CHAPITRE V
Retraite du 2^ corps. — La mort du général Douay. — Un tableau du peintre Werner. — Le Kronprinz devant le cadavre du général Douay. — Assaut du château de Geisberg. — Version d'un lieutenant du 23^ chasseurs à pied. — Lettre du capitaine G. du Closel. — Lettre d'un rédacteur de la Gazette de V Allemagne du Nord.
Pendant deux jours, le grand quartier général fut sans nouvelles du 2® corps. Sa retraite vers Sarreguemines, marche de flanc sur notre extrême frontière, lui avait mis de nouveau l'ennemi sur les bras, et le général Frossard, obligé de se rejeter dans la direction de Château-Salins pour échapper à sa poursuite, avait dû faire une route plus que double de celle qui eût été nécessaire. L'anxiété ne se dissipa que quand on apprit son arrivée à Gros-ïenquin et la continuation de sa marche sur Metz.
Le jour, nous l'avons déjà dit, où le général Frossard se laissait battre, le maréchal de Mac- Mahon donnait une suite à la hauteur de son
grade, au combat deWissembourg, premier échec à son actif.
Un dernier mot, à propos d'un incident capital de ce combat.
Différentes versions de la mort du général Abel Douay, qui y commandait, ont circulé pendant et après la guerre. Le Petit Journal en a donné une nouvelle dans son numéro du 19 septembre dernier :
Le peintre allemand Antoine Werner, disait cette feuille, avait exposé cette année, au Salon de Berlin, un tableau représentant le Krouprinz Frédéric devant le corps du général Abel Douay. A ce sujet, la Gazette de V Allemagne du Nord raconte qu'elle a reçu une très importante communication par écrit sur cet événement historique, de laquelle il résulterait que le général Abel Douay aurait été tué en J870 par un de ses propres officiers, du 2« ou du 3« régiment de turcos.
A l'appui de cette allégation, la Gazette raconte que le personnage auquel on doit cette révélation fut chargé, après la bataille, d'escorter un convoi de prisonniers français, parmi lesquels se trouvait un officier de turcos frappé mortellement. C'est ce dernier qui lui apprit que le général Douay avait été tué par un de ses camarades dans les circonstances suivantes :
Les turcos, postés dans les vignobles de Wissembourg, murmuraient parce qu'on ne les laissait pas charger l'ennemi. Lorsque les Bavarois montèrent à l'assaut, le général Douay commanda de battre en retraite. A ce moment, un officier de turcos prit son revolver et fît feu sur le général, en criant : « Traître, voilà pour toi!... » Puis, il se brûla la cervelle.
DE l'année terrible. 53
Le narrateur était aux côtés de l'assassin.
La Gazette relate, en outre, que l'empereur Frédéric, parlant de la mort du général Douay, dit que lui et son état-major furent étonnés lorsqu'ils arrivèrent à l'endroit où le général était tombé, car les projectiles allemands ne pouvaient porter de ce côté. On crut alors à une balle perdue.
Dans un autre numéro, le même journal complétait ainsi son premier article :
Nous avons donné tout récemment le récit publié par la Gazette de l'Allemagne du Nord au sujet de la mort du général Abel Douay, à Wissembourg. II résulte delà version de la Gazette que le général Douay avait été tué par un de ses officiers.
Le Matin paru hier publie à ce sujet la lettre suivante qui donne un démenti formel à la version de la feuille allemande :
Versailles, le 20 septembre 1890.
A Monsieur le Directeur du Matin.
Monsieur,
Le Matin du 18 septembre a publié, au sujet de la mort du général Abel Douay, à Wissembourg,le4 août 1 870, et sous le titre de : Curieuses révélations, un récit extraordinaire de la Gazette de V Allemagne du Nord.
Vous pouvez hardiment y opposer un démenti catégorique, et honorer ainsi la mémoire du vaillant général qui a eu l'honneur d'attacher son nom à l'héroïque combat de Wissembourg comme celle de l'armée qu*il commandait.
Les relations françaises de cette journée, faites par des témoins oculaires, médecins et officiers, ont établi d'une manière indiscutable que le général A. Douay a été tué, presque sur le coup, par un éclat d'obus qui lui a déchiré les entrailles. Il a été atteint sur les pentes du Geisberg, près d'une batterie de mitrailleuses, et a succombé, sous les yeux des médecins français, à la ferme du Schafbusch, peu de temps après.
L'endroit où il a été frappé était exposé en plein feu des batteries allemandes de Schweigen, du Windhog et d'Altenstadt, et c'est évidemment invention pure d'attribuer à l'empereur Frédéric — qui était en 1870 le prince royal commandant la iii^ armée allemande — un étonnement que le général Douay ait pu tomber à l'endroit où il a été frappé à mort.
Le prince prussien avait de tout autres sentiments quand il se fit conduire devant le cadavre du général Douay. Entouré de son état-major, il fit découvrir son visage, et, nu-tête, le désigna à son entourage en disant avec émotion : « Das war ein icackerer Held! C'était un vaillant héros'! »
Il était, en effet, le digne chef de la petite phalange française qui, pendant six heures, s'était battue à un contre sept, avait infligé à l'ennemi des pertes supérieures aux siennes, de cette troupe héroïque à laquelle l'empereur Guillaume II, dans le toast qu'il a porté à Liegnitz le lundi 15 septembre, a rendu un hommage glorieux et mérité, en disant que « le régiment de grenadiers Roi Frédéric-Guillaume I'''' a pris d'assaut une position défendue par un ennemi brave et qui s'est défendu très courageusement ».
Il s'agit de l'assaut du château du Geisberg. Tout le roman raconté à la Gazette de V Allemagne du Nord ne tient pas debout comme il est facile de s'en assurer.
DE L ANNEE TERRIBLE. Ho
Il a été porté au journal par un soi-disant officier « chargé d'escorter un convoi de prisonniers français parmi lesquels se trouvait un officier de turcos frappé mortellement, et qui aurait révélé que le général Douay avait été tué par an officier de turcos au cri de : « Traître, voilà pour toi ! »
Les soldats frappés mortellement sont mis, me semblet-il,à l'ambulance et n'embarrassent pas les convois de prisonniers.
En outre, les Bavarois descendus des hauteurs de Schweigen en savent quelque chose, — les turcos ont donné, en réalité sans en être empêchés, mais y étant poussés, au contraire, par le général, l'assaut aux hauteurs de Schweigen, y ont refoulé les Bavarois et ont même conquis un instant deux pièces de canon qu'ils entraînèrent à bras.
Quand les Bavarois à leur tour, à la fin de ce sanglan combat, vers une heure, furent en situation de donner l'assaut, grâce à l'entrée en ligne, dès dix heures du matin, des v*^ et xi® corps prussiens, l'assaut eut lieu dans la ville de Wissembourg même, après que la porte de Landau eut été abattue à coups de canon.
A ce moment, le général Douay, frappé vers dix heures et demie, était mort, et par conséquent incapable de donner aux turcos l'ordre de la retraite.
A ce moment encore, cette admirable troupe se faisait hacher par le xi^ corps prussien, près de la gare, en un endroit qui a reçu et conservé le nom héroïque de « cimetière des turcos ».
Le récit du journal allemand est donc controuvé en tous points.
Affirmez hautement que, dans lajournée mémorablede Wissembourg, le général Abel Douay est mort noblement au champ d'honneur, et que le coup qui l'a tué n'a pas été celui d'un officier français assassin.
o6 LES RESPONSABILITÉS
Veuillez agréer, Monsieur le directeur, l'assurance de mes sentiments les plus distingués.
Et le 24 septembre 1890 le Petit Journal revenait sur la question dans l'article suivant :