‹ Les responsabilités de l'année terribleChapitre 14 sur 66 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Une heure plus tard, dans la même journée d'hier, M™° Abel Douay, veuve du général, nous apportait au

Petit Journal le document suivant qui met fin pour nous à la discussion et rétablit les faits dans leur vérité historique.

Ce document est une lettre du capitaine d'état-major, G. du Closel, qui fut à Wissembourg le dernier aide de camp du général Abel Douay.

* Versailles, le 1" octobre 1871.

Madame,

J'étais seul avec le général au moment où il a été frappé mortellement; les autres officiers de son étatmajor et l'escorte étaient à l'abri, dans un chemin creux, que nous n'avions pas pensé à prendre, parce que le général s'était arrêté un moment pour donner des instructions à l'aide de camp de M. Pelle, venu de la part de son chef lui demander l'autorisation de se retirer devant des forces trop supérieures. Le l'^'" régiment de tirailleurs algériens était engagé seul contre tout un corps bavarois.

Nous avions été reconnaître une forte attaque qui se prononçait sur notre droite, en face de Geisberg, et s'ajoutait aux deux attaques sur notre gauche, à Wissembourg, et au centre, par Altenstadt. Nous revenions quand le capitaine d'état-major est arrivé au-devant du général. Celui-ci a fait filer l'escorte par le chemin que je vous ai indiqué plus haut. Les officiers ont suivi. J'étais le plus près de lui et n'ai pas suivi le mouvement. Quand le capitaine de Rainvillers s'est éloigné, préoccupés, le général et moi, de la gravité de la situation, nous n'avons pas pensé au petit chemin et nous nous sommes retirés par le plateau, exposés au feu des batteries prussiennes, qui tiraient sur nos mitrailleuses.

Les obus pleuvaient autour de nous; le général m'a dit d'aller voir si nous ne pouvions pas entrer dans le

DE L ANNÉE TERRIBLE. o9

chemin ; j'étais donc un peu en avant de lui, au moment où nous avons été frappés tous deux en même temps, lui au ventre, et mortellement, hélas ! moi au pied, assez gravement.

L'éclat a traversé ma botte, entamé l'os du talon et est entré dans le ventre de mon chevaL La pauvre bête a fait un bond prodigieux en avant, en sorte que je n'ai point vu tomber le général; mais j'ai entendu un cri et mon cheval ayant pu arriver jusqu'à la route de Wissembourg, à quelques pas de là, j'ai communiqué mes inquiétudes aux autres officiers de son état-major, que je rejoignais. J'ai su qii'on avait été relever le général et qu'on l'avait conduit à l'ambulance dans une voiture de cantine, pendant que des hommes m'y portaient.

Le médecin militaire qui m'a pansé, lui a aussi donné des soins. 11 m'a dit ce même jour, deux ou trois heures après ma blessure, qu'il lui avait été confié sans aucune connaissance, le pouls presque imperceptible, ce que les médecins appellent filiforme, et qu'il n'avait pas vécu une demi-heure.

Ces détails sont bien cruels, mais malgré le déchirement que vous causeront ces souvenirs, il me paraît naturel et tout à fait respectable que vous désiriez être instruite de tout ce qui se rapporte aux derniers moments de celui que vous avez perdu et dont la mémoire mérite un véritable culte, car c'était un homme d'une droiture et d'une dignité rares, en même temps qu'un héroïque soldat.

G. DU Closel,

Capitaine d'état- major.

Ce document clôt toute discussion ultérieure, nous le répétons, et met à néant l'invention du journal prussien.

J'ai voulu essayer de savoir positivement si cette légende avait quand même une base sérieuse, et je me suis empressé d'écrire à cet effet à la Gazette de V Allemagne du Nord. Voici ce qui m'a été répondu :

Berlin, le 3 octobre 1890.

Très honoré Monsieur le comte.

J'aurais un plaisir tout particulier à répondre à vos. désirs, moSsldi Gazette de V Allemagne du Nord a imprimé la lettre qui a ouvert la discussion sur la mort du général Douay en entier, dans son numéro n° 434, et nous ne pouvons vous fournir d'autres documents sur ce point.

La lettre est écrite par un monsieur qui, en 1870, se trouvait dans le service des volontaires des ambulances sur le champ de bataille de Wissembourg. Son destinataire est un personnage haut placé qui, en son temps, approcha de près le prince impérial, plus tard empereur Frédéric, et avait entendu de sa propre bouche 1? remarque que la Gazette de V Allemagne du Nord avait ajoutée à cette lettre.

Depuis, ce journal a aussi imprimé des opinions françaises sur le cas discuté et, comme il l'a dit pour son compte, je suis aujourd'hui persuadé qu'un éclaircissement authentique est devenu actuellement presque impossible.

Agréez, Monsieur le comte, l'assurance de la profonde estime avec laquelle je suis votre dévoué

PiNDTCH, Rédacteur de la Gazette de l'Allemagne du Nord.

M. le comte d'Hérisson, Paris.

DE l'année terrible. 61

Cette lettre a été le billet d'enterrement définitif de la question soulevée.

La Gazette de V Allemagne du Nord n'ayant nommé personne, ni l'auteur de la lettre ni son destinataire, il n'y a pas lieu de s'arrêter à la discussion qu'elle a soulevée et qui, par suite, n'offre aucune garantie au point de vue historique.

Néanmoins, je tiens à exprimer ici mes remerciements à son rédacteur pour l'aimable empressement qu'il a mis à me répondre.

Je terminerai en disant qu'il est regrettable que ^me 1^ générale Douay, malgré ses recherches, n'ait jamais pu retrouver le chirurgien qui avait soigné son mari.

Page 1