ASPECT GÉNÉRAL
C'est à l'angle nord-est de la cour d'honneur, entre la rivière et Thabitalion du jardinier, que MM. Sechan et Déplechein se sont placés pour peindre la toile qui forme le décor du second acte des Huguenots. Ce choix témoigne d'un coup d'œil habile et sur. Aucun autre endroit ne montre Chenonceaux sous un aspect plus complet et plus pittoresque. Vu de ce point, le château se présente obliquement, ce qui permet à l'œil d'embrasser à la fois la façade principale et tout le développement du côté oriental, depuis le chevet de la chapelle jusqu'à l'extrémité de la galerie qui traverse le Cher.
Les premiers plans du tableau sont charmants.
A droite, et dans l'angle, la cour d'honneur, précédée de sa royale avenue de platanes et terminée par ses balustres de pierre. Derrière cette balustrade, la jolie tourelle à toit en
poivrière qui sert de logement au concierge et qui, bâtie sur la terre ferme, semble une soeur timide regardant de loin, sans oser les suivre, ses grandes sœurs qui baignent leurs pieds dans la rivière.
Au second plan, le pont, avec ses trois arches inégales et ses lourds piliers accostés de leurs demi-lunes en cul-delampe. A la suite du pont, la façade principale, flanquée de deux tourelles en encorbellement et présentant sous un angle fuyant ses larges cariatides , ses deux balcons en hémicycle et les trois charmantes lucarnes qui la couronnent. Plus loin, au centre du tableau, le chevet de la chapelle avec ses longues lancettes flamboyant au soleil, supporté, comme la façade principale, par ces lourdes assises de pierre dans lesquelles sont pratiquées les cuisines du château ; puis la belle façade du levant, celle qui surmonte la grande arche et qui occupe le centre de la rivière, façade qu'il faut certainement, ainsi que tout le côté ouest qui lui correspond, attribuer à Diane de Poitiers, car ses fenêtres, son architrave et tous les détails de l'entablement portent le cachet du règne de Henri II.
Çnfin, à la gauche du tableau, les cinq arches du pont bâti par Diane pour rattacher au gros pavillon la rive gauche du Cher, et, au-dessus de ce pont, les deux étages de galeries construits par Androuet du Cerceau pour Catherine de Médicis, avec leurs petites tourelles à fenêtres cintrées, correspondant aux piles et qui forment autant de terrasses pour la seconde galerie.
Tout cela, avec la rivière pour premier plan, avec les grands arbres des deux rives pour encadrement, avec ceux des jardins pour perspective, avec les combles jadis dorés de la galerie et du gros pavillon, les cheminées ornementées, les toits aigus et les girouettes des tourelles : combles, lucar-
nés, cheminées et girouettes, vaporeusement fondus dans cet admirable ciel de la Touraine ; tout cela, disons-nous, forme un ensemble à ravir un peintre et digne, en effet, de l'honneur que lui ont fait M. Scribe et l'Opéra. Aucun ton faux, aucune ligne heurtée ou disgracieuse ne trouble l'harmonie de ce beau tableau. Les esprits amis du parallélisme et de la symétrie peuvent regretter sans doute que les entraînements de la vie politique n'aient pas permis à Catherine de Médicis de terminer cette belle conception en bâtissant sur la rive gauche du Cher un gros pavillon pareil à celui de la rive droite : la galerie, qui n'aboutit aujourd'hui qu a la berge de la rivière, eût alors occupé le centre de l'édifice. Mais peutêtre y a-l-il dans cet inachèvement de Chenonceaux, qui permet à chacun de le finir en rêve et à sa guise, quelque chose qui le sauve de la banalité ; peut-être gagne-t-il, loin d'y perdre, à exciter cette admiration mélangée de regrets et aussi de critique que la plupart des hommes, par un faible inhérent a leur nature, préfèrent à l'enthousiasme sans réserve auquel a droit une œuvre parfaite»