JEAN-JACQUES A CHENONCEAUX
M. et madame Dupin seraient aujourd'hui assez inconnus sans la bonne fortune qu'ils eurent d'avoir pendant quatre ans J. J. Rousseau pour commensal « Le futur auteur du Contrat social, encore obscur à cette époque, occupait dans leur maison une sorte d'emploi mal délini qui tenait 5 la fois du précepteur, du secrétaire et du collaborateur. C'est à ces divers titres qu'il a habité Chenonceaux, sans que ses protec-
! Moyennant 150,000 livres, y compris le fief de Civray, annexé à Chenonceaux, en 1603, par la duchesse de Mercœur. Cette vente eut lieu en 1735, dans le but de payer partie du prix du duché de Guise dont le duc avait acheté la moitié en 1732. — La Chauvignière, p. 41;
teurs se doutassent que ce petit secrétaire à neuf cents francs jetterait un jour sur leur château et sur leur mémoire un éclat qu'ils eussent été par eux-mêmes impuissants à leur assurer.
M. Claude Dupin, issu d une ancienne famille du Berry, avait été capitaine au régiment de Noailles avant de devenir fermier général. Il avait d'un premier mariage un fils qui, sans être savant le moins du monde, aspirait à l'Académie des sciences et qu'on appelait M. deFrancueil. Riche à millions, il avait eu la bonne fortune de séduire, par l'éclat de la réception qu il lui avait ménagée dans sa province, madame de Fontaines, femme renommée pour son esprit et versée dans la haute société financière de l'époque. Elle avait, du fameux Samuel Rernard, une tille dont la main fut le prix de ce bon accueil .
Mademoiselle de Fontaines, devenue madame Dupin, eut bientôt la réputation si lourde à porter, dijne des femmes les plus élégantes et les plus spirituelles de Paris. Elle n'avait besoin de personne pour soutenir sa renommée de beauté et d'élégance, mais sa réputation de femme d'esprit avait, à ce qu'il paraît, besoin d'un peu d'aide étrangère, et c'est dans ce but qu'elle s'attacha Rousseau. Elle méditait une traduction de Pétrarque et jugeait que Rousseau, à qui cet auteur était familier, lui serait d'un grand secours dans ce travail.
De son côté, M. Dupin, déjà connu par un grand ouvrage d'économie politique travaillait alors à une réfutation de Y Esprit des lois et avait sur le jeune Génevois des vues à
1 II est intitulé; (Economique*, et a été publié en 1745, et tiré à douze ou quinze exemplaires. C'est dire qu'il est devenu excessivement rare. 11 n'en existe pas un exemplaire chez les descendants de M. Dupin, et, depuis plus de soixante ans, il n'en a passé qu'un dans les ventes. Ce curieux ouvrage manque même à la Bibliothèque impériale.
peu près semblables. Enfin M. de Francueil, amateur d'hisloire naturelle et de chimie, aurait bien voulu faire un livre qui lui ouvrit les portes de l'Académie des sciences. Ces trois personnes prirent donc Rousseau en commun comme une sorte de collaborateur. « Je crois, dit Grirnm, que les ouvrages que ce petit secrétaire écrivait sous h dictée de madame Dupin, ne valaient pas tout à tait ceux qu'il a composés depuis lui-même â . »
Rousseau, arrivé à Paris en 1741 avec un nouveau système pour noter la musique et quinze louis dans sa poche pour toutes ressources, s'était introduit chez madame Dupin sous les auspices du P. Gastel, homme d'esprit, quoique géomètre, et philosophe, quoique jésuite, car à ce moment du dix-huitième siècle, la philosophie avait tout envahi, depuis la géométrie jusqu a la chaire sacrée : elle était p\rtout, même chez les Jésuites. Le système pour noter avec des chiffres, avait été mal accueilli par les savants de l'Académie, gens qui, selon Rousseau , ont moins de préjugés que les autres hommes, mais qui, en revanche, ne tiennent que plus fortement à ceux qu'ils ont. « Puisque les savants et les musiciens, lui dit le P. Castel, ne chantent pas à votre unisson, changez de corde et voyez les femmes. Vous réussirez peutêtre mieux de ce côté-là. J'ai parlé de vous à madame de
Beuzenval ; allez la voir de ma part Vous verrez chez
elle madame de Broglie, sa fille, qui est une femme d'esprit. Madame Dupin en est une autre à qui j'ai parlé aussi de vous : portez-lui votre ouvrage ; elle a envie de vous voir et vous recevra bien. »
. Fort de cette recommandation, voilà Rousseau qui se présente à l'hôtel de Beuzenval où on l'invite au dîner de l'office,
* Correspondance, t. YI, p. 305.
humiliation que la marquise de Broglie lui sauve, puis à l'hôtel Dupin où l'attendait une meilleure réception , mais où, avec ses souvenirs des Charmettes et les étranges notions sur les femmes qu'il tenait de madame de Warens, il commit tout d'abord une lourde faute. Madame Dupin était à sa toilette quand on l'introduisit. « Elle avait les bras nus, les cheveux épars, son peignoir mal arrangé. Cet abord m'était très-nouveau ; ma pauvre tète n'y tint pas ; je me trouble, je m'égare; et bref, me voilà épris de madame Dupin. »
Rousseau n'avait alors que trente ans. Timide, sauvage, déjà ombrageux, il n'était pourtant pas encore l'ours mal léché, défiant, irascible, qu'il fut dix ans plus tard, et ses hommages, contenus dans de certaines bornes, n'avaient rien qui pussent blesser trop vivement une lwurgeoise spirituelle et habituée aux mœurs faciles du graud monde telle qu'était madame Dupin. Il avait le teint brun, au dire de madame d'Épinay qui le connut à cette époque : des yeux pleins de feu animaient sa physionomie. Quand on le regardait après qu'il avait parlé, on lui trouvait même une certaine beauté, quoique, l'effet produit et le retentissement de la parole effacé, il ne laissât guère que le souvenir d'un homme assez laid et qui avait de temps en temps Tair farouche, effet de sa mauvaise santé. Si donc il s'était borné à une admiration respectueuse, il est probable que madame Dupin n'eût pas entendu d'une oreille trop dédaigneuse ce s soupirs dont l'éloquence un peu sauvage formait une agréable distraction aux fades madrigaux que lui prodiguait sa cour d'académiciens, d'abbés et de cordons bleus. Elle le retint à dîner, le fit mettre à table à côté d'elle^ chanta pour lui en s'accompagnant du clavecin et lui parla de sa réforme musicale en femme qui s'y connaissait. Mais lui, victime de cette éducation de laquais et de femme équivoque qu'il devait à
CHE.NONCEAUX.
sa première position et à sa première maîtresse, il ne crut pas qu'une femme put, sans arrière-pensée galante, le regarder avec bonté et l'accueillir avec indulgence. Trop timide pour parler, il commit la faute d'écrire, et sans doute en termes très-clairs. « Elle garda deux jours la lettre sans m'en parlée, dit-il dans les Confessions. Le troisième jour elle me la rendit, m'adressant verbalement quelques mots d'exhortation d'un ton froid qui me glaça. Je voulus parler; la parole expira sur mes lèvres : ma subite passion s'éteignit avec l'espérance. j>
Le pis fut que, quelques jours après, M. de Francueil, beau-fils de madame Dupin, avec qui Rousseau étudiait la chimie sous la direction de Rotfelle, lui fit entendre que sa belle-mère trouvait ses visites à l'hôtel Dupin trop fréquentes et le pria de les discontinuer. On devine l'effet de cette invitation sur cette âme si prompte à s'ulcérer. Rousseau qui, dès cette époque, se croyait en butte à la haine du monde entier, n'eût pas manqué de voir quelque noire trahison dans ce qui n'était que le résultat de son manque de savoir-vivre, si madame Dupin, pour ne pas donner à cette babiole les proportions d'une aventure, ne l'eût fait prier, peu de temps après, de servir par intérim de gouverneur à son fils, M. deChenonceaux.
Rousseau, pour sauver son amour-propre, donne à entendre que M. de Francueil fut pour quelque chose dans son échec près de madame Dupin. a II était à peu près de son âge et du mien ; il avait de l'esprit, de la figure; il pouvait avoir des prétentions; on disait qu'il en avait auprès d'elle 1 . » Les Mémoires de madame d'Épinay ont ravi toute valeur à ces perfides insinuations. On sait, depuis la publication de ces Mémoires, que M. de Francueil était alors épris de cette dame
1 Voyez Lettre à madame de Warem, du 17 décembre 1747.
et que, grâce à elle, il se trouvait, aussi bien physiquement que jnoralement, incapable de marcher sur les brisées de Rousseau *. L'honneur de la mésaventure de ce dernier reste tout entier à sa timidilé, à sa position inférieure et à l'honnêteté de madame Dupin. |
Telle était la famille avec laquelle Jean-Jacquçs vint s'établir à Chenonceaux au commencement de l'automne 1747. Dans l'intervalle qui sépare cette année de celle de sa première entrée à l'hôtel Dupin, il avait visité Venise en qualité de secrétaire d'un ambassadeur ; il avait connu cette Thérèse qui devait exercer sur sa vie une action si durable et si fâcheuse ; il avait essayé, par l'influence de M. de Francueil, de faire recevoir à l'Opéra un ouvrage de sa façon, les Muses galantes. La politique et le théâtre lui avaient également tenu rigneur, et il se voyait, pour sa vie, associé à une femme qui lui fermait, mieux encore que ce double insuccès, l'horizon de la fortune et des honneurs. Il essaya donc, par l'intermédiaire de son ami Tbériot, de rentrer en grâce auprès de la maison Dupin, qu'il avait un peu négligée pour celle 1 de la Poplinière, et moyennant huit à neuf cents francs par an, il devint le secrétaire des deux époux. C'est avec ces modiques ressources qu'il devait suffire aux besoins de deux ménages ; car ses nouvelles fonctions l'obligeaient à occuper un logement à l'hôtel du Saint-Esprit, dans la rue Plâtrière, où était l'hôtel Dupin, et il avait en outre à payer, au haut de la rue Saint-Jacques, un autre loyer pour Thérèse Levas-
1 On lit dans les Confessions, t. p. 178, édit. Furne : « M. de Francueil me fit sur cette dame (madame d'Épinay des confidences bien singulières qu'elle ne m'a jamais faites elle-même, et dont elle ne m'a jamais cru instruit; car je n'en ouvris et n'en ouvrirai de ma vie la bouche ni à elle ni à qui que ce soit.
Les Mémoires, publiés sous le nom de madame d'Épinay N ont révélé le mystère honteux caché sous ces paroles.
seur, qui continuait à travailler, comme ouvrière en linge, à Y hôtel Saint-Quentin, où Rousseau l'avait connue.
Madame Dupin donnait à dîner; une fois par semaine, à Fontenelle, Marivaux, Mairan et autres beaux esprits. Grimm prétend que, ce jour-là, Rousseau avait son congé, tant on était éloigné de soupçonner ce qu'il était *. M. de Xlusset-Pathay a contesté l'anecdote Mais elle est confirmée par Marniontel et ne peut paraître invraisemblable, si Ton réfléchit à la piètre figure que devait faire dans un salon où brillaient des esprits tels que Fontenelle, Ruffon, Voltaire, Remis, l'abbé de Sairit- Pierre, des noms tels que le prince héréditaire de Saxe- Gotha, la princesse de Rohan, madame de Mirepoix, milaily Hervey, ce petit montagnard sauvage, mal dégrossi par madame de Warens et empêtré dans les embarras d'une liaison quasi honteuse et sans issue.
Mais tout atteste quà Chenonceaux ce rigorisme cessa pour faire place à une hospitalité plus indulgente qu'expliquent d'ailleurs la liberté de la campagne et les nécessités d'une habitation commune. Rousseau y fut véritablement l'hôte et le commensal de la famille Dupin. On montre encore la petite chambre qu'il occupait au premier étage du château et que madame Dupin appelait en riant : l'antre de l'ours de Genève. Rousseau avait, à côté de cette chambre, un laboratoire où il s'occupait de chimie en compagnie de M. de Francueil. « Nous nous mîmes, dit-il, à barbouiller du papier tint bien que mal sur cette science dont nous possédions à peine les éléments. » Les matinées étaient consacrées à madame Dupin, qui s'occupait d'un écrit sur les qualités que la société exige des femmes : quelque chose comme le Mérite des
! Correspondance de Grimm, t. VI, p. 203.
1 Histoire de la vie et des ouvrages de J. J. Rousseau, l re Mit., t. II, p. 72.
femmes, moins la poésie. Rousseau extrayait des auteurs anciens et modernes tout ce qui était relatif au sujet et arriva â rassembler ainsi des matériaux assez considérables qui existent encore à Chenonceaux à l'état de manuscrits. Cette collaboration assidue avec le fils de la maison et sa belle-mère impliquent un certain échange d'idées et une certaine égalité | de rapports, exclusifs de l'état de domesticité.
C'était alors une vie charmante que la vie de château. Cette société du dix-huitième siècle qui venait d'applaudir au triomphe de Fontenoy et aux débuts de Y Encyclopédie, jouissait avec délices de ces dernières années de calme où rien ne faisait prévoir encore les tempêtes et où les hardiesses de l'esprit n'avaient pas encore leur contre-coup dans le domaine des faits. Les financiers, qui, comme M. Dupin, avaient succédé aux grands seigneurs dans la possession de leurs châteaux, y exerçaient une hospitalité fastueuse, d'autant plus agréable que l'esprit y jouissait des mêmes droits que la naissance. Le plaisir que cette société aimable et spi- j rituelle affectionnait le plus à la campagne, c'était la comédie. Madame de Pompadour avait donné l'exemple et jouait la comédie à Bellevue et à Fontainebleau. Madame d'Épinay jouait la comédie à la Chevrette, chez M. de Bellegarde et forçait Rousseau d'y remplir un rôle. Madame Dupin, à l'imitation de la maîtresse de son beau-fils, voulut qu'on jouât la comédie à Chenonceaux, et, dans ce but, elle fit construire un petit théâtre à l'extrémité de la galerie b;îtie par Catherine de Médicis. C'est pour cette petite scène et pendant le premier séjour de Jean- Jacques à Chenonceaux, qu'il écrivit une comédie en trois actes et en vers, intitulée l'Engagement téméraire, et qui n'a, dit-il, d'autre mérite que beaucoup de gaieté, qualité qu'on serait même aujourd'hui tenté de lui contester. 11 est probable, quoiqu'il ne le dise
pas, qu'il y remplit un rôle, car il joua peu de temps après cette même pièce à la Chevrette, en compagnie de madame d'Epinay et de mademoiselle d'Ette.
% On faisait aussi force musique à Chenonceaux. « J'y composai, dit Rousseau, plusieurs trios à chanter, pleins d'une assez forte harmonie. » Joignez à tout cela des promenades sur l'eau ou dans la forêt, une société aimable et la bonne chère, et vous aurez l'idée de ce qu'était la vie de château au dix-huitième siècle, quand ce château avait pour maîtres un financier, homme de goût et millionnaire, et une femme • élégante et spirituelle. Vie charmante en effet, assez remplie par les travaux de l'esprit, les charmes de la conversation et des arts pour qu'on n'y sentit jamais de vide et qui réalisait ce qu'on peut rêver de mieux sur la terre : une oisiveté occupée.
Ce séjour de Rousseau à Chenonceaux n'occupe pas trente lignes des Confessions. 11 est difficile en les lisant de n'être pas frappé des différences que le temps apporte dans l'art, ou si l'on veut, dans la manière. Un écrivain de nos jours ayant à raconter ce séjour à Chenonceaux, commencerait par une description du château, s'étendrait com plaisamment sur son architecture, sur la beauté du paysage qui l'environne, sur la limpidité des eaux qui le baignent ; il toucherait en passant un mot de son histoire et trouverait moyen de faire preuve à la fois de connaissances archéologiques et historiques. Il imprégnerait tout cela de sa personnalité ; il y mêlerait ses impressions; il en ferait un cadre à sa propre figure. Rousseau, qui pourtant savait rendre la nature et qui peut passer pour le premier en date des écrivains paysagistes, Rousseau se contente de dire simplement : « Nous allâmes passer l'automne en Touraine, au château de Chenonceaux, maison royale sur le Cher, bâtie par Henri second pour Diane
de Poitiers dont on y voit encore les chiffres... On s amusa beaucoup dans ce beau lieu : on y faisait très-bonne chère : j'y devins gras comme un moine. »
Ce petit détail, complaisamment noté, serait sans doute aujourd'hui passé sous silence : il décèle un peu trop les mœurs de l'écrivain famélique, le mari de Thérèse Levasseur, encore mal guéri de ses convoitises d'antichambre. Mais ce peu que nous avons dit suffit pour indiquer la différence des temps et des manières.
On a longtemps montré dans le parc de Chenonceaux une allée qui bordait le Cher et qui s'appelait l'allée de Sylvie. Elle a été abattue il y a déjà une quarantaine d'années, lorsque le vieux parc fut dessiné à l'anglaise, ce qui n'empêche pas le concierge d'attester l'identité de la promenade qu'il montre sous ce nom aux enthousiastes de l'auteur d'Emile. C'est là que Rousseau a composé les vers qui ont pour titre l'Allée de Sylvie, vers qui sont peut-être les meilleurs qu'il ait faits, ce qui ne veut pas dire le moins du monde qu'ils soient remarquables. Qui les connaîtrait aujourd'hui s'ils n étaient pas de Rousseau? Le dix-huitième siècle n'a rien entendu à la poésie d'inspiration et de sentiment. Une ode de J. B. Rousseau, une belle strophe de Lefranc de Pompignan sur la mort de ce poëte, cinq ou six stances de Gilbert empruntées aux Psaumes, forment à peu près tout son bagage lyrique Les siècles qui raisonnent et critiquent ne sont pas ceux qui chantent. Ha fallu les catastrophes révolutionnaires, il a fallu le retour aux idées religieuses qu elles ont produit, pour faire éclore, au commencement de notre siècle, la véritable poésie lyrique.
1 Nous arrêtons, bien entendu, à la Révolution le dix-huitième siècle littéraire, et n'y comprenons ni Lebrun ni les Chénier.
CHENONCEADX. 557
Rousseau, en quittant Paris, avait laissé Thérèse enceinte. Il est probable que, préoccupé de la gêne extrême où le supplément de dépense et ce qu'il appelle les embarras de la marmaille allaient le jeter, lui qui, avec les neuf cents francs qu'il gagnait chez M. Dupin, avait à soutenir deux ménages, craignant surtout le pernicieux exemple que Thérèse et sa famille donneraient à son enfant, il conçut, pendant ce séjour à Chenonceaux, le projet qu'il exécuta à son retour à Paris. II est probable, de plu?, qu'il s'ouvrit de ce projet à madame de Francueil et qu elle l'en détourna. C'est à cette dame, en effet, qu'est adressée la lettre dans laquelle il essaye de justifier cette résolution et où percent, dès les premiers mots, les embarras de la conscience et le cri de la nature en lutte avec l'orgueil du philosophe : « Oui, madame, j'ai mis mes enfants aux Enfants-Trouvés. J'ai chargé de leur entretien l'établissement fait pour cela... Je leur dois la subsistance; je la leur ai procurée meilleure ou plus sûre au moins que je n'aurais pu la leur donner moi-même l . » Par une de ces contradictions si fréquentes chez Rousseau, en même temps qu'il adressait à madame de Francueil celte justification impossible, il écrivait pour la belle-sœur de cette dame, madame de Chenonceaux, le projet de ÏÉmile f . Le même homme qui ne se croyait pas apte à élever ses enfants, traçait pour ceux des autres des règles d'éducation.
On sait d'ailleurs aujourd'hui qu'il était loin, en 1751 , de donner à madame de Francueil les véritables raisons de cet abandon de ses enfants. Ce n'était pas de la misère seulement, c'était de leur mère surtout qu'il voulait les préserver. Le caractère de Thérèse qui, veuve à cinquante-trois ans d'un homme
1 Cette lettre porte la date du 20 «avril 1751 5 « Ce recueil de réflexions et d'observations fut commencé pour complaire à une bonne mère qui sait penser. » Prélace d' É mile.
que tout le monde autour d'elle proclamait l'inspirateur du grand drame révolutionnaire qui commençait, lui donna un palefrenier pour successeur, ce caractère explique suffisamment cette appréhension. Tout atteste qu'avec une pareille mère et de tels exemples, les enfants de Rousseau eussent cruellement fait rougir leur père 1 .
Revenons à Chenonceaux.
Rien dans les Confessions ni dans les Mémoires du temps n'indique que Rousseau ait fait à Chenonceaux un autre séjour que celui de 1747. La tradition locale veut toutefois qu'un premier essai du Devin du village ait été fait sur le théâtre de ce château sous la direction de l'auteur.
Le Devin du village fut composé à Passy, chez le joaillier Mussard, en 1751. Sa première représentation à Fontainebleau devant le roi et madame de Pompadour est du 1 8 octobre 1 752 . M. et madame Dupin, qui venaient d'unir leur fils, M. de Chenonceaux, à la fille de la vicomtesse de Rochechouart, vinrent sans doute, selon leur habitude, passer l'automne de 1751 en Touraine. Il est possible que Jean- Jacques fût de ce voyage.; car, bien qu'il eût déjà, à cette époque, répudié la place de caissier que M. de Franctieil,
4 La contre-partie de la lettre à madame de Francueil se trouve dans une autre lettre écrite vingt ans plus tard, et que les commentateurs de Rousseau ont trop négligée. Elle est datée de Monquin le 17 janvier 1770: « Mais, moi qui parle de famille, d'enfants! Madame,
plaignez ceux qu'un sort de fer prive d'un pareil bonheur; plaignezles s'ils ne sont que malheureux ; plaignez-les beaucoup plus s'ils sont coupables... J'aime mieux expier mes fautes que les excuser : quand ma raison me dit que j'ai fait dans ma situation ce que j'ai du faire, je l'en crois moins que mon cœur qui gémit et qui la dément. »
Ce douloureux aveu, ce simple cri parti des entrailles, plaide plus pour Rousseau que les dissertations philosophiques sur le sort des enfants trouvés, adressées à madame de Francueil, et que la prétention de former un homme affichée par Y Emile.
alors receveur général, lui avait donnée pur lui faire une situation moisis précaire, il est certain qu'il conserva longtemps des relations amicales avec la famille Dupin et qu'il y introduisit Grimm. Il raconte lui-même qu'il donna gravement, pendant tout un été, des leçons d'arithmétique à madame de Chenonceaux, belle et fière personne, qu'il ennuyait de ses chiffres éternels sans oser lui jeter une œillade. Jean-Jacques n'était plus alors ce petit secrétaire qu'on faisait dîner à l'office les jours de grande réception : le succès de ses deux discours avait attiré sur lui l'attention générale; il était un personnage. La réforme qu'il venait d'introduire dans son costume *, le parti par lui pris récemment de vivre indépendant en copiant de la musique, lui commençaient cette réputation de singularité qui fut pour presque autant que son génie dans la curiosité qu'il excita. Il n'est nullement étonnant que madame Dupin, qui l'aimait tendrement, tout en le traitant d'ours et de fou, ait voulu donner à ses hôtes de Chenonceaux les primeurs d'une œuvre de ce talent original,
11 n'a rien été imprimé des œuvres auxquelles madame Dupin travaillait en compagnie de Rousseau* Outre la traduction de quelques morceaux de Pétrarque et l'ouvrage sur le mérite des femmes dont nous avons parlé, elle a écrit, sous l'humble titre d'Essais, des résumés de ses opinions philosophiques et littéraires, et de petits traités de morale dont les manuscrits existent à Chenonceaux. George Sand, qui les a lus, en fait grand .cas. Reste à savdir quelle est dans ces écrits la part du collaborateur.
Madame Dupin a composé encore la préface des Observations sur l'Esprit des lois, ouvrage capital de son mari.
* Confessions, p. 189 ; édit. Furnc.
Ce livre, à la rédaction duquel les PP. Plesse et Berthier eurent part, parut à Paris vers 1 750 ! , en trois volumes in-8°. II fit, à ce qu'il paraît, une certaine sensation, et Ton assure que madame de Pompadour , amie de Montesquieu , s'en émut. L'auteur, pour lui plaire, jeta au feu l'édition entière. Ce sacrifice d'auteur applaudi est grand, même de la part d'un courtisan. Aussi M. Dupin s'a r rangea- t-il de façon à ce que quelques exemplaires échappassent à l'incendie. Grimm prétend que M. d'Argenson refusa de rendre le sien et que les héritiers Dupin le trouvèrent dans sa bibliothèque. On voit, en effet, dans la bibliothèque de Chenonceaux un exemplaire de ce rare ouvrage 1 . George Sand en possède un autre qui lui vient de son grand-père. L'illustre écrivain tient ce livre en grand estime. C'est, d'après son dire, un très-bon ouvrage, d'une critique serrée, qui relève toutes les contradictions de l' Esprit des lois et présente, de temps à autre, des aperçus beaucoup plus élevés sur la législation et la morale des nations.
Madame Dupin, qui survécut pendant de longues années à son mari, se réfugia à Chenonceaux durant l'orage révolutionnaire. Le souvenir de Jean-Jacques l'y suivit et l'y protégea. Une piotection plus puissante encore lui vint de ses bonnes œuvres et de la réputation de charité qu'elle s'était acquise. Elle mourut paisiblement dans cette retraite en \ 799, âgée de quatre-vingt-treize ans, sans avoir été contrainte de faire d'autre sacrifice à l'esprit du temps, dans ce château si
1 Et non en 1757, comme ledit Barbier, Dict. des anonymes. On a très-bien remarqué, avant nous, que Montesquieu, étant mort en février 1755, n'avait pu demander la suppression d'un ouvrage paru en 1757. Voyez Notice biographique, historique et littéraire sur M. Claude Dupin dans le Bulletin du bibliophile de mai 1859.
- M. du Plessis, dans la notice citée à la note qui précède, affirme même qu'il s'y en trouve deux. On voit aussi dans la même bibliothèque le manuscrit des Observations; mais il n'est pas autographe.
peuplé dè souvenirs monarchiques, que celui de quelques tableaux historiques et de quelques emblèmes jugés séditieux. M. de Villeneuve, son neveu, lui éleva dans le parc de Francueil un monument qui subsiste encore.
M. Dupin de Francueil, protecteur et collaborateur de Rousseau, était, comme nous l'avons dit, fils d'un premier mariage de M. Dupin. Il épousa en secondes noces une fille naturelle du maréchal de Saxe, veuve à seize ans d'un bâtard de Louis XV. De ce second mariage de M. de Francueil naquit, en 1778, un fils qui est le père de George Sand. L'auteur du Marquis de Villemer descend donc tout à la fois, dans sa ligne paternelle, de M. Dupin et du maréchal de Saxe, et c'est ainsi qu'elle a pu dire qu'elle était, en ligne irrégulière il est vrai, proche parente des rois Louis XVIII et Charles X.
M. de Francueil avait de son premier mariage une fille qui épousaM. de Villeneuve, lequel, étant en même temps le propre neveu de madame Dupin, hérita à ces deux titres de Chenonceaux. Le fils unique de ce dernier, M. le comte René de Villeneuve, est donc le cousin germain de George Sand, et c'est par suite de ce lien de famille que l'illustre écrivain va quelquefois demander aux ombrages de Chenonceaux l'inspiration qu'ils ont jadis prêtée à Rousseau, ce talent qui a avec le sien tant de rapports intimes et comme un air de famille. Elle agite le problème social aux lieux où il posa le problème politique ; le Compagnon du tour de France a été rêvé peutêtre dans la chambre où fut esquissé le Contrat social.
Chenonceaux, comme le château de la Belle au bois dormant, a eu la rare fortune de dormir pendant près d'un demi-siècle, oublié des bandes rouges et noires. Quand le culte du passé, quand la véritable tradition du beau, quand le respect pieux pour les miracles de l'art gothique et de l'art
de la Renaissance se sont réveillés en France, il a suffi de rassembler quelques meubles, de restaurer quelques peintures, de retoucher quelques pierres, de rajuster quelques détails d'ornementation, pour rendre à ce château son caractère et sa physionomie primitifs. Cette œuvre délicate de restauration, M. le comte et madame la comtesse de Villeneuve l'ont entreprise avec amour et dévouement. S'ils n'ont pas tout faitj et si tout ce qu'ils ont fait n'est pas irréprochable, on ne leur en doit pas moins, au nom de l'art et de l'histoire, toutes sortes de remercîmenls pour le soin pieux, pour la bienveillance tout artistique avec lesquels ils conservent et exhibent ce curieux spécimen des villas royales du seizième siècle l .
1 Depuis que ces lignes ont été écrites, madame la comtesse de Villeneuve est mûrie, laissant en Touraine une mémoire vénérée, que son caractère aimable et bienveillant et ses nombreux bienfaits défendent contre l'oubli; son mari l'a suivie de près dans la tombe. Chenonccaux sera prochainement mis eu vente, et Ton prèle à l'un des rois de la finance l'intention de l'acquérir. Ce serait une bonne fortune pour cette belle résidence qui, comme on l'a pu voir, doit déjà une partie de son illustrai ion à des financiers. Plus opulents et tout aussi amis des arts que leurs devanciers du dernier siècle, les grands financiers de nos jours sont au premier rang de ceux, en bien petit nom* bre, qui savent et peuvent restaurer dignement de telles demeures.