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LE BARON DE SAINT-CYERGUE

Thomas Bohier, baron de Saint-Cyergue, qui fut le véritable fondateur de Chenonceaux, avait suivi Charles VIII en Italie, en qualité de chambellan. Il fut même, pendant près de deux ans, le représentant du prince de Bourbon-Montpensier, vice-roi de Naples après la retraite du roi de France, et qui, trop occupé à défendre sa conquête pour avoir le temps

de la gouverner, lui délégua une partie des pouvoirs qu'il avait reçus de Charles VIII. Ce fut dans l'exercice de ces hautes fonctions et dans cette pratique de l'Italie que Thomas Bohier contracta l'intelligence de l'art et le sentiment du beau, la conquête la plus claire que les Français aient rapportée de leurs nombreuses expéditions au delà des Alpes.

Ce fut en 1496, au retour de cette folle campagne de Charles VIII dont si peu revinrent et qui, au dire de Comines, mit ceux qui revirent la France en si piteux état, « que, pour sortir de leur navire, on les haussait par les pieds; » ce fut, disons-nous, en M96 que Thomas Bohier acheta la terre de Chenonceaux. Elle avait jusque-là appartenu à la famille de Marques, maison originaire de l'Auvergne et alliée à la race royale de France. Il n'y avait alors pour toute bâtisse qu'un moulin au milieu du Cher, à l'endroit où se trouvent aujourd'hui les lourdes piles qui contiennent les cuisines du château. Bohier, devenu chambellan de Louis XII, comme il l'avait été de son prédécesseur, obtint du monarque l'érection de cette terre en châtellenie 1 , et, en 1515, l'année

1 Par lettres patentes de Louis XII, données en 1515. Thomas Bohier avait acheté la terre de Chenonceaux de Pierre Marques, par contrat passé à Tours, le 5 janvier 1490, moyennant 7,374 livres 10 sous, outre l'acquit de 342 livres de rente foncière, mais sous réserve parle vendeur du droit de réméré.

Catherine Marques, jiièce du vendeur, exerça le retrait lignager en 1502; mais Chenonceaux fut saisi sur elle et sur son mari, François Fumée, troisième fils du garde des sceaux de ce nom. Bohier racheta alors Chenonceaux moyennant 2,540 livres, et il y réunit la seigneurie des Oudes, qu'il avait achetée précédemment du baron de Semblançay, le célèbre et malheureux surintendant des finances.

Les lettres patentes de 1513 déclarent unis au fief de Chenonceaux ceux des Oudes, de Bléréou fief Gentil, de la Carte, d'Infernes, de Bagneux ou la Boche à la Coutance et d'Argy, pour relever du roi à cause de son château d'Amboise, à la charge par le seigneur de Chenonceaux^

même de l'avènement de François I er , il jeta, sur remplacement du moulin, le fondement du château actuel, résolu de consacrer à cette construction une portion des richesses qu'il avait apportées d'Italie ou qu'il tenait de sa femme.

Le baron de Saint-Cyergue avait épousé la fille de Guillaume Briçonnet, chef de cette illustre famille de Touraine dontGuy-Bretonneau a écrit l'histoire. Guillaume Briçonnet, entré dans les ordres après la mort de sa femme (Raoulette de Beaune), devint archevêque de Reims et cardinal. Au dire de Guicciardini, ce fut lui qui détermina Charles VIII\à tenter la conquête de Naples. Ce cardinal père de famille, qu'un auteur du temps appelle fastueusement : Oraculum régis et regni columna, était lié avec Georges d'Amboise et avec son neveu le maréchal de Chaumont, qui rebâtissait alors, sur les bords de la Loire, à quelques lieues de Chenonceaux, son château patrimonial de Chaumont. Cette alliance et ces liaisons expliquent la fortune du baron de Saint-Cyergue *, et le désir qui le prit de bâtir à son tour, au sein de cette belle Touraine que tant de grands seigneurs, à l'imitation du roi, couvraient alors de manoirs splendides, un château plus riche et plus splendide que tous les autres, qui les éclipsât, non par la force ou l'étendue, mais par l'élégance et le pittoresque, et qui fût comme le spécimen de l'architecture nouvelle importée d'Italie.

Quel architecte dessina les plans de « ce castel blasonné,

de trois semaines de garde audit château d'Amboise, une fois en sa vie, en temps de guerre, et de constituer au profit du roi et de son domaine d'Amboise 25 livres de rente perpétuelle ou de décharger ledit domaine «le pareille somme.

1 II était lui-môme cousin germain du chancelier Duprat, dont son père avait épousé la tante.

« flanqué de jolies tourelles, ajusté d arabesques, orné de cat riatides et tout contourné de balconades avec enjolivations i dorées jusqu'en hault du faiste ? » C'est un mystère qu'il n'est pas facile aujourd'hui de pénétrer. Chenonceaux, comme tous les .châteaux de cette époque, a subi de nombreuses retouches, reçu d'importantes adjonctions qui, tout en respectant l'idée première, ont dénaturé le caractère original de son architecture. 11 est présumable, toutefois, que sa construction, bien qu'émanée du souffle italien, fut confiée à des mains françaises, et qu elle est l'œuvre de cette école de Tours à laquelle on doit Chambord et la majeure partie du château deBlois 1 . Ainsi s'expliquent les formes ogivales adoptées pour la chapelle, formes qu'un architecte italien eût vraisemblablement repoussées.

Cette chapelle, qui porte dans sa clef de voûte la date de 1521, était probablement la seule partie du château qui fût terminée lorsqu'un ordre de François I er envoya de nouveau le baron de Saint-Cyergue en Italie. Il y parut, non pas, comme on l'a imprimé, en qualité de lieutenant général du maréchal deLautrec, mais en qualité de trésorier de l'armée, ou, comme on disait alors, de général des finances. Cette fonction était malheureusement une sinécure.

Lautrec était le frère de madame de Chateaubriand. Cette nltière maîtresse de François I er nourrissait une haine invétérée contre la duchesse d'Angoulême, mère du roi, qui, non moins violente mais plus perfide que son ennemie, essaya de donner le commandement de l'armée d'Italie au bâtard de Savoie, moins pour favoriser ce prince, qui était son frère, que pour nuire à celui de madame de Chateaubriand. Battue sur

4 Voyez ce que nous avons dit de cette école à propos du château de Chambord.

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ce point, Louise de Savoie s'en vengea en privant Lautrec des secours pécuniaires indispensables pour lent relien de ses troupes. On sait ce que cette lutte de la mère et de la favorite du roi amena de terribles conséquences.

Lautrec n'avait consenti à retourner en Italie que sur l'assurance formelle donnée par le chancelier Duprat et le surintendant des finances Semblançay, qu'il trouverait en arrivant à Milan une somme de quatre cent mille écus. L'argent qu'attendaient les coffres vides de Thomas Bohier entra dans ceux de la duchesse d'Angouleme aux menaces de . laquelle Semblançay eut la faiblesse d'obéir. Faiblesse cruellement expiée, car elle lui coûta la vie. On possède une lettre de Lautrec, adressée au roi le 19 août 1521, dans laquelle le maréchal, après avoir prédit que, si les Suisses ne reçoivent pas leur solde, ils ne se feront pas faute de passer à l'ennemi, ajoute : « J'ai tant fait de mèn côté et M. le général de Milan du sien (c'est de Thomas Bohier qu'il s'agit ici), lequel a mis tout ce qu'il avoit, et de ses amis et parents, bourse par bourse, que nous avons le payement des dits Suisses ; et m'a fallu user de cette sorte, prévoyant le danger en quoi votre État tomboit. Par quoi, Sire, je vous supplie qu'il vous plaise y pourvoir pour l'avenir. . . »

Ce géuéreux désintéressement du général des finances de l'armée, n'empêcha pas François I er , quinze ans après sa mort, d'exiger de son lils la cession de Chenonccaux en payement des sommes que Thomas Bohier redevait à l'État pour sa gestion des finances en Italie.

Bohier assistait au fatal combat de la Bicoque que Lautrec fut force de livrer dans de mauvaises conditions, pressé qu'il était par la rude argumentation des Suisses : congé, argent ou bataille. 11 fit, après cet échec, les plus louables efforts pour rendre au commandant en chef un semblant d'armée;

car, dans ces tristes guerres d'Italie où les troupes auxiliaires étaient au plus offrant, c'était sur l'habileté du général des finances que roulait le sort de la campagne, et il n'était pas rare de voir un maréchal de France, entouré le matin de plusieurs milliers de fantassins, n'avoir le soir d'autre escorte que la noblesse française, sauf à se trouver le lendemain à la tête de nouvelles légions enlevées à l'ennemi à beaux deniers comptants.

Après le départ de Lautrec, la noblesse et l'armée déférèrent à Bohier le titre de lieutenant général du roi en Italie, titre que François I er confirma l . Une nouvelle armée, levée à prix dlbr, avait été confiée à l'amiral Bonnivet. Consumée par la famine et les maladies, cette armée dut se retirer devant le connétable de Bourbon et le marquis de Pescaire. Bohier mourut le 24 mars 1523, au camp de Vigelli, pendant cette retraite que Bavard avait été chargé de soutenir et dans laquelle lui-même trouva la mort. Le baron de Saint-Cyergue avait demandé à être enterré dans la ville de Tours, dont il avait été maire*. Son corps, rapporté d'Italie, y fut inhumé dans l'église de Saint-Saturnin, où il s'était fait construire d'avance un tombeau de marbre blanc, dans une chapelle enrichie d'or et d'azur. C était l'œuvre de Jean Juste, l'un des chefs de l'école de Tours et que François I er appelait son sculpteur ordinaire. La Révolution a détruit le tombeau et dispersé les restes du fondateur de Chenonceaux et ceux de sa femme, morte trois ans après lui 5 .

1 Histoire de la maison des Btïçonnets, par Guy-Bretonneau, p. 57.

2 II avait été élu le 28 octobic 1497. Voyez Y Armoriai des maires de Tours.

3 Voyez leur épitaphe, p. 294 de Y Histoire de la maison des Briçonnets. Il y a une faute d'impression à la date; au lieu de 1520, il faut lire 1523.

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