L'INTÉRIEUR
Nous avons essayé de rendre l'effet général que produit l'ensemble de Chenonceaux et de fixer les lignes principales de cette architecture, à la fois unitaire et variée. Ces sortes de descriptions, déjà difficiles quand on s'en tient à l'extérieur et à la physionomie architecturale des monuments, le deviennent bien plus encore quand on aborde la peinture des intérieurs et qu'on essaye de rendre par la parole tant de
détails que le pinceau, armé de la ressource des ombres outrées et du charlatanisme des repoussoirs, peut à peine rendre palpables et vivants. L'écrivain qui tente cette besogne ingrate côtoie continuellement deux précipices : la description en masse et par groupes confus qui miroitent à l'œil et le fatiguent sans lui rien montrer, et la peinture trop détaillée, la topographie savante des salons et ^es antichambres, les voyages de long cours sur un verre d'$ui, les sèches nomenclatures d'inventaires ou d états de lieux : défauts auxquels Balzac lui-même, l'analyste par excellence, le grand peintre des infiniment petits, n'a pas échappé.
Ceci dit en manière d'excuse pour les fautes que nous allons commettre, et au risque de tomber dans l'un ou l'autre des précipices que nous venons de signaler, et peut-être dans tous les deux, entrons d'un pied ferme dans Chenonceaux, et frappons d'abord à cette porte de chêne sculpté ou brillent sur un fond d'azur ces quatre mots : Devs spes mea salvs. On nous l'ouvrira, nous le savons d'avance, avec cette courtoisie pleine de grâce dont la Touraine, cette terre de l'hospitalité, présente d'autres exemples excellents, mais qui ne brille nulle part mieux qu'à Chenonceaux.
Un long vestibule à voûte ogivale, orné de panoplies, de dressoirs et de bahuls, part de cette porte et divise le château en deux parties égales, l'une appropriée aux besoins d'une habitation moderne, l'autre conservée au contraire ou sobrement restaurée dans le goût du seizième siècle.
On pénètre dans cette dernière partie, qui seule offre un véritable intérêt, par une pièce transformée en salle à manger et qu'on ditavoir éléune salle de gardes, mais qui était plutôt un salon d'attente pour les courtisans. Chenonceaux, quoique maison royale, était moins un palais qu'une habitation des champs, une villa princière, et n'était pas de taille à avoir une
salle des gardes. Après la tapisserie peinte des murailles et le plafond à compartiments, véritable chef-d'œuvre de sculpture en bois, ce qui frappe tout d'abord dans cette pièce, c'est un magnifique cadre de bois doré et sculpté, ouvragé avec un art merveilleux et qui contient la figure renfrognée de Louis XIII.
La chapelle qui fait suite à ce salon est gracieuse et coquette, moins coquette et moins gracieuse toutefois que sa sœur "voisine, la chapelle «du château de Chaumont. Les armes de Bohier, celles de sa femme et de son frère, le cardinal Bohier, brillent à la clef de voûte. La date de 1521, sculptée sous ces armes, et répétée sur la jolie tribune du fond, indique que cette chapelle fut achevée par Thomas Bohier. Il était général des finances du roi, en Normandie. Un cartouche déroulé sous ces armes porte ces mots, répétés en plusieurs autres endroits du château : S'il vient à 'point, m'en souviendra : le mot de tous les bâtisseurs ! Regret qui, ainsi mis. en lumière et répété, sent un peu Irop l'homme de finances. Le confessionnal mérite d'être remarqué. Ce n'est pas, comme dans presque toutes les églises de France, une vilaine boîte de sapin sans forme et sans élégance : c'est une niche pratiquée dans la muraille, dont elle n'interrompt pas la ligne droite, et ouvrant, à la hauteur de la tête du pénitent qui restait à genoux dans la chapelle, par deux volets peints sur les deux faces, à la manière des triptyques flamands.
Les voûtes et les fenêtres de celte chapelle sont de forme ogivale et appartiennent évidemment à l'architecture de transition qui unit l'ère gothique à celle de la Renaissance. On sait que longtemps encore après le triomphe définitif du style dit de la Renaissance, l'architecture gothique fut conservée avec respect pour les parties consacrées au culte : on
la regardait avec raison comme plus propre à imprimer ce caractère recueilli, grandiose et un peu sombre qui convient aux édifices religieux.
Le salon d'attente qui précède cette chapelle est le centre autour duquel rayonnent les grands appartements. Une porte percée à côté de la cheminée donne accès au salon dit de Catherine de Médicis; une autre, parallèle à la porte de la chapelle, ouvre sur l'appartement de Louise de Vaudemont.
Une œuvre remarquahle et d'un luxe royal orne le salon de Catherine, belle pièce tendue de lampas et dont les meubles sont recouverts d'une de ces étoffes splendides , amples et cossues dont nos fabriques de Lyon cherchent à faire revivre le secret. C'est une cheminée attribuée à Germain Pilon. Deux belles statues se détachent des angles du manteau et contrastent par leur mate blancheur avec le fond brun de ce manteau, sur lequel brille une salamandre bleu et or, surmontée de la couronne royale et entourée de flammes, avec la devise : NtUrisco et extinguo. Une table placée au milieu de ce salon supporte quelques raretés dignes d'intérêt : la masse d'armes du grand Condé ; un vase eu verre qui a appartenu à Henri III ; un verre à boire qu'on dit être celui de François I er 5 et qui décèle par l'incorrection de sa forme, le peu de transparence de la matière et la gros* sièreté des incrustations, les tâtonnements d'un art à son enfance.
Trois pièces composent tout l'appartement de Louise de Vaudemont i une chambre à coucher, un cabinet et une bibliothèque. Cette veuve inconsolable d'un roi bien peu digne de ses regrets, avait fait tendre ces trois pièces de noir avec lames d'argent et devises. Un sofa de velours noir placé dans le cabinet rappelle seul ces funèbres ornements. La chambre à coucher, transformée en salon, a été meublée
dans le style de François I er . Un portrait de ce roi brille sous un dais au-dessus d'un trône en velours qui porte son chiffre. Il est évident que les restaurateurs de Chenonceaux ont tenu à rappeler, par l'ameublement des trois pièces principales du rezde-chaussée, les trois hôtes royaux qui ont successivement possédé ce château : François I er , Catherine de Médicis et Louise de Lorraine. Nous aurions, pour notre part, préféré qu'on négligeât François 1 er , qui n'a laissé à Chenonceaux aucun souvenir intéressant, et qu'on conservât à l'appartement entier de la reine Louise son caractère historique. Nous voudrions aussi voir rétablir, au-dessus de la cheminée du cabinet de cette pieuse reine, le portrait de Henri III, qu'on y voyait avant la Révolution et dont il ne resle plus que cette inscription empruntée au douzième livre de l'Enéide : Sxvi monumenta doloris ! . Disons enfin, puisque nous en sommes aux regrets, que, malgré le soin avec lequel cette restauration a été accomplie par les derniers propriétaires de Chenonceaux, il reste à faire encore, il reste à compléter et à retrancher, pour mettre cet intérieur en état de satisfaire le goût, de jour en jour plus exigeant, des connaisseurs. L'armoire vitrée placée dans la salle des gardes contient de belles porcelaines du Japon et de Sèvres ; mais elles y sont dépaysées et rappellent plutôt madame Dupin que Diane de Poitiers. Il faut, si l'on veut absolument faire de cette pièce une salle à manger, suivre l'exemple donné par M. Baron, qui a réuni dans la salle à manger de son château de Langeais 2 , d'admirables faïences
1 II est ainsi décrit dans l'inventaire dressé après le décès de la reine Louise, et dont nous aurons occasion de reparler : « Ung tableau auquel est depcinct l'effigie du desfunct roy Henry, dernier mort, estant suspendu au-dessus de la cheminée du dict cabinet, estimé six livres. »
* Le château de Langeais, dans lequel fut célébré le mariage de Charles VIII avec Anne de Bretagne, est situé à six lieues au delà de
des quinzième et seizième siècles supportées par des bahuts contemporains.
Il en faut dire autant de la bibliothèque.
Cette bibliothèque occupe, à la suite du cabinet de Louise de Yaudemont, la petite tourelle en saillie qui fait pendant à la chapelle. C'est un étroit réduit plein d'ombre et de recueillement, et que décore un riche plafond. Mais puisqu'on a rétabli au-dessus de la porte les mots : « Librairie de la royne Loyse, » il eût été de bon goût de ne rassembler là que des livres et des manuscrils antérieurs au dix-septième siècle. Une lettre autographe de Henri IV placée dans un cadre sur la muraille est là tout à fiait à sa place, mais il en est différemment des œuvres de M. Thiers et de Chateaubriand. En un mot, il y a dans toute cette restauration un peu de pèlemêle et d a-peu-près. Ce que nous exprimons ici est moins une critique qu'un regret. Chenonceaux, restauré comme nous le comprenons et comme il le mérite , exigerait une fortune princière, et il faut tenir grand compte aux maîtres qu'il vient de perdre de ce qu'ils ont fait, en souhaitant que leurs successeurs fassent plus encore et complètent, en la perfectionnant, une œuvre si bien commencée.
Un bel escalier de pierre à caissons entaillés dans la voûte se développe au côté droit du vestibule et conduit doucement au premier étage.
Jusqu'à François I er , les escaliers des maisons et des châteaux affectaient universellement la forme d'une vis. Si, comme tout l'atteste, lescalier de Chenonceaux est contemporain des
Tours, à la droite et tout à côté du chemin de fer qui conduit à Nantes. Cechateau, œuvre de Pierre de la Brosse, chambellan de Philippe le Hardi, a été restauré avec soin par M. Baron, son avant-dernier propriétaire. L'auteur de ce livre en fait l'objet d'une étude qu'il compte publier.
CHENOiNCEAUX.
constructions de Thomas Bohier, il est probablement le premier escalier à rampe droite qui ait été construit en France. Celui de l'hôtel de ville de Paris, dû à Dominique Cortone, qu'on regarde comme le premier modèle de cette disposition, ne date que de 1535, et le bel escalier dit de Henri II, construit au Louvre pgir Pierre Lescot est encore postérieur à cette date.
L'antichambre du premier étage est tapissée des portraits en pied des ducs de Beauvillier, famille illustre, dont la fille de M. le prince de Chalais est aujourd'hui la seule héritière directe, mais à laquelle les derniers possesseurs de Chenonceaux tenaient sans doute par les Rochechouart ; M. de Chenonceaux, fils de madame Dupin et élève de Jean-Jacques, ayant épousé la fille d'une vicomtesse de Rochechouart. Cette antichambre précède la chambre à coucher de Diane de Poitiers.
On s'y glisse, plutôt qu'on n'y entre, par une porte étroite, mystérieuse et basse, comme il convient à la porte de la chambre à coucher d'une favorite. L'intérieur est d'un luxe plus que médiocre et dont rougirait aujourd'hui la maîtresse d'un agent de change. Il y a loin de là aux splendeurs d'Anet. Nous doutons même de l'authenticité du lit à colonnes, malgré l'étoffe ample et solide qui le recouvre. Le véritable luxe de cette chambre est dans les peintures qui ornent les murailles. La belle duchesse, habillée en Diane chasseresse, contemple, avec une moue dédaigneuse, du haut de son cadre doré, une charmante bergère rococo, pastel du dix-huitième siècle un peu dépaysé dans cette chambre.
Chenonceaux, si riche en souvenirs archéologiques, ne l'est pas moins en œuvres d'art. 11 peut montrer avec orgueil un tableau de Lesueur, représentant trois Muses, dont l'une joue de la basse. Lesueur a peint deux fois ce sujet : l'autre exemplaire est au Musée impérial .
La galerie construite sur le pont de Diane de Poitiers est élevée de deux étages. Le rez-de-chaussée de cette galerie était autrefois la salle de danse du château et servait aux grandes réceptions. Catherine'de Médicis avait placé dans les niches qui la décorent une suite de statues qu'elle avait tirées d'Italie, et parmi lesquelles on remarquait celle de Scipion l'Africain, en pierre de touche. Le duc de Vendôme donna une partie de ces statues à Louis XIV pour Versailles et fit transporter le reste à son cliâteau d'Anet. Ces dévastations ont été en partie réparées par les soins intelligents de M. le comte de Villeneuve, qui a réuni là des portraits de personnages illustres du seizième siècle et des empreintes en plâtre des plus curieux monuments de l'ancien Musée des Petits-Augustins. La veuve de Henri II avait projeté de bâtir, à l'extrémité de cette galerie, un gros pavillon parallèle à celui de l'entrée. Les plans de cette construction ont été consignés par du Cerceau dans les plus excellents Bastiments de France, précieux ouvrage dont le premier volume est dédié à cette princesse 1 .
Louise de Lorraine, reléguée à Chenonceaux après l'assassinat de Henri III, son mari, avait fait disposer, à l'étage supérieur de la galerie, pour des religieuses capucines que le roi d'Espagne lui avait envoyées, des cellules et un réfectoire qu'on y voit encore aujourd'hui. Le théâtre sur lequel Rousseau fit jouer l'Engagement téméraire se trouve, rapprochement hétéroclite, à l'extrémité de cette galerie. La porte de cette petite salle de spectacle est surmontée d'un portrait authentique de Bébé, nain du roi de Pologne Stanislas. Bébé est
1 a La reine mère du roi, dit du Cerceau, trouvant la situation de ce lieu fort à son gré, Tacheta et l'a depuis amplifié de certains bâtiments, avec délibération de le faire poursuivre selon le dessin que j'en ai figuré par un plan.»
peint de grandeur naturelle, et on comprend, en voyant cet avorton, qu'il ait pu être servi sur la table royale dans un pâté dont les dimensions n avaient rien de trop extraordinaire.
Il faut, avant de quitter le premier étage, entrer, par une des portes-fenètres, sur une de ces petites terrasses qui forment le couronnement des tourelles élevées sur les piles du pont et donner de là un coup d'œil au paysage qui se déroule sous les yeux ; puis, comme contraste à ce paysage plein de verdure et de lumière au milieu duquel le Cher découpe ses paresseux méandres, il faut descendre dans les sombres piles construites par Thomas Bohier et qui soutiennent le principal corps de logis. Cet étage souterrain n'est pas la moindre, curiosité du château. Telle est la dimension de ces piles, qu'on a pu y pratiquer, outre la prison et les bains de Catherine de Médicis, des cuisines, une boulangerie et une salle à manger où tiennent à table trente domestiques.
Tel est Tintérieur de ce charmant édifice, tel est le cadre dans lequel se sont enchâssés les événements qu'il nous reste à raconter.