C H ENONCEAUX DANS LA MAISON DE VENDOME
Henri IV attachait trop de prix au mariage de César de Vendôme avec Françoise de Lorraine pour ne pas tenir en même temps à ce que ce mariage portât des fruits. 11 prit à ce sujet d'intimes précautions. On peut en lire 1 édifiant récit dans le Journal de L'Estoile, et nous nous dispenserons de les relater ici l .
De cette union, préparée avec tant de soin, naquirent deux fils : l'aîné, qui fut duc de Mercœur, épousa Laure Mancini, Tune des nombreuses nièces de Mazarin ; le cadet fut le duc de Beaufort, le célèbre roi des Halles.
Ce dernier était à Chenonceaux, en 1657, lorsque Mademoiselle de Montpensier, alors âgée de dix ans, vint y demander l'hospitalité, en compagnie de son père. Gaston, récemment rentré en France, se rendait à Tours, où l'appelait l'amour qu'il nourrissait pour une jeune fille de cette ville, nommée Louison Roger. Le frère et la nièce de Louis XIII couchèrent à Chenonceaux, où M. de Beaufort leur offrit un souper composé de huit services de douze bassins chacun, a si bien servi, que quand ç'aurait été à Paris, « Ton n'aurait rien pu faire de mieux ni plus magnifique *. » Suivant un usage encore général au dix-septième siècle, les
mes énormes qu'ils avaient commis. Voyez Préface du t. IV des Lettres missives de Henri IV, p. 20, dans la Collection de documents inédits sur Vhisloire de France.
1 Journal de TEstoile, à la date de juillet 1609.
3 Mémoires de Mademoiselle, t. XL, p. 393 de la coll. Petitot.
armes des illustres visiteurs étaient figurées sur les principales pièces du dessert. Leur écusson brillait sur d'immenses tartes dans lesquelles les abricots représentaient lor, les prunes de Reine-Claude le sinople, celles de Damas l'azur, les cerises et les framboises le gueule, et ainsi pour les antres couleurs ou métaux. Un maître d'hôtel, a cette époque, devait étudier le blason en même temps que la cuisine *.
L'aîné des fils de César de Vendôme, entré dans les ordres après la mort de sa femme et devenu cardinal, laissa Chenonceaux à ses deux fils. L'aîné fut l'homme fameux de cette race, l'heureux général qui sauva d'une ruine complète la monarchie espagnole et Philippe V. Le cadet, chevalier de Malte et grand-prieur de France, fut le digne lieutenant de son frère aîné, aux côtés duquel il ^s'illustra à Namur, à
1 Cette visite du duc d'Orléans et de sa fille n'est pas la seule visite princière que Chenonceaux ait reçue au commencement du dix-septième siècle. Louis XIII y avait séjourné deux fois avant celte époque. Dans le journal manuscrit de son médecin Hérouard, seigneur de Vaugrigneuse, on lit ce qui suit à la date du 25 août 1015 :
« Le roy, se rendant à Bordeaux, soupe et couche à Chenonceaux, et voit jouer des feux d'artifice sur la rivière; le lendemain court la bague de costé du jardin. »
Et à la date du 9 août 1619 : « Le roy vient d'Àmboise à Chenonceaux, où la roy ne étoit venue se promener. »
Ce journal d'IIérouard, que M. Michelet appelle le Journal des digestions de louis XIII, et qui ne compte pas moins de six volumes infolio, reste, malgré l'insignifiance d'un grand nombre de détails, l'une des sources les plus curieuses et les plus abondantes où l'on puisse puiser pour l'histoire de ce règne. 11 fait partie des manuscrits de la Bibliothèque impériale, Fonds Colbert, 1601-1606. Il est question de publier intégralement ce long et minutieux journal : un extrait bien fait nous semblerait' suffisant.
Le 14 juillet 1650, Louis XIV, alors âgé de douze ans, dina à Chenonceaux, en compagnie de sa mère et de Mazarin. Ce dernier, dans le but d'étouffer la révolte de la Guyenne, était parti de Paris, le 4 juillet, laissant la régence au duc d'Orléans,
Leuse et à Steinkerque. Petits-fils de Henri IV, mais petitsfils dégénérés, les deux frères rappelaient leur aïeul par les vices plus que par les qualités. Braves, mais d'un courage inégal, ils lui étaient bien inférieurs en habileté et n'avaient au superlatif que ses défauts. Épicuriens dans la plus mauvaise acception du mot , gourmands jusqu'à la goinfrerie, paresseux jusqu'à l'engourdissement, libres jusqu'au cynisme, débauchés jusqu'à la crapule, ils ne valaient quelque chose que l'épée à la main. Tout le reste de leur vie appartenait au désordre. Le secrétaire de l'aîné, Campistron, aimait à dire que, chez son maître, on courait risque de mourir de faim ou d'indigestion. Aussi dissipèrent-ils en peu d'années l'immense fortune qu'ils tenaient de leurs parents. En 1679, un arrêt du conseil ordonna la vente de tous leurs biens non substitués dans le but de payer leurs dettes. Les créanciers devaient jouir des revenus jusqu'à la vente, et ils jouirent en effet de Chenonceaux jusqu'en 1697. C'est la date de la prise de Barcelone et de la défaite du vice-roi de Gitalogne. La récompense que lui valurent ces grands services permit au duc de Vendôme de dégager la majeure partie de ses biens. Son frère lui avait abandonné Chenonceaux ; un accord intervenu avec les créanciers le rétablit dans la propriété de ce domaine l .
Dans les rares intervalles que lui laissait la guerre, le duc ne quittait guère Anet, qu'il tenait, comme Chenonceaux, de la famille de Mercœur. 11 passa toutefois sur les bords du Cher le -printemps de 1709. Après la fatale campagne de Flandres, commencée par la défaite d'Oudenarde et terminée
1 II en céda de suite l'usufruit à François d'IUiers, dit le chevalier d'Àunay, en considération de ses services, et encore pour s'acquitter d'une pension de 1,875 livres que lui et son frère devaient à ce chevalier. — M. de la Chauvignière, Notice, p. 4t.
par le siège de Lille, Vendôme, abreuvé de dégoûts par la cabale du duc de Bourgogne et tombé dans la disgrâce du roi, vint chercher un peu d'oubli et de repos sous les ombrages de Chenonceaux. C'est là que, malgré ses cinquante-six ans, malgré les maladies honteuses qui étaient le fruit de ses débauches, il conçut l'étrange projet d'unir le sang bâtard des Vendôme au sang royal et pur des Condé. Le duc du Maine, bâtard lui-même, entra à pleines voiles dans cette idée, désireux, selon Saint-Simon, de décorer de plus en plus la bâtardise.
Marie-Anne de Bourbon, petite-fille du grand Condé, avait alors trente-trois ans et était extrêmement laide. Si laide qu'elle fût, il lui fallait des motifs puissants pour se résoudre à épouser le duc de Vendôme, l'homme le plus défiguré du royaume, sans dents, presque sans nez et deux fois mal guéri d'une maladie implacable. Chenonceaux, Dreux, Ànet, tous les biens de l'opulente maison de Vendôme qui n'étaient pas réversibles à la couronne, furent le prix de ce sacrifice. <c Tout leur fut bon à l'un et à l'autre, au dire de Saint- Simon, à elle pour avoir du bien et de la liberté, à l'autre par la vanité de se montrer encore assez grand, dans l'état de santé et de disgrâce où il était, pour épouser une princesse du sang qu'il acheta de tout son bien qu'il lui donna par leur contrat de mariage l . »
Le mariage eut lieu à Sceaux (21 mai 1710). Si le sacri- l fice avait été grand des deux parts, les deux époux firent du moins tout ce qu'ils purent pour en adoucir l'amertume. Pendant les deux ans que dura leur union, ils ne passèrent ensemble que vingt-quatre heures *. Vendôme , appelé en
1 Saint-Simon, t. XV, p. 28; édit. Delloye.
5 Mm, t. XVI, p. 89
Espagne pour raffermir la monarchie chancelante de Philippe V, après avoir offert au monarque espagnol, le soir de la bataille de Villa- Viciosa « le plus beau lit sur lequel roi ait jamais couché, » mourut dans un obscur village du royaume de Valence, sur un lit abandonné et sans gloire, dont ses valets volèrent les draps et les couvertures avant qu'il eût rendu le dernier soupir. Le testament qu'il écrivit sur cette couche déserte et par lequel il disposait d une partie de ses biens, fut intercepté par le duc du Maine. Son frère, le grand prieur, exclu de tout héritage par ses vœux de Tordre de Malte, laissa sans conteste passer sa succession à madame de Vendôme qui se trouva ainsi en possession d'une des plus grandes fortunes de l'Europe.
Cette princesse, morte sans enfants en 1718, laissa Chenonceaux à sa mère, la princesse douairière de Condé, qui le vendit deux ans après à son petit-fils, le duc de Bourbon,
chef du conseil de régence et premier ministre après la mort du Régent. Le duc de Bourbon, qu'on appelait M. le Duc, ne visita Chenonceaux qu'une seule fois, mais ce fut dans une circonstance curieuse.
frétait en 1724, peu de temps après la mort du Régent. M. le Duc, inspiré par madame de Prie, sa maîtresse, venait de renvoyer honteusement à son père l'infante d'Espagne, âgée de cinq ans et demi, fiancée depuis quelque temps déjà au roi de France qui en avait quinze. M. le Duc avait conçu le projet de devenir beau-frère du roi en faisant épouser au jeune monarque sa sœur, élevée à Fontevrault sous le nom de princesse de Vermandois et qui était sur le point de devenir abbesse de Beaumont-lez-Tours. Mais madame de Prie, avant de donner son assentiment au mariage, voulut tater le caractère de la future reine de France et s'assurer qu'en instrument docile, elle obéirait sans résistance à la
main qui entendait la diriger et, par elle, diriger le roi. C'est clans ce but, qu'eu compagnie de M. le Duc, elle se rendit à Chenonceaux et de là à Beaumont.
L'événement prouva que la précaution n'était pas inutile. La princesse salua la marquise avec une hauteur dédaigneuse, ne lui adressa pas une parole, et quand son frère lui fit entrevoir son projet, elle se montra étonnée de le voir divulguer des secrets de cette importance devant la fille du traitant Pléneuf. Cette entrevue la priva de la couronne. Quelques mois après, madame de Prie mariait le jeune Louis XV à la fille de Stanislas. Ce mariage amena la lutte qui éclata enlre elle etl'évéque de Fréjus, précepteur du roi, lutte qui se termina par le renvoi de la favorite et l'exil de son amant à Chantilly. C'est pendant cet exil que M. le Duc vendit Chenonceaux à M. et madame Dupin l .