LES TRIOMPHES DE CHENONCEAUX
Catherine de Médicis a possédé trente ans Chenpnceaux. Aussi est-elle, de tous les propriétaires de ce château, celui qui y a laissé les traces les plus profondes et l'a le mieux empreint de sa personnalité. C'est elle qui a couvert le pont bâti par Diane de ses deux étages de galeries, qui a creusé les douves et élevé les vastes communs qu'on voit dans l'avant-cour. Les embellissements qu'elle projetait ne furent exécutés qu'en partie. On peut voir dans le plan de du Cerceau intitulé : Augmentations de bastimens délibéré faire par la royne mère du ra/, ce qu'eût été Chenonceaux si Catherine avait mené à terme ses projets.
C'est elle enfin qui a fait dessiner sur un plan nouveau, en rapport avec les goûts mythologiques de l'époque, les jardins de Chenonceaux, alors voisins d une forêt qui s'étendait jusqu'auprès d'Amboise 8 .
1 La ratification de cd échange eut lieu au château de Chinon, le 10 mai 1560.
s On lui doit de plus ces deux chambres, l'une sur l'autre, dont parle M. de la Chauvignière, «soutenues en l'air par le moyen d'une votitc établie sur les deux avant-becs des deux gros piliers qui portent le
Elle aimait ce château, dont la pittoresque situation et la physionomie italienne lui rappelaient, dans les beaux jours d'été, les palais en terrasse et les jardins féeriques, peuplés de marbres, de vasques et degirandes qui bordent l'Àrno : aussi n'y a-t-elle guère marqué son souvenir que par des l'êtes, ou, comme on disait alors, par des triomphes.
La première que l'histoire doive enregistrer eut lieu après la conjuration d'Amboise. La cour avait dû quitter cette ville, littéralement infectée par l'odeur des cadavres abandonnés dans les rues ou pendus sur les places publiques et jusqu'aux fenêtres du château. Le pâle et maladif François II avait plus d'une fois laissé percer sa répulsion pour ces spectacles que sa jeune épouse, Marie Stuart, contemplait d'un regard beaucoup plus ferme. On avait môme surpris une larme dans ses yeux et un mot adressé aux Guise, ses oncles, par lequel il semblait répudier la solidarité de ces massacres. Ce fut pour l'arracher à ces inquiétantes préoccupations que sa mère résolut de l'amener à Chenonceaux et d'inaugurer par une fête splendide la possession de ce château.
Un certain Le Plessis, qui s'intitule « le très-humble ser* viteur de la royne mère du roi, » nous a conservé le récit « des triomphes faicte à l'entrée de François II et de Marye Stuart au chasteau de Chenonceau le dimanche, dernier jour de mars 1 £59 . »
Les ornements de la fête offraient ce mélange de pédantisme et de mythologie particulier à la Renaissance. Les arcs de triomphe, les obélisques, les colonnes, les autels, les fontaines, les grottes naturelles ou artificielles étaient chargés
corps du château, laquelle suit la figure desdits avant-becs, et se trouve par conséquent très-évaséc par un de ses côtes, d — « Cet ouvrage, dit encore l'ancien receveur de Chenonceaux, passe, parmi les connaisseurs, pour un morceau hardi et savant pour la coupe des pierres. »
d'emblèmes et d'inscriptions empruntées aux grands poêles de Rome, de la Grèce et de l'Italie moderne. 11 y avait aussi des vers français. À cinquante pas d'un arc de triomphe d'ordre toscan élevé à l'honneur « du divin François, fils du divin Henri, très-bon et très-heureux prince, » se regardaient deux fontaines « composées de deux Termes plus grands que le naturel, assis sur deux bases rustiques jetant l'eau au-dessus du nombril par une gargoulle d'or façonnée en meuffle de lion. » On lisait dans l'entablement qui, comme une gaine, renfermait le corps de ces Termes, les strophes suivantes qui méritent d'être reproduites :
Au saint bal des Dryades, A Phœbus, ce grand dieu, Aux humides Nayadcs J'ai consacré ce lieu.
De Médici la race L'honneur et l'ornement, Pour plus heurer la place S'y promène souvent.
Ne troublez point cette eau, 0 passants ! car c'est l'onde Qui vient à Chenonceau Pour servir tout le monde.
Le roi franchit le pont, au delà duquel était un autel antique, surmonté d'une colonne brisée, tout couvert de lis en fleurs et sur lequel était écrit :