LES PROCEDURES DE DIANE DE POITIERS
Comment François I er devint-il propriétaire de Chenonceaux ?
Si l'on s'en rapportait aveuglément aux titres et documents authentiques, il faudrait croire que ce fut en vertu d'une cession volontaire, librement consentie au profit du roi par Antoine Bohier, fils de l'ancien général des finances. En 1535, François I er chargea le connétable de Montmorency de traiter en son nom de celte cession, et, sur le consentement d'Antoine Bohier, le lieutenant particulier au bailliage de Tours, M e Nicolas Leclerc,fit l'estimation de Chenonceaux, qui fut réglée à quatre-vingt-dix milles livres l . Tels sont les faits authentiquement constatés par la procédure dont nous parlerons tout à l'heure/
Mais une tradition constante, fidèlement reproduite par tous les écrivains tourangeaux qui se sont occupés de Chenonceaux, proteste contre cette version si simple. Tous veulent qu'Antoine Bohier ait été poursuivi à raison des finances que son père avait administrées en Italie, reconnu débiteur envers le roi et contraint à céder Chenonceaux en payement de sa dette. Les écrivains dont nous parlons varient, il est vrai, sur le chiffre de cette dette ou, si l'on veut, de cette condamnation ; ils varient même sur le prince au-
1 Ce prix ne s'appliquait qu'aux biens relevant du roi à cause de son château d'Amboise, c'est-à-dire à Chenonceaux et à un petit fief en dépondant. Tous les autres fiefs dépendant de Chenonceaux, mais relevant de la chàtelleuic de Montrésor, furent réserves par Antoine Bohier.
quel aurait été faite la cession : les uns voulant que ce soit François I er , les autres Henri II, quelques-uns même Catherine de Médicis, veuve de ce dernier souverain f , mais tous s'accordent sur ce point, que cette cession fut le résultat d une contrainte.
Cette opinion, du reste, n'est point en contradiction avec les titres ni avec la procédure dont nous venons de dire un mot. Ces documents établissent seulement que Chenonceaux fut estimé 90,000 livres. On reste libre de supposer que cette somme ne sortit point des eolïres du roi et qu'elle se compensa, jusqu'à due concurrence, avec le montant des condamnations prononcées contre les enfants de Thomas Bohier. Le fils aîné de ce dernier, Antoine, baron de Saint-Cyergue, avait épousé Anne Poncher, fille du trésorier général, Louis Poncher, et sœur de cet évêque dé Paris qui osa disputer au chancelier Duprat la riche abbaye de Saint-Bcnoît-sur-Loii e. Duprut se vengea d'une façon des plus noires. Obligé d'user de ménagements envers un évêque et de le miner souterrainement avant de l'abattre, il s'attaqua d'abord au trésorier son
I Voici ce que dit sur ce point Guy-Brctonneau, p. 58 de son Histoire généalogique de la maison des Briçonnets, publiée en 1621 :
« Comme ce seigneur (c'est de Thomas Behier qu'il s'agit) avoit fait de grandes dépenses en ce voyage (le voyage d'Italie) pour le service de Sa Majesté, il se trouva redevable d'un grand nombre de deniers après sa mort, pour lesquels acquitter sa veuve donna ce beau lieu de Chenonceaux au roy Henry Second pour la somme de 100,000 livres. »
II y a ici certainem nt erreur au moins sur un point. Ce ne peut être la veuve de Thomas Bohier qui fit la cession, car elle était morte le 5 novembre 1526, vingt et un ans avant l'avéncmcnt de Henri II.
Voici maintenant la version de Chalmel :
« Thomas Bohier s'étant trouvé redevoir au roi 190,000 livres, son fils Antoine fut obligé d'en tenir compte, et la terre de Chenonceaux lit partie de cette restitution ou plutôt en fut le prétexte. Anne de Montmorency en vint prendre possession en 4535. » Hist. de Touraine, t. III, p. 75.
père, coupable d'avoir fourni l'argent avec lequel, selon le chancelier, avaient été achetées les voix des moines de Saint- Benoît.
En 1527, François I* r , dans le but de remplir le trésor, épuisé par les guerres d'Italie, institua une commission chargée de rechercher tous ceux qui, pendant le cours du règne, avaient manié les finances publiques, de revoir leurs comptes et de leur faire rendre gorge. Louis Poncher fut cité devant cette commission. Elle n'était pas établie pour juger les accusés, mais pour les trouver coupables. Le trésorier général fut pendu à Montfaucon, en même temps que Semblançay. Quelques mois après, son fils, l'évêque de Paris, fut traduit devant le grand conseil sous l'accusation de faux et de simonie. Sa mort, Survenue dans la prison de Vincennes, le 1 er septembre 1552, le déroba à la haine de Duprat. '
La persécution qui s'appesantissait ainsi sur le père et sur le fils s etendit-elle à Bohier, gendre de l'un et beau-frère de l'autre? Fut-il obligé de rendre compte des finances que son père avait administrées en Italie, et reconnu débiteur envers le roi? Ou bien crut-il devoir prévenir les poursuites qui le menaçaient en offrant à François I er un domaine que ce prince ambitionnait? Ces deux hypothèses sont également vraisemblables et, soit que l'on admette l'une ou l'autre, on comprend que Bohier, victime d'une contrainte et lésé dans ses intérêts, ait élevé des réclamations à la mort de François 1 er . Ainsi s'expliquerait la transaction qui intervint entre lui et Henri II, et dont nous parlerons plus loin.
François I or fit prendre possession de Chenonceaux en son nom par Philibert Babou, trésorier de France à Tours, aïeul deGabrielle d'Estrées et le chef de cette famille de laBourdaisière, la race la plus fertile en femmes galantes qui ait ja-
mais été en France, au dire de Tallemant des Réaux. Le roichevalier fit reprendre les travaux interrompus par la mort de Thomas Bohier et de sa femme ; mais rien n'indique qu'il les ait poussés avec vigueur, et il serait bien difficile de déterminer les constructions qui lui appartiennent. Sa salamandre brille, il est vrai, sur l'imposte de la grande porte du château et sur les vitraux de la chapelle; mais, bien que la présence de cet emblème en ces deux endroits soit constatée par un document qui remonte déjà à plus d'un siècle l , nous avons peine à croire que ce soit lui qui ait placé là cet emblème. Les écrivains qui ont traité de Chenonceaux, et qui tous manquent absolument de critique historique, disent, il est vrai, qu'il se rendit fréquemment à ce beau domaine pour y prendre le plaiifc de la chasse; mais il y a loin de cette vague assertion à une démonstration accompagnée de dates et de preuves. Moins heureux ou plus scrupuleux que ces écrivains , nous nous bornerons à constater deux visites de François I er à Chenonceaux ; mais ces voyages, en revanche, sont établis par des documents incontestables.
Le premier eut lieu le 24 août 1538. François I er venait de ressentir la première atteinte de cette mystérieuse mala-
1 Discours historique sur la châtellenie et le château de Chenonceaux, écrit, en 1745, par M. de la Chauvi^nièrc, receveur dudit château, publié, en 1858, par M. le prince Galilzin, et tiré à cinquante exemplaires. C'est aussi à M. le prince Galitzin qu'est due la publication de l' Inventaire fait à Chenonceaux le 8 janvier 1603, après le décès de Louise de Lorraine, veuve de Henri III.
Nous avons essayé de mettre d'accord les notes précieuses, quoique erronées en bien des points, laissées par M. de la Chauvignière, avec les titres relatés dans cet Inventaire, et c'est de la combinaison souvent assez difficile de ces deux documents qu'est sorti le récit que nous donnons de la manière dont Dian » de Poitiers devint propriétaire de Chenonceaux; version absolument différente de celle qu'ont suivie jusqu'à ce jour tous les écrivains qui ont traité la même matière.
die qui remporta neuf ans après 1 . Il revenait cT A igues-Mortes, où il avait eu une entrevue avec Charles-Quint, et marchait à petites journées, suivi de toute sa cour, y compris sa femme et sa maîtresse. Son fils aîné, à son exemple, voyageait en compagnie de la Dauphine et de Diane de Poitiers.
Il fit une autre excursion à Chenonceaux sept ans après, le 14 avril 1545, dale néfaste, car c'est ce jour-là que commencèrent les massacres de Mérindol et de Cabrièr^s que le roi approuva et qui soulevèrent un cri d'horreur en Europe. La cour habitait alors le Plessis-lez-Tours, sombre construction de Louis XI qui convenait aux souffrances et à l'irritation continuelle de François, et où le Dauphin vint lui apprendre l'échec qu'il venait de subir devant Boulogne. On organisa, pour distraire le roi, une partie de chasse à Chenonceaux, et la présence de l'héritier présomptif à cette fête dit assez que Diane de Poitiers dut être du voyage*. C'est peut-être dans cette visite qu'elle conçut l'idée de devenir propriétaire de cette élégante demeure, où sa passion innée pour les arts pouvait se donner large carrière.
1 L'opinion si généralement répandue sur la maladie à laquelle suc- ' comba François I* r est loin d'être à l'abri de toule contestation; elle est même contredite par l'étude attentive des circonstances de cette longue maladie. L'auteur de ce livre a écrit une dissertation sur cette question aussi difficile que scabreuse.
* Voici les documents authentiques desquels résulte la preuve de ces
deux séjours de François I er à Chenonceaux :
1° Lettres patentes portant règlement pour l'enregistrement de la déclaration du 1" avril 1537, concernant les appellations des jugements du contrôleur général des greniers à sel; données à Chenonceaux le 21 août 1558, enregistrées le 5 décembre suivant ;
2* Déclaration portant exemption en faveur des notaires et secrétaires du roi de payer aucuns droits seigneuriaux, à cause des choses nobles ou roturières par eux tenues ou acquises; donnée à Chenonceaux le 14 avril 1515, après Pâques.
En effet, François I er n'eut pas plutôt fermé les yeux, que des lettres patentes du nouveau roi cédèrent à la favorite les terres et seigneuries de Chenonceaux et des Hoddes, mouvantes du roi à cause de son château d'Amboise ! .
Diane en prit authentiquement possession le 1 er juillet 1547 2 , trois mois, jour pour jour, après la mort de François I er . Mais cette possession, qui lui avait si peu coûté, était entachée d'un vice qui la rendait bien fragile. Chenonceaux, en effet, dépendait du domaine royal et, comme tel, il était inaliénable. Or Diane savait, par l'exemple de la duchesse d'Étampes qu'elle venait de faire exiler, ce qu'ont à craindre les favorites le jour où se glace la main puissante qui les a élevées et soutenues. Elle était trop soigneuse de ses intérêts pour ne pas chercher à faire dispaïaître cette tache de l'origine domaniale, tache imperceptible tant que le roi vivrait, mais qui sauterait aux yeux de tous à sa mort.
Le problème était difficile : il s'agissait de rendre licite ce qui était défendu, de couvrir d'un voile légal une aliénation prohibée par la loi. Mais Diane était puissante, et l'on péut croire que les avis des plus célèbres jurisconsultes ne lui firent pas défaut. Voici le plan ingénieux qu'imaginèrent ses hommes d'affaires.
Ce fut d'obtenir l'annulation de la vente autrefois faite à François I er par Antoine Bohier. Le droit coutumier, d'accord
1 Lettres patentes données à Saint-Germain-cn-Laye au mois de juin 1547.
* On lit en l'Inventaire que nous nvons énoncé plus haut, sous la cote B : « L'acte de la prise de possession faicte au nom de la dicte dnme Diane de Poitiers, des dictes chaslellenies, terres et seigneuries, par M" Bernard do Raitier, son procureur, pardevant monsieur le bailly d'Amboyse, ez datte du vendredy premier jour de juillet 1547. Signé Fromont d'Argouges, procureur du roy; Chaillon, advocat du roy, el Commaille. »
en cela avec le droit écrit, admettait en effet la rescision de la vente en cas de lésion d'outre moitié, c'est-à-dire quand l'acquéreur avait paye l'immeuble par lui acquis plus du double de sa valeur réelle. Cette disposition, autrefois commune au vendeur, comme à l'acquéreur, a passé dans notre Code, mais en faveur du vendeur seulement.
On convint donc que le procureur général près le grand conseil, agissant au nom de l'État ou du roi, ce qui alors était la même chose, soutiendrait devant la chambre du domaine que le prix de 90,000 livres, moyennant lequel François I er avait acheté Chenonceaux, était supérieur de plus de moitié à sa valeur réelle. 11 devait par suite requérir la nomination d'experts dont l'estimation complaisante serait inférieure de plus de moitié à ce prix. La vente serait donc annulée; Chenonceaux serait censé n'avoir jamais fait partie du domaine royal, et le baron de Saint-Cyergue, redevenu propriétaire de cette seigneurie, la vendrait immédiatement, purgée de toute tache domaniale, à la duchesse de Valentinois.
Ce plan, on le comprend de suite, nécessitait le concours et le bon vouloir d'Antoine Bohier : il fallait qu'il intervînt dans la procédure, puisque c'était contre lui qu'elle était dirigée, mais il fallait qu'il y intervînt pour la forme seulement et sans contredire par des raisons sérieuses l'estimation officieuse des experts.
Le baron de Saint-Cyergue était d'ailleurs à la discrétion de la cour. Rentré en grâce après la mort du chancelier Duprat, il avait été nommé gouverneur de Touraine en 1543, et il exerça cette fonction jusqu'en 1560. Il en était donc investi à l'époque où se place l'intrigue assez compliquée que nous racontons. Son frère, François Bohier, Centré en faveur comme lui, avait été promu en 1537 à l'évêché de Saint-
Malo, où il succéda à son oncle, Denis Briçonnet. Le baron de Saint-Cyergue n'avait donc rien à refuser à la toute-puissante maîtresse du roi. Peut-être même n'est-il pas trop téméraire de supposer qu'il profita du besoin qu'on avait de lui pour rappeler que cette vente, qu'on prétendait annuler, n'avait pas été tout à fait volontaire de sa part, qu'il n'en avait jamais touché le prix, compensé sans doute avec le montant des condamnations prononcées contre son père, et pour réclamer un dédommagement. Que cette réclamation vînt de lui ou qu'elle lui eût été suggérée par la duchesse elle-même, il nous paraît dans tous les cas extrêmement probable qu'elle fut faite et qu'elle fournit le moyen de vaincre l'obstacle le plus sérieux que présentât le plan tracé par les hommes d'affaires de Diane de Poitiers.
Voici quel était cet obstacle :
La jurisprudence de l'époque exigeait impérieusement que l'action résultant de la lésion d'outre moitié fût exercée dans les dix ans qui suivaient le jour de la vente. Les ordonnances de Louis XII et de François I er étaient formelles sur ce point l . Or Chenonceaux avait été vendu en 1555, en sorte qu'à la mort de François I er il y avait déjà douze ans qu'il en était propriétaire, et que le délai utile pour obtenir la rescision était depuis longtemps accompli à l'époque où se passaient les faits que nous racontons.
Mais c'est un principe éternel et commun aux législations de tous les pays civilisés que la violence, même morale, exercée contre les contractants est une cause de nullité. La possession utile, dit la loi française, ne commence que du jour où la violence a cessé. Si la vente faite par le baron de Saint- Cyergue à François I er n'avait pas été parfaitement libre, il
« Voyez Répertoire de jurisprudence de Merlin, article Rescision, t. XI, p. C97.
CHENOiNCEAUX.
suffisait que le successeur de ce prince reconnût ce fait pour qu'un nouveau contrat devînt nécessaire et pour que la possession de l'État ne commençât que du jour où ce nouveau contrat serait librement signé. Ain<i s'explique comment, au nombre des titres de Chenonceaux, on voit figurer une nouvelle cession de celte seigneurie faite par le baron de Saint- Cyergue au roi Henri II, représenté, comme l avait déjà été son père pour cette même acquisition, par le connétable de Montmorency 1 . Ce fut ce nouveau contrat qui forma le véri-
1 On se demandera peut-être pourquoi Ton ne se borna pas à faire intenter par le baron de Saint-Cyergue une action en nullité de la vente par lui faite à François I er , action fondée sur la violence dont cette vente avait été la suite.
C'est que la violence, surtout la violence morale, est difficile à démontrer juridiquement. Dans l'espèce même, tout s'était peut-être borné à " des menaces dont il ne restait ni preuves ni traces, et qu'il eût été impossible d'établir devant les tribunaux. La difficulté n'existait pas, du moment où le fait de violence était reconnu par l'héritier de celui qui en était l'auteur. Or Henri II reconnaissait implicitement cette violence, puisqu'il jugeait nécessaire de substituer un nouveau titre à celui qu'il tenait de son père.
Ce nouveau titre, cette seconde vente que l'on jugea utile de faire consentir par Antoine Bohier au profit de Henri II, précéda-t-elle ou suivit-elle la donation faite par ce prince à Diane de Poitiers? C'est ce qu'il est impossible d'établir, le chartrier de Chenonceaux ayant été détruit à la Révolution, et l'inventaire que nous avons déjà plusieurs fois cité en note, et où cette vente est énoncée, n'en faisant pas connaître la date. Nous pensons dans tous les cas, que la vente et la donation se suivirent de très-près.
Voici l'énonciation qu'on trouve dans Y Inventaire :
« Une copie ez pappiers (on a sans doute omis ici les mots : non datée) niz signée d'un antien contrat faict entre messire Anne de Montmorency, chevallier et grand maistre de France, comme procureur du dict deffunct roy Henry, deuxième du nom, et maistre Anthoine Boyer, sieur de Sainct-Cieurgues, faisant mention de la cession et transport faict par le dict de Saimt-Cieurgues au dict roy Henry, des dictes ehastellenyes, terres et seigneuryes de Chenonceaux et des Oudes. »
table titre de l'État, ce fut contre ce titre qu'on intenta l'action en lésion d'outre moitié, et il n'avait pas, comme celui auquel on le substituait, l'inconvénient de remonter à plus de dix ans.
Le procureur général put donc valablement prendre des lettres de rescision en chancellerie et requérir l'estimation de la seigneurie vendue. Mais, comme on redoutait sans doute l'indépendance de la chambre du domaine, le roi, par lettres patentes de 1551, renvoya l'affaire devant son propre conseil.
Dès lors tout marcha sans encombre, au gré des désirs de la duchesse de Valentinois. Les experts firent leur rapport, dans lequel ils ne portèrent le prix de Chenonceaux qu'à quarante mille livres; le conseil royal déclara, en conséquence, par arrêt contradictoire rendu en 1555, qu'il y avait eu lésion déplus de moitié; il annula la vente et remit Bohier en possession de son château, à la charge d'en restituer le prix. La tache domaniale était ainsi complètement effacée.
On devine le reste. Bohier, redevenu propriétaire de la seigneurie qu'il avait aliénée vingt ans auparavant, la revendit à Diane de Poitiers, qui la tint ainsi non du roi, auquel la loi défendait toute aliénation, mais du propriétaire primitif. La vente eut lieu le 21 février 1555, moyennant cinquante mille livres. On y comprit même les fiefs relevant de Montrésor, qui avaient été réservés lors de la cession faite à François I pr . Il saute aux yeux qu'une partie du prix dut être dissimulée afin de mettre celui qu'on portait au contrat en harmonie avec l'estimation des experts. Mais cette dissimulation, toute de forme, ne lésa point les intérêts d'Antoine Bohier.
Telle fut la longue et ingénieuse procédure par laquelle
la duchesse de Valentinois parvint à se rendre propriétaire incommutable de Chenonceaux. Incommutable ! elle le croyait du moins et elle l'était en effet aux yeux de la loi. Elle apprit bientôt et elle aurait dû savoir par son propre exemple qu'il n'est pas de droits si solidement établis qu'une volonté toute-puissante, surexcitée par une haine vigoureuse, ne puisse briser et fouler aux pieds.
Mais Diane était alors à ce faîte enivrant où l'œil plonge avec assurance dans l'espace sans y apercevoir autre chose que de l'azur. Tranquille sur l'avenir, elle s'occupa de Chenonceaux avec amour. Elle fit marcher de front la restauration de cette fraîche villa avec celle de sa maison d'Anet et de son hôtel de Paris. Elle avait l'esprit artiste et la prodigalité naturelle aux courtisanes ; aussi les illustres maîtres de cette époque, Delorme, Lescot, Bullant, Cellini, Goujon, Cousin, largement rémunérés de leurs services, luttèrent- ils de zèle et de talent pour reconstruire et décorer ses palais.
Cette femme, que la sévère histoire doit condamner, mais que l'art plus indulgent est tenté d'absoudre, a exercé sur son époque une sorte d'enchantement et de fascination. Elle en a été l'idole comme elle était celle du roi. Si Ton excepte Marot, qu'elle persécuta, tous les grands artistes de son temps eurent part à ses largesses. Les arts, pour répondre aux vœux de son amant, ont emprunté à la mythologie ses plus charmantes fictions. Ils l'ont divinisée par d'ingénieuses et délicates métamorphoses. Architecture, peinture, sculpture} ont pendant quinze ans vécu de sa vie, emprunté son souille, copié et immortalisé son image, et ces quinze ans sont les plus belles et les mieux remplies de l'histoire de l'art. Chenonceaux, qui ne fut sans doute pour elle qu'un caprice, n'a pas, à beaucoup près, l'importance d'Anet, ce miraculeux et à jamais regrettable résumé de l'art delà Renaissance;
Tel qu'il est toutefois, il porte profondément empreint dans les parties dues à Diane de Poitiers, et particulièrement dans ce massil' de constructions qui contient son appartement et qui s'appuie sur le liane de la chapelle et sur la face orientale du gros pavillon, le caractère de cette brillante époque. Aussi est-il à présumer que Philibert Delorme, l'architecte en titre de la favorite, ne fut pas étranger à ces constructions et que c'est lui aussi qui donna le dessin du pont bâti par Diane et sur lequel Catherine de Médicis éleva depuis la galerie qui traverse le Cher l .
La mort de Henri II surprit la duchesse de Valentinois au milieu des embellissements qu'elle exécutait à Chenonœaux. Cette mort fit éclater les haines si longtemps dissimulées de Catherine, froissée pendant tant d'années dans son orgueil de reine et d'épouse. Nous ne voulons pas revenir ici sur ce que nous avons raconté, à propos de Chaumont, des menaces et des projets de vengeance qui assaillirent 4a malheureuse Diane. Ta vannes ne parlait de rien moins que de lui couper le nez. Elle dut la vie à l'intervention du duc d'Âumale, son gendre, et aussi à son château de Clienonceaux qu'elle eut l'habileté de faire offrir à la vindicative Florentine.
Ce château était depuis longtemps l'objet des convoitises
1 Les dessins de cette galerie furent fournis par Androuet du Cerceau, architecte de la reine. Voyez les Arts au moyen âge de Dusommerard. t. V, p. 32, et t. I er , p. 255. M. de la Chauvignière, dans le Discours sur Clienonceaux que nous avons déjà cité, prétend à tort que ce fut Diane qui entreprit cette galerie en 1556, et qui la termina peu de temps après. Les plans de du Cerceau, publiés en 1579, ne laissent aucun doute sur ce point. Le projet du pont remonte à Thomas Bohier, qui, en 1517, avait obtenu de François I er permission de le bâtir; mais il mourut avant d'avoir exécuté ce dessein. Cette permission était nécessaire, parce que la police des rivières navigables appartenait au souverain.
de la reine mère. Mais, tout heureuse qu'elle fût d'acquérir Chenonceaux, elle ne voulut pas paraître devoir quelque chose à l'ancienne maîtresse de son mari. Elle s'étudia à faire perdre à la duchesse le mérite apparent de son sacrifice en l'obligeant d'accepter, en échange de sa gracieuse et souriante villa, la sombre forteresse de Chaumont l .