‹ Les résidences royales de la LoireChapitre 7 sur 68 · AUTRE PROBLÈME · texte numérisé non relu

AUTRE PROBLÈME

f Henri II a beaucoup fait pour Chambord. C'est à lui que sont dus l'escalier de la cour de l'ouest et l'achèvement de la chapelle. Le croissant et FH couronné se voient dans les parties du château qu'il a terminées. Le croissant, l'un des attributs de Diane de Poitiers, était aussi, comme on sait, la devise du roi ; ce que confirme la légende : Donec tolum impleat orbem.

Le 16 janvier 1552, Henri II ratifia à Chambord, en présence du marquis Albert de Brandebourg, le traité qu'il avait conclu, Tannée précédente, à Fontainebleau avec les princes protestants d'Allemagne sur lesquels Charles-Quint avait remporté quatre ans auparavant la victoire de Mulberg.

Ce traité valut à Henri II la possession du duché de Lorraine. Il fut le signal d'une guerre sanglante que Charles- Quint ne devait pas voir finir, et qui se termina, après sept ans de luttes, par le traité de Cateau-Cambrésis.

Pendant la durée de cette longue guerre, la cour fit à Chambord le premier essai des arquebuses perfectionnées par Dandelot, colonel général de l'infanterie française et frère de l'amiral de Coligny. Cette arme avait été jusqu'alors si massive et si pesante qu'il fallait deux hommes pour la porter. Dandelot la rendit plus légère et substitua le croc au rouet.

Il était loin de se douter que l'arme meurtrière qu'il perfectionnait ainsi devait, entre les mains de Maurevel, porter le premier coup à son illustre frère, et donner le signal de la Saint-Barlhélemy.

Chambord n'a conservé aucun souvenir de Henri IV . Quoiqu'il fut grand chasseur, comme tous les Bourbons, le Béarnais préféra toujours Saint-Germain, d'où il surveillait de plus près sa capitale, et qu'il rebâtit presque en entier sur un désir de Gabrielle. Le mélancolique Louis XIII devait se plaire davantage dans les vastes solitudes de Chambord et au milieu des sites austères qui l'entourent. Citait là un cadre fout fait pour cette pale et maladive figure, une de celles que l 'histoire et le roman ont le plus curieusement étudiées. On aime à se le représenter, ce roi fantôme, plié sous le fardeau de la royauté, vêtu de noir, descendant lentement les degrés du grand escalier de Chambord, appujté sur la tête blonde du Grand Ecuyer qu'il caresse avec là même insouciance qu'il a laissera tomber. Disons toutefois, au risque d'enlever quelque charme à la dramatique création de M. Alfred de Vigny, que Louis XIII ne séjourna jamais d'une façon continue à Chambord. Peut-être, une fois ou deux, dans les premières années qui suivirent sa majorité, s echappa-t-il du château de Blois pour venir voler le faisan dans les plaines de la Sologne ; mais ces courtes excursions n'ont point, à notre connaissance du moins, laissé de trace dans les Mémoires de l'époque.

Le roman, qui ne prise que la vérité des sentiments, peut faire bon marché de la vérité historique : les écrivains qui prétendent reconstruire le passé des résidences princières, devraient, ce semble, se montrer plus scrupuleux.

Presque tous ceux qui ont traité de Chambord s'accordent à faire de ce château le théâtre d'une petite scène dont

CHA M BORD

Louis XIII et mademoiselle de Hautefort sont les acteurs. Cette anecdote a fait fortune, parce qu'elle peint au vif la pudibonde réserve du monarque; mais elle aurait grand besoin qu'on la passât au crible d'une saine critiqua. La version qu'on en trouve dans la vie imprimée de mademoiselle de Hautefort, et que M. Cousin a adoptée l , diffère notablement de celle que donnent les Mémoires de Montglat, et cette différence est déjà de nature à soulever bien des doutes. Quelque gaucbe et niaisement pudique qu'on le suppose, peut-on admettre que Louis XIII ait, en effet, imaginé d'introduire des pincettes (les grosses pincettes d'une cheminée de cette

époque) dans la cachette où venait de se dissimuler le billet il/

qu'on lui refusait? M. Cousin, choqué sans doute de l'invraisemblance, et plus délicat que les historiens de Chambord 8 , suppose que les pincettes étaient d'argent 3 . Il eût mieux fait, selon nous, d'adopter la version de Montglat, qui ne parle d'aucune espèce de pincettes*.

« Madame de Hautefort, p. 14.

8 Dans le Chambord de M. de la Saussayc (sixième édit.), on voit une gravure empruntée à la Loire historique de M. Touchard-Lafosse, où Louis XIII est représente donnant l'ordre à mademoiselle de Hautefort de lui remettre le billet et saisissant, pour le chercher sous la collerette de la dame d'honneur, des pincettes presque aussi grandes qu'elle. Ailleurs on voit François I er faisant lire à sa sœur les deux vers qu'il vient d'écrire sur le vitrail d'un cnbinet de Chambord. Ces deux critiques n'ont point pour objet d'enlever leur autorité aux consciencieuses recherches de M. de la Saussaye, mais seulement de montrer que les plus érudils se trompent fréquemment, et de les rendre, par cette considération, indulgents pour les erreurs que nous-méme avons pu commettre.

5 « Louis XIII, dit-il, prit les pincettes d'argent qui étaient auprès du feu. »

4 Mémoires, coll. Petitot, t. XLIX, p. 239. Dreux du Radier ne fait pas non plus mention de pincettes. Anecdotes des reines et régentes, t. VI, p. 293.

Mais ce n'est pas le fait en lui-même, c'est seulement le lieu où on le place que nous entendons critiquer. Un simple rapprochement de dates suffira pour établir qu'il n'a pu se passer à Chambord. Marie de Hautefort naquit en l'année 1616; elle n'avait que dix ans et ne cachait pas encore de billets sous sa collerette lorsque Louis XIII donna Chambord à son frère au mois de juillet 1626 l . Or, depuis cette époque, Louis XIII, presque continuellement brouillé avec le duc d'Orléans, ne fut jamais tenté de le visiter dans ses terres. Une pareille visite, dans l'état habituel des relations des deux frères, eût été un événement politique dont les Mémoires du temps, et en particulier ceux de Gaston lui-même, n'eussent pas manqué de conserver la mémoire*. La Manon Delorme, de M. Victor Hugo, dont le quatrième acte se passe à Chambord, en 1638, époque où Gaston était en état de conspiration permanente contre son frère, pèche sur ce poiut contre la vérité historique. L'anecdote du billet cherché avec des pincettes, en tant du moins qu'événement arrivé à Chambord, doit donc, comme celle des vers écrits par François I er sur une vitre, être restituée aux recueils d'awa, d'où des écrivains sérieux n'auraient pas dû l'exhumer.

Chambord, nous venons de l'indiquer, fut compris avec le comté de Blois et le duché d'Orléans dans l'apanage constitué par Louis XIII à son frère, à l'occasion du mariage de ce dernier avec mademoiselle de Montpensier. Ce mariage donna lieu à l'audacieuse conspiration qui coûta la vie au comte de Chalais. Gaston épousa à Nantes même, pendant le procès de sa victime, la princesse, cause innocente de la catastrophe,

1 Le P. Anselme, Maison royale de France, t. I er .

a L'itinéraire des rois de France qu'on trouve à la suite du Voyage de Charles IX (Paris, Chaubert, 1759, t. I* r , in- 4) ne signale même aucun séjour de Louis XIII à Blois à narlir de 1020.

CHAMBORD

et reçut en même temps, pour récompense de sa lâclie conduite, le brillant apanage dont Chambord faisait partie. 11 le conserva jusqu'à sa mort, arrivée le 2 février 1660, époque où ce château fit retour à la couronne.

Page 1