‹ Les résidences royales de la LoireChapitre 57 sur 68 · MEDIIS IN FLUCTIBUS AILE · texte numérisé non relu

MEDIIS IN FLUCTIBUS AILE

Ce qui signifiait que Chenonceaux, bâti au milieu des eaux, était comme un autel et un lieu sacré depuis qu'il avait reçu son hôte royal.

La triste divinité, objet de ces triomphes et de ces mythologiques allégories, allait, à huit mois de là, mourir d'un mal d'oreille.

Cinq ans après, Catherine de Médicis reçut son second fils à Chenonceaux, et elle l'y fêta pendant quatre jours, du I er au 5 décembre 1565.

Charles IX touchait alors à la fin de ce voyage, le plus long qu'aucun monarque français ait jamais accompli en France, car il dura près de deux ans, et le prince parcourut toutes les provinces de son royaume l , Catherine avait entrepris la rude tache de réconcilier la France avec cette branche des Valois qui, chaque jour, allait perdant dans l'opinion. Décidée à agir sur les mœurs en même temps que sur l'esprit public, elle accompagnait son fils, menant à sa suite toute une troupe de beautés peu farouches, assez improprement appelées filles d'honneur. Elle n'était point fâchée, a dit un historien protestant, que toutes ces filles d'honneur quelle conduisait avec elle réveillassent, dans les provinces, le goût de la galanterie et fissent ainsi diversion à cette austère religion, à ce fanatisme qui rendaient ses sujets si difficiles à gouverner 2 .

Mais, de toutes les fêtes que Catherine donna à Chenon-

1 Voyage de Charles IX en France, par Abel Jouan, p. 35. * Sismondi, Hist. de France, t. XVIII, p. 418.

ceaux, la plus célèbre est celle qu'elle offrit au roi Henri III et au duc d'Anjou, ses deux derniers fils.

On était alors au lendemain des premiers États de Blois. En vertu d'une décision de ces États, deux armées destinées à combattre le prince de Condé et le roi de Navarre avaient été levées et confiées, lune au duc de Mayenne, frère du duc de Guise, l'autre au duc d'Alençon, frère du roi. Le duc d'Alençon avait été longtemps le chef du parti des catholiques modérés et il venait d'acheter, en sacrifiant ses amis politiques, le titre de duc d'Anjou.

Au commencement d'avril 1577, le prince, ayant sous ses ordres, trois hommes de guerre qui lui étaient bien supérieurs en habileté : les ducs de Guise, d'Aumale et deNevers, mais dirigé lui-même par La Châtre, son maréchal de camp, était venu mettre le siège devant la Charité, dont les huguenots s'étaient récemment emparés. Les belles dames de la cour, celles qu'on appelait l'escadron volant de la reine, avaient quitté Blois pour faire partie de l'expédition et se donner le passe-temps d'un siège. Aussi les huguenots qui se préparaient au combat par le jeûne et les austérités, faisaient-ils courir force pasquils contre ces mécréants qui dansaient la veille d'un assaut, et marchaient à la mort avec les couleurs de leurs dames au cou, en guise de scapulaires :

En vain vous employez le blocus et la mine :

Le canon ne peut rien contre la vérité ; Plutost vous détruiront la peste et la famine, Car jamais sans la foy n'aurez la Cfiarité.

Ni l'assurance dont témoignait ce quatrain un peu fanfaron, ni les austérités des huguenots, ni la bravoure dont fit preuve le sieur de Morogues, gouverneur de la ville, ne purent sauver la Charité. Le 2 mai, le duc d'Anjou y fit son entrée par

la brèche. La ville fut pillée et même un peu brûlée, après quoi Monsieur et le duc de Guise, pressés de faire parade de leurs lauriers, revinrent en poste au Plessis-lez-Tours, où était le roi.

Il régnait alors à la cour comme une rage de plaisirs effrénés et de divertissements monstrueux. C'étaient des raffinements de sensualités, des recherches de voluptés impossibles pour lesquelles l'imagination dépravée des courtisans empruntait au paganisme et aux satrapes d'Orient leurs plus excentriques combinaisons. Le roi, que la Ligue naissante et la puissance déjà menaçante des Guise commençaient à inquiéter, était en proie à de sombres préoccupations. Les Éats de Blois avaient manifesté des exigences et émis, touchant les droits des assemblées délibérantes, d$s théories malsonnantes qui avaient fort troublé son esprit. Il souffrait d'ailleurs de cette satiété de toutes les jouissances, de ce profond et irrémédiable ennui qui s allie si bien à la légèreté et qui est la maladie des rois absolus. Cette maladie fut commune aux trois derniers Valois, que leur mère avait dès l'enfance blasés sur tous les plaisirs permis, et on la lit sur leurs portraits quand on étudie de près ces fines et maladives figures.

Catherine, dans le double but d'arracher le roi à ses préoccupations politiques et de réveiller un peu cette sensibilité blasée, prit occasion de la chute de la Charité pour organiser une de ces fêtes mythologiques et orientales dont nous venons de parler. Il s'agissait de célébrer tout à la fois ce triomphe du plus jeune de ses fils et sa prise de possession des apanages de Touraine, de Berry et d'Anjou, que 1 edit de Beaulieu venait de lui conférer.

Le mercredi 15 mai 1577, le nouveau duc de Touraine fit son entrée dans la ville capitale de ce duché,vêtu d'une huque

de brocart bleu céleste à fond d argent et chamarrée de perles et de pierreries. Il passa sous un arc de triomphe dont le fronton figurait un autel surmonté d une statue de la Concorde. La Concorde, par un choix qui peut aujourd'hui paraître singulier, avait emprunté les traits de Catherine de Médicis, et, pour que rien ne manquât à la transparence de l'allégorie,une cigogne et un pélican, emblèmes de la tendresse maternelle, étaient placés au pied de la statue, avec ces mots : JEquus amor y allusion à l'égal amour que la reine était censée porter à ses deux fils. Le roi et son frère, sous les traits de Castor et de Pollux, étaient représentés aux deux côtés de l'autel, portant en main des épées émoussées.

Tous les détails de la fête avaient ce caractère mythologique qui rappelait celle que Chenonceaux avait vue dixsept ans auparavant. Ce n'étaient dans toutes les rues que nymphes, naïades et divinités olympiennes, les unes présentant au prince des vers à sa louange, les autres les armoiries de l'Anjou, de la Touraine et du Berry, fraternellement accouplées. Cérès, descendue exprès de l'Olympe et soutenant les armes de Sicile, le suppliait de la délivrer de sa captivité, c'est-à-dire de la remettre sous les lois de la maison de Valois, qui n'avait pas abandonné ses prétentions sur ce royaume.

Le soir venu, le roi reçut son frère au Plessis-lez-Tours. Le sombre manoir de Louis XI vit ce soir-là une fête à laquelle son fondateur ne l'avait pas habitué. Henri III offrait à tous les vainqueurs de la Charité une de ces orgies asiatiques qui justifiaient assez bien les nomsd'Hérode et de Sardanapale que les ligueurs donnaient au roi de France. Les dames portaient des habits d'homme et faisaient le service du banquet. Tous les assistants, hommes et

femmes, étaient vêtus de vert : Paris avait fourni à cet effet I pour soixante mille francs de soie verte l .

Le dimanche suivant, la reine mère à son tour fêta le jeune triomphateur. Elle reçut la cour à Chenonceaux et lui donna un festin dont le faste impudique et sensuel devait éclipser celui du Plessis-lez-Tours.

Ce festin se fit « à l'entrée de la porte du jardin, au commencement de la grande allée et au bord d'une fontaine qui sortoit d'un rocher 1 . » Henri 111 y prit place, vêtu, selon son habitude, d'un costume plutôt féminin que masculin, n'ayant de l'homme que le haut-de-chausses ; les lèvres et les joues fardées , des perles aux oreilles, un collier de perles sur sa gorge découverte, et la tête jaillissant, comme d'un cornet, de deux fraises empesées qui se détachaient d'un troisième collet rabattu. Au-dessous de lui s'assirent ses mignons : Livarot, Saint-Luc, Joyeuse, Saint-Mégrin, Quélus, Schomberg et Maugiron, ces quatre derniers réservés à une mort prochaine : tous fardés comme leur maître, avec leurs cheveux frisés et refrisés, remontant par-dessus un petit bonnet de velours que les femmes avaient mis à la mode, avec leurs fraises empesées, longues d'un demi-pied a de façon, dit L'Estoile, qu'à voir leurs testes dessus leurs fraises, il sembloit que ce fust le chef de saint Jean en un plat. » j

« L'Estoile, t. 1", XLVdela coll. Petitot, p. 151. D'après Vltinéraire des rois de France, qui se trouve à la suite du Voyage de Charles IX, Henri III demeura à Chenonceaux depuis le 11 jusqu'au 21 mai 1577.

* « À main dcxtre de l'entrée du parc, dit Àndroucl du Cerceau, il y a une fontaine dedans un roc de plusieurs jetons d'eau, et, à l'entour d'icclui, une cuve de quelques toises de diamètre, toujours pleine d'eau ; à l'entour d'icelle cuve, une allée à fleur de terre, en manière de terrasse, et plus haut, une autre terrasse tout à l'entour, du huit à dix pieds de haut, couverlc de treilles, soutenue et fermée d'un mur, enrichie de niches, colonnes, figures et sièges. » T. II, f u 93.

C'est li qu'eut lieu le festin que nous racontons.

Le duc d'Anjou, assis en face de son frère, était aussi entouré de ses mignons, qui ne manquaient aucune occasion de braver ceux du roi. Bussy, premier gentilhomme de sa chambre, affectait par ses façons cavalières de faire contraste aux mœurs efféminées de ses adversaires. Il était vêtu d'un costume simple et modeste, mais derrière lui se tenaient six pages couverts de drap d'or frisé, ce qui lui prêtait occasion de dire, en regardant Quélus et les autres mignons du roi, que le temps était venu où les bélîtres seuls se montraient splendides, braves et bien mis. Bussy, malgré ces pudiques rodomontades, n'en était pas moins le mignon préféré de Monsieur, qui venait de le nommer tout à la fois gouverneur de l'Anjou et abbé de Bourgueil.

Les trois reines, c'est-à-dire Catherine, sa fille Marguerite, et la reine régnante assistaient à ce festin. De ces trois reines, une au moins, Louise de Vaudemont, femme de Henri M, était d'une dévotion notoire : mais la dévotion à la cour des Valois n'était nullement farouche et admettait bien des accommodements.

Comme au dîner du Plessis, le service fut fait par les dames de la cour, « à moitié nues, et ayant leurs cheveux épars comme les nouvelles épousées. » Toutes portaient des habits d'homme. Ainsi, par un renversement naturel et pourtant singulier, les hommes prenant le costume des femmes, les femmes à leur tour prenaient celui des hommes. 11 en était de même des fonctions.

La maréchale de Retz dirigeait l'ordonnance générale de la fête en qualité de grande maîtresse. L'une des maîtresses d'hôtel était madame de Sauve, petite-fille de Semblançay. ' C'était cette belle Charlotte de Beaune, depuis marquise de Noirmoutiers, qui allait, au dire du Laboureur, coucher d'un parti chez, l'autre. Pour le moment, le roi de Navarre et le

duc d'Anjou se partageaient ses faveurs. C'est dans les bras de cette beauté éclectique que Guise passa la nuit qui précéda sa mort. D'autres beautés célèbres et peu sévères servaient les convives masculins. La femme du grand veneur du duc d'Anjou s'occupait avec un soin particulier de Bussy d'Amboise, qui l'appelait la Biche du grand veneur et qui disait tout haut que cette biche tomberait bientôt dans ses filets. C'était cette dame de Montsoreau, héroïne d'un des épisodes les plus tragiques de l'histoire de cette époque. Là aussi était cette belle Chàteauneuf, Tune des premières maîtresses du roi, récemment mariée à un Florentin nommé Antinotti et qui, quelques jours après ce banquet de Chenonceaux, ayant surpris son mari en conversation criminelle, le tua virilement de sa propre main.

Le soir, le parc fut illuminé et il y eut bal dans la grande galerie du château, récemment achevée, et que Catherine avait ornée de peintures et de marbres tirés d'Italie. La soirée finit par une farce, jouée sur le petit théâtre qui termine cette galerie, par les Gelosi, comédiens italiens que le roi venait de faire venir de Venise pour charmer l'ennui des États de Blois, et dont il avait été obligé de payer la rançon aux huguenots, qui s'étaient emparés de la troupe pendant le voyage. Leurs comédies, au dire de L'Estoile, n'enseignaient que paillardises.

Cette fête coûta à la reine mère cent mille francs, plus d'un million d'aujourd'hui. « On leva cette somme, par forme d'emprunt, sur les plus aisés serviteurs du roi et même sur quelques Italiens qui surent bien s'en rembourser au double 1 . » Un grand nombre d'Italiens, qui avaient suivi Catherine de Médicis en France, s'étaient en effet con-

* L'Estoile, t. I", p. 151.

sacrés aux finances et avaient pris à ferme le$ diverses b ranches des revenus royaux. C'était à ces traitants qu'on avait recours dans les cas pressants, lorsque le trésor était à sec, comme cela arrivait fréquemment et qu'une guerre, un voyage royal ou simplement une fête pareille à celle de Chenonceaux révélaient la nécessité de le remplir. 11 n'était guère d'usage qu'on leur rendît ces emprunts, mais, comme dit I/Estoile, ils savaient bien s'en rembourser au double. Quand ils devenaient trop riches, on usait envers eux d'un procédé plus radical : la confiscation ; heureux encore quand on ne leur prenait pas leur tête avec leur argent *.

Le duc d'Anjou quitta Chenonceaux le lendemain de cette fête, se dirigeant vers Yssoire, ville d'Auvergne, dont un huguenot nommé Matthieu Merle s'était emparé trois ans auparavant et devant laquelle le duc de Nevers, envoyé par Henri III, venait de mettre le siège. La "ville se rendit le 2 juin, et le roi, qui reçut cette nouvelle à Chenonceaux, en ressentit une si grande joie, qu'il voulut changer le nom de ce château et lui imposer celui .de château des Bonnes- Nouvelles, changement que l'usage, plus fort que la volonté des roisj n'a pas consacré.

tOUISE dE VAUDEMONT

Catherine de Médicis mourut endettée de huit cent mille écus, qui ne furent jamais payés, ce qui ne l'empêcha pas de

1 L'Estoile raconte que Catherine fit mourir plusieurs partisans pour récompenser ses serviteurs par des confiscations.

partager ses terres et châteaux entre ses parents et ses serviteurs. Sa belle-fille, la femme de Henri III, eut pour sa part la terre de Chenonceaux, dont elle confia la garde à Gilles de Faverolles, gentilhomme de Touraine. Six mois après, elle se vit condamnée à en prendre possession par elle-même. Elle était à Tours au moment où Henri III fut frappé à Saint- Cloud. On se hâta de la conduire à Chenonceaux. C'est là qu elle apprit la mort violente de son mari. Elle donna aussitôt les preuves d une affliction qui devait durer autant que sa vie. 1

Cette femme encore jeune, que Henri III avait rencontrée par hasard, qu'il avait aimée par caprice et que Catherine lui avait fait épouser par calcul, la jugeant plus propre à prier Dieu qu'à se mêler des affaires 1 ; cette femme qui avait si chrétiennement immolé à ses devoirs la chaste passion qu'elle éprouvait pour un homme digne d'elle, le jeune prince de Salm ; cette femme qui avait passé la moitié de sa vie à pleurer les ignobles outrages prodigués par son mari à son amour- propre d'épouse et de reine, passa la dernière à pleurer l'auteur de ces affronts. A partir de son arrivée à Chenonceaux, elle n'eut plus que deux idées, que deux occupations : prier pour son mari et venger sa mort.

On la vit ordonner avec un soin pieux tous les détails du deuil que l 'étiquette imposait aux veuves des rois. Toutes les pièces de son appartement furent entièrement tendues de drap noir : son lit, son prie-Dieu, sa table, ses chaises, furent recouverts de velours noir, à franges et broderies noires et blanches, semé de larmes, d'os de mort et de tombeaux avec

quantité de devises lugubres*. L'inventaire, qui fut dressé

! U&stoile, t. 1«, p. 115.

* C'est la description que fait mademoiselle de Montpensicr de cet

CIIENONCEÀUX. 357

après sa mort, et dont nous avons déjà eu occasion de parler, constate ces funèbres dispositions. Là, dans ce lugubre appartement, la triste reine a passé onze années, uniquement occupée à alimenter et renouveler sa douleur. Son mari, son père, Catherine de Médicis, sa belle-mère, les enfants du duc de Mercœur, ses neveux et nièces, l'entouraient, reproduits dans de fidèles peintures. Son prie-Dieu, couvert d'une tente de drap noir, occupait tout un coté de la chambre. Le cabinet de travail, sans être moins sévère, était pourtant d'un aspect moins sombre. Si la chaise sans bras, dont la reine se servait d'habitude, était toute garnie de velours noir, chamarrée et passementée de franges et passements blancs et noirs, les escabeaux, la table et la cheminée étaient revêtus de velours veit, orné, il est vrai, de franges noires et blanches. Un petit coffre de bahut carré, fermant à clef, contenait toute la libimrie de la reine. Il renfermait quelques livres profanes, tels que la Cyropédie, de Xénophon; YHistoire de Joseph, « en grand volume doré sur tranche, couvert de marrocquin verd, » deux volumes de YHistoire de France, par du Haillan, Titc Live, Tacite, Horace, Cicéron, Démosthène en grec, tous ouvrages qui prouvent que la reine Louise était douée d'une érudition rare aujourd'hui chez les femmes, mais assez commune à cette époque parmi les princesses. Mais ce qu'on trouvait surtout dans ce précieux bahut, c'étaient des ouvrages ascétiques, des psautiers, des formulaires de prières : l'Étroit chemin du salut, YOratoire des Religieux, la Manière de bien aimer Dieu, la Victoire de la vérité, « les œuvres du bon et ancien père en Dieu, l'abbé deClugny. » La pauvre reine puisait dans ces livres

appartement. (T. XL, p. 393, de la coll. Petitot.) Il resta dans cet état • jusqu'en 1734.

des consolations journalières, la résignation, le courage de vivre et la résolution d'accomplir la pieuse mission qu'elle s'était imposée : l'inhumation de son époux à Saint-Denis et la poursuite de ses meurtriers, c'est-à-dire des principaux chefs de la Ligue.

Le corps de Henri III, six jours après le meurtre de Saint- Cloud, avait été porté à Compiègne, où son successeur l'avait déposé dans l'abbaye de Sainte-Cornille en attendant que la prise de Paris et la pacification de la France lui permissent de le conduire à Saint-Denis. Quatre ans se passèrent pendant lesquels Henri IV eut tant d'autres occupations, tant de sièges I à faire, tant de ligueurs et d'Espagnols à combattre ou à acheter, tant de dévouements à payer, tant de capitulations à signer, capitulations de villes et de consciences, qu'jl ne lui resta ni temps ni argent à consacrer aux funérailles de son prédécesseur. Le 2 janvier 1594, comme il était à Mantes, fort préoccupé de ce siège de Paris, levé et repris à grand'* peine, la reine Louise quitta Chenonceaux et lui lit demander une audience. Henri IV la reçut dans l'église Notre-Dame de Mantes. Cet acte se fit avec beaucoup de cérémonie l . M . de la Guesle, procureur général, fit une docte remontrance sur les circonstances de l'assassinat du feu roi. Sur quoi Sa Majesté répondit que justice serait faite de tous ceux qui sé trouveraient coupables de cet assassinat ; mais que, quant aux cérémonies funèbres, on attendrait la fin de la guerre pour y songer.

1 Palma-Cayet, Chronologie novenaire, t. XLII, p. 116, de la coll. Petitot. — a A la fin de cette cérémonie, dit cet écrivain, la bonne princesse, entendant chanter YExaudiat, et se ressouvenant que son mari le faisait dire tous les jours à la messe, ses douleurs se renouvelèrent si violemment, qu'elle lut tenue pour morte, et que les princes, les seigneurs et le roi lui-même furent obligés de l'assister en cette faiblesse. »

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Force fut donc 5 la reine de retourner à Chenoneeaux et de remettre à de meilleurs temps la satisfaction de ses pieux désirs. Elle devait mourir sans les voir accomplis. Henri IV remit d'année en année cette cérémonie, alléguant la prophétie d'un astrologue qui lui avait dit de se garder d'une pompe qui lui serait funeste. 11 fut assassiné en effet le lendemain du sacre de Marie de Médicis. « Mais je crois plutôt, dit L'Estoile, que cette pompe funèbre étant funeste à sa bourse, fut aisément oubliée de Sa Majesté. » Ce ne fut qu'en 1610, et six semaines après l'assassinat de Henri IV, que le duc d'Épernon alla prendre à Compiègne le cercueil oublié de son ancien maître pour le mener à Saint-Denis. L'étiquette voulait en effet que le roi défunt restât quelque temps.sur les degrés du caveau royal avant de faire place au cercueil de son successeur. Les deux cousins, frappés tous deux à vingt ans de distance d'une mort semblable, firent à sept jours d'intervalle leur entrée dans leur dernière demeure. Mais les splendides funérailles qu'on préparait au premier Bourbon nuisirent singulièrement à celles du dernier Valois. Le corps de Henri III, apporté de Compiègne à Saint-Denis, attendit dans un cabaret l'heure fixée pour la cérémonie des funérailles. Les moines de Saint-Denis refusèrent de venir le prendre en un lieu si profane, et il fut porté dans la funèbre abbaye par des valets avinés qui laissèrent tomber le cercueil au milieu de l'église.

Louise de Vaudemont ne vécut pas assez pour assister à ce sacrilège. Elle était morte le 30 janvier 1601 , après avoir eu la consolation de réconcilier le duc de Mercœur, son frère, avec le roi. Chenoneeaux fut le prix de cette réconciliation. Ce frère, Philippe-Emmanuel de Lorraine, l'un des meilleurs généraux de cette époque si féconde en grands hommes de guerre, fut le dernier chef de la Ligue que Henri IV eut à

soumettre. Il s'était cantonné dans la Bretagne, dont il était gouverneur, et, fort du fanatique appui qu'il trouvait dans ces vieilles provinces catholiques, soutenu d'ailleurs par l'or de l'Espagne, il tenait tête au maréchal de Brissac qui commandait l'armée royale. Au mois de mars 1598, Henri IV en personne vint se mettre à la tête de cette armée et bientôt le duc, trahi par ses lieutenants et abandonné de Philippe If, dut implorer la clémence royale.

Il eut recours à l'intercession de Gabrielle d'Estrées, récemment nommée duchesse de Beaufort, et qui avait suivi le roi à Angers. Mais il commit la faute de charger de cette délicate négociation sa femme, Marie de Luxembourg-Martigues, personne altière et vaine qui, loin de se concilier la maîtresse du roi, la blessa par ses hauteurs. Gabrielle avait conçu l'espoir d'unir son fils aîné, le jeune César de Vendôme, à peine âgé de quatre ans, et que les courtisans appelaient César- Monsieur, à la fille du duc de Mercoeur. La fière duchesse repoussa avec dédain celte alliance qui allait rayer du signe de bâtardise Pécusson royal de Lorraine. Le lendemain de ce refus, quand elle se présenta aux portes de la citadelle d'Angers, accompagnée d'une suile quasi royale, elle fut mise en joue par là garnison et reconduite, tambour battant, jusqu'aux Ponts-de-Cé. Le soir même elle faisait solliciter comme une grâce ce mariage qu'elle avait dédaigné la veille.

Quelques jours après (28 mars 1598), les fiançailles de la princesse de Mercœur avec le jeune César, légitimé à cette occasion et avantagé du duché de Vendôme, eurent lieu au château d'Angers. Puis Henri IV, accompagné de la duchesse de Beaufort, du duc et de la duchesse de Mercœur, vint à Chenonceaux soumettre à la reine Louise le contrat de mariage des nouveaux époux. La veuve de Henri III, en ratifiant

ce contrat, fit don à sa nièce de la nue-propriété de la terre de Chenonceaux, présent que le trésorier de France, à Tours, Jean Forget, accepta au nom du jeune duc de Vendôme. Le roi et sa maîtresse ne donnèrent à cette entrevue que la courte durée qu'exigeaient les bienséances. Chenonceaux, tout tendu de noir au rez-de-chaussée et occupé au second étage par les religieuses capucines 1 que Philippe II venait d'envoyer à la pieuse reine, n'était pas fait pour captiver le roi-soldat et vert galant. II ne prit que le temps de donner audience aux députés huguenots qui venaient solliciter des garanties pour leurs coreligionnaires, puis il alla en Bretagne signer Tédit de Nantes 5 .

4 Ces religieuses avaient été installées dans les combles du château, et séparées des pages de la reine par un pont-lcvis intérieur. Ifcur chapelle, leur salle capitulaire, leurs cellules sont encore intactes. Après le décès de la reine, ces religieuses reçurent le dépôt de son corps et furent installées par Henri IV dans le quartier de Paris qui porte leur nom.

Telle est la version généralement accréditée. Disons toutefois que, d'après dom Laurent le Peletier, auteur d'une Histoire des Ordres et Congrégations ecclésiastiques, publiée à Angers en 1626 et citée par M. le prince Galitzin (Préface du Discours sur Chenonceaux, de M. de la Chauvignière), la reine Louise aurait projeté de bâtir en France un couvent de capucines, et serait morte avant l'accomplissement de ce projet, laissant par son testament 20,000 écus pour la construction de ce couvent, qui fut, en effet, bâti par ses héritiers, et dans lequel son corps fut transféré le 20 mars 1607. M. le prince Galitzin reconnaît toutefois qu'il y a eu des capucines établies à Chenonceaux, comme l'atteste, en effet, l'inspection des lieux ; mais il pense que ce fut de 1604 à 1606, pendant qu'on leur élevait une demeure à Paris.

4 Henri IV avait déjà fait un séjour à Chenonceaux quelques semaines avant celui que nous relatons ici. Le 1 er mars 1598, il avait reçu dans ce château la soumission des frères Saint-Offange (Heurtaud et la Houssaye) qui, depuis huit ans, vivaient de rapines, retranchés dans la forte place de Saint-Symphorien de Rochefort en Anjou, dont ils s'étaient emparés et où le maréchal d'Aumont les avait en vain assiégés. Ils obtinrent, ainsi que du Plessis de Cosme, la rémission des cri-

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