de la ville qui avaient eu des rapports avec lui, des marques de souvenir et d'intérêt. 11 demanda même et oblint du gouvernement la permission d'être accompagné jusqu'à Brousse par le commandant Boissonnet, par le docteur Tyron et par ses deux interprètes. Six semaines après, le journal officiel annonçait successivement sa présentation au sultan et son arrivée à Brousse, où l'écho de nos succès en Orient allait bientôt réveiller ses instincts belliqueux. On sait s'il a noblement acquitté depuis la detle de reconnaissance qu'il avait contractée envers l'Empereur et envers la France.
Son départ faisait perdre au Château d'Amboise le dernier souffle de vie qui l'animât. Huit mois auparavant, un décret l'avait enlevé à l'héritier du duc de Penthièvre, en déclarant restitués au domaine de l'État tous les biens donnés par Louis-Philippe à ses enfants le jour de son avènement au trône.
A la différence de tant d'autres châteaux du Blaisois et de la Touraine, Chcnonceaux n'éveille que des idées riantes' et agréables. Chambord a la calme gravité d'un monastère; Amboise est une prison ; Blois porte à la face sa tache de sang. Tous les autres asiles de la royauté des Valois, tous les châteaux de leurs courtisans, groupés en si grand nombre sur les rives du Cher, de la Vienne et de la Loire : Loches, Chinon, le Plessis-lez-Tours, Luynes, Saumur, Brissac, tous
parlent de trahisons, de perfidies, de vengeances, de conspirations, de toutes les mauvaises tendances de la nature humaine. Seul, Chenonceaux ne rappelle que des souvenirs de jeunesse, d'élégance, de poésie et d'amour. Il n'y a pas de sang sur ses pierres. Les plus douces, les plus charmantes figures du seizième et du dix-septième siècle, Diane de Poiliers, Marie Stuart, Gabrielle, Françoise de Mercœur, sont venues successivement animer cette riante nature et mirer dans ces belles eaux leurs frais visages. Catherine de Médicis, en passant dans ces beaux lieux, y dépose un peu de sa froide et hautaine gravité : elle n'y laisse que le souvenir de ce banquet orgiaque et splendide qui coûta près d'un million de notre monnaie, et dont madame de Sauve, à demi nue, était la maîtresse d'hôtel. La veuve de Henri III, qui les traverse dans ses longs habits de deuil, leur prête un charme de. plus, la mélancolie; et quand Rousseau, à la fin, y fait entendre cette voix qui va rassembler les tempêtes, ce n'est ni de philosophie, ni de contrat social, ni des droits de l'homme qu'il y parle : c'est encore d'amour et de poésie.
Chenonceaux, par sa position, son architecture et son histoire, tient de si près aux autres châteaux des bords de la Loire, perles voisines et contemporaines, qu'il est impossible de le détacher de cet écrin. Toutefois, ce n'est pas sur la Loire, le fleuve des sévères horizons et des majestueux ennuis, c'est sur une rivière moins fière et plus souriante, c'est sur le Cher, à trois lieues d'Amboise, qu'est bâti ce palais d'Armide. Il s'élève du sein même de cette charmante rivière qui s'arrête là, dans un contour paresseux, comme pour baigner plus longtemps ses murs et réfléchir à son aise dans les profondeurs liquides ses gracieuses tourelles et ses jardins enchantés. Aucun autre palais, que nous sachions, ne soit ainsi, comme Vénus, du sein des ondes, sans autres liens
avec la terre qu'un pont à chacune de ses extrémités. C'est une femme qui a eu cette idée charmante qui donne à ce château quelque chose de féerique et de surnaturel : car Chenonceaux n'est pas, comme on le croit trop, l'œuvre de Thomas Bohier, mais de sa femme, qui consacra à cette œuvre, conçue avec amour, les trésors que son mari lui envoyait d'Italie. Ce sont deux femmes encore, Diane de Poitiers et Catherine de Médicis, qui complétèrent en l'agrandissant la pensée de Catherine Briçonnet. 11 semble que des femmes seules pussent avoir la main assez légère pour toucher à cette œuvre délicate et pour en dessiner les plans. '