‹ Les responsabilités de l'année terribleChapitre 15 sur 66 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Appréciation succincte de MM, de Pdvière et d'Andlau. — Le maréchal de Mac-Mahon après Wissembourg. — Le nouveau Bayard. — Retraite et abandon de toutes les lignes de défense. — Un point à élucider. — Lettre du capitaine de France. — Première idée de la concentration sous Metz. — L'empereur seul véritable chef de l'armée du Rhin. — Son inaction. — Mouvement tournant des armées allemandes.

M. de Rivière glisse sur la bataille de Wœrth ou de Reichshoffen :

En même temps que la nouvelle de la triste issue du combat de Forbach arrivait au quartier généralimpérial, on y apprenait la défaite de Reichshoffen et la retraite précipitée du maréchal de Mac-Mahon.

C'est tout. M. d'Andlau n'est pas plus explicite et ne s'arrête pas davantage sur la retraite précipitée :

Au moment même où avait lieu le combat de Spickeren, se livrait la terrible bataille de Reichshoffen; le corps du maréchal de Mac-Mahon y était anéanti et entraînait dans sa déroute celui du général de Failly.

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J'ai là deux raisons excellentes de m'appesantir sur cette retraite précipitée et sur cette déroute.

Le combat de Wissembourg avait éclairé plus que suffisamment le maréchal de Mac-Mahon sur l'importance des forces ennemies qui envahissaient l'Alsace. Il avait devant lui toute la m*' armée allemande, commandée par le Kronprinz de Prusse et pas d'autre moyen de résistance immédiat à lui opposer que le premier corps, diminué de la division détruite à Wissembourg par sa faute, mais augmenté d'une division du 7^ corps qui l'avait rejoint.

Son unique espoir, pour la journée du 6 août, — il est vrai qu'il s'était mis en tête qu'il ne serait attaqué que le 7, — consistait dans l'arrivée problématique du corps du général de Failly, réuni à Bitche, moins la brigade Lapasset, restée à Sarreguemines, on ne savait pour quelle cause.

Tout lui commandait donc une extrême prudence.

Je crois avoir précédemment démontré que la position choisie par le maréchal était la plus défectueuse qu'il pût prendre pour livrer bataille. Était-il même forcé de la livrer avant d'avoir cherché un meilleur terrain, ce qui n'eût été ni long ni difficile, et rallié les deux corps ajoutés le 0 août à son commandement? Je ne le pense pas.

Et quand même, ce qui n'a rien d'impossible, il

aurait ignoré à quel nombre d'ennemis il avait affaire, ce n'en était pas moins une raison pour lui de se mettre en retraite, lentement, aussitôt après Wissembourg, jusqu'à ce qu'il eût été fixé à cet égard.

' Vingt-quatre heures gagnées lui auraient permis de recevoir le choc du Kronprinz avec un effectif moins dérisoire. En rase campagne, il est presque toujours facile à un général, même lorsqu'il n'est pas un César, de refuser le combat.

Certes, la défaite fut glorieuse pour son corps d'armée tout entier et pour lui, comme soldat; mais elle aurait dû faire réfléchir en haut lieu. Le maréchal de Mac-Mahon n'était pas plus capable que le général Frossard du commandement en chef. La seule différence entre eux, c'est que le maréchal marchait au canon, mouvement stratégique devenu l'A B C du métier depuis* Grouchy, et que le général s'en sauvait.

En dépit de la légende, les charges de la cavalerie du général Michel dans les houblonnières et celles que son rapport qualifie de brillantes, des cuirassiers dans des rues barricadées — la peinture en a perpétué le souvenir — sont depuis longtemps connues, et l'on n'ignore pas comment s'exécuta la retraite que ce même rapport présente comme accomplie par des troupes, qui firent bonne contenance.

Elle fit pendant à la débandade du S'' corps.

Au milieu d'une inénarrable confusion de ses régiments, enchevêtrés les uns dans les autres, par la nuit noire, le maréchal de Mac-Mahon, l'homme de bronze, le héros de Malakoff et de Magenta, celui que le comte de Chambord devait baptiser le nouveau Bayard, marchait, la tète perdue, sans songer un seul instant à mettre un peu d'ordre dans le chaos qui l'environnait, sans faire une seule fois acte de commandement, sans se souvenir qu'il a là, à côté de lui, la trouée de Saverne, si connue, si facile à défendre, même avec une force inférieure à celle qu'il possédait en propre.

Il laisse derrière lui tous les tunnels ouverts et libres, exemple que s'empresse de suivre le 5*" corps qui, n'ayant pas combattu et, le 7, occupant Phalsbourg sans y voir l'ennemi, ne s'inquiète nullement à son tour de la défense des basses Vosges et de leurs défilés.

Les avantages des lignes et des eaux de la Seille lui échappent, et, cependant, lorsqu'il commandait à Nancy, une étude avait été faite, afin d'indiquer le parti qu'on en pouvait tirer pour la défense du pays.

En vain le télégraphe impérial de Metz et un officier du grand état-major lui donnent l'ordre de ne pas dépasser Nancy, où arrivait le 6° corps, sous les ordres du maréchal Canrobert, ce qui lui eût permis de se réunir au gros de l'armée, il fuit toujours!

La ville de Nancy n'est pas le point à défendre, mais depuis Frouard, le plateau et la forêt de Haye, ayant Toul comme appui ou refuge en cas de revers, présentent toutes les bonnes conditions pour une bonne défense et pour arrêter une armée.

Le corps du général Félix Douay — 7^ — apprenant le désastre, se replie, abandonné à lui-même, sans savoir oii il va.

Celui du général de Failly — 5^ — courant après son commandant en chef, passe à travers le 2^ corps, qui avait beaucoup d'hommes en arrière, pour le rejoindre seulement à Luxeuil.

A Bar-sur-Aube enfin, le maréchal de Mac-Mahon respire. Il est à trente lieues de la ligne de défense — ligne de l'Haye — occupée maintenant par l'ennemi, et la droite de l'armée du Rhin se trouve, grâce àcette interminable retraite, séparée définitivement du centre et de la gauche, qui sont à Metz, et tout près desquels il vient de passer !

S'il avaitralliéà Nancy les 1", o'^et 7« corps au 6*, il y aurait eu surce point au moins 100 000 hommes» opérant dans un pays d'une défense facile. Les autres corps et la Garde se retiraient pas à pas pour couvrir ses mouvements.

H en serait résulté la réunion des deux armées du Rhin et de la Moselle, qui auraient pu prendre résolument l'offensive et, malgré Spickeren et Wœrth, changer la face des choses. Mais cette

réunion, le maréchal de Mac-Mahon ne l'a peutêtre pas voulue.

Ce point demande à être élucidé, car il est d'une importance capitale.

Dans sa déposition du 12 juin 1872, M. le maréchal de Mac-Mahon, à la question qui lui était adressée : « Quels ont été vos rapports avec le maréchal Bazaine? » répondait ainsi :

Jusqu'au 9 août 1870, j'ai été directement sous les ordres de l'empereur, avec lequel je correspondais le plus souvent par l'intermédiaire du major général.

Le 9 août, à Blamont, je reçus de ce dernier une dépêche m'informant que l'empereur, voulant mettre de l'unité dans le commandement, avait décidé que le maréchal Bazaine prendrait le commandement de tous les corps d'armée, et qu'à partir de ce jour, le commandant de chaque corps prendrait directement ses ordres.

Ayant précédemment reçu pour instructions de me diriger sur le camp de Châlons, je continuai ma marche vers ce point, et je ne me rappelle point avoir écrit au maréchal Bazaine avant Varrivée à ce camp.

On sait, en effet, que, par une dépêche du 7 août, l'empereur avait annoncé sa décision de concentrer l'armée active sur Châlons.

L'aile gauche sous le maréchal Bazaine sera concentrée à Metz d'ici quarante-huit heures, dit textuellement cette dépêche, dans sept jours à Châlons.

Le maréchal Bazaine fut probablement le seul qui n'en eut pas connaissance.

Elle avait été adressée au ministre de la guerre, à Paris, et au maréchal de Mac-Mahon, ainsi qu'au géne'ral de Failly, à Saverne, à neuf heures du soir, et maintenait un ordre déjà donné par l'empereur à ces deux officiers généraux, aussitôt après la nouvelle reçue de la perte de la bataille de ReichshofTen. De plus, le major général envoyait le même jour le capitaine Vosseur à la recherche du 2^ corps, avec mission de transmettre le même ordre au général Frossard.

Mais le 8, tout était changé. Le maréchal de Mac- Mahon et le général de Failly ne devaient pas dépasser Nancy sans ordre de l'empereur, lequel écrivait à l'impératrice que la retraite sur Ghâlons devenait pour lui-même trop dangereuse, et qu'il serait plus utile en restant à Metz avec 100 000 hommes bien réorganisés. Le major général, de son côté, avisait le général Frossard que le mouvement sur Ghâlons n'aurait pas lieu et qu'il eût à se diriger sur Metz, en se conformant aux instructions du maréchal Bazaine. Le maréchal de Mac-Mahon reconnaît enfin qu'il était placé sous le commandement de celui-ci; et qu'il devait prendre directement ses ordres.

Ses instructions précédentes étaient donc nulles et non avenues.

C'est ici le lieu de citer la partie militaire d'une lettre adressée le 27 septembre I873par M.de^France à M. de Mornay-Soult, le premier, officier d'ordonnance du major général, et le second, du maréchal :

Le 9 août 1870, ordre m'a été donné par le major général de me rendre auprès de M. le général de Failly.

Parti de Metz en chemin de fer, vers une heure de l'après-midi, je prenais à Nancy un train spécial et me faisais conduire à Réchicourt.

A six heures du soir, je remettais au général de Failly la dépêche dont j'étais porteur, et qui se trouve au registre de correspondance de la 2^ section de l'État-major général, sous le numéro 193.

Cette dépêche commence ainsi : « J'ai Vhonneur de faire connaître que l'ennemi est entré à Sarralbe et paraît se diriger sur Nancy, où, il peut être dans cinq jours.»

Elle se termine par la phrase suivante : « Cette lettre vous sera portée par le capitaine de France, de VÉtat-major général, auquel vous pouvez confier la i^éponse que je vous prie de me faire. »

Vers sept heures du soir, je repartais de Réchicourt et à deux heures du matin, le 10 août, j'étais de retour à Metz.

Le même jour, 10 août, vers une heure et demie de l'après-midi, l'empereur me fait appeler.

Sa Majesté m'ordonne de me rendre de nouveau auprès de M. le général de Failly, et de lui dire qu'elle le laissait libre de se diriger sur Metz, en passant par Toul, sans aller à Nancy, parce que son corps d'armée pouvait rencontrer, sur la route directe, l'ennemi en marche sur Nancy et déjà arrivé à Dieuze et Château-Salins.

La dépêche télégraphique suivante est adressée au général de Failly, au moment de mon départ :

« Metz, 10 août 1870, 2 h. 1/4 du soir.

« Major général au général de Failly.

« Notre concentration sur Metz est terminée. Vempereur

désire que vous y opériez votre jonction avec nous, si Vennemivous en laisse la possibilité.

« Je vous envoie le capitaine de France. »

A dix heures du soir, j'arrivai à Lunéviile et, après avoir fait connaître à M. le maréchal de Mac-Mahon les explications verbales que je portais au général de Failly, je me rendais auprès de ce dernier officier général.

Mes explications entendues, le général de Failly, qui avait déjà donné à son corps d'armée l'ordre de marcher sur Nancy le lendemain H août, change son itinéraire et prescrit à ses troupes de se diriger sur Charmes.

Ma mission était terminée et mon récit doit s'arrêter

Les dépiêches échangées le 11 et le 12 entre le général de Failly et le quartier général de l'armée, peuvent seules faire connaître les circonstances qui ont arrêté la marche du 5® corps sur Metz.

De France.

Le maréchal de Mac-Mahon, ainsi qu'il ne s'en est point caché dans sa déposition, n'en continua pas moins de se replier sur Ghâlons.

Une remarque est à faire : c'est que l'idée de se cramponner à la place de Metz, tant reprochée au maréchal Bazaine, n'est pas même de lui, mais appartient en propre à l'empereur, et nous ne tarderons pas à le voir manœuvrer en conséquence.

J'ai raconté Forbach et Reichshoffen en détail et me suis appesanti sur les actes des généraux qui ont conduit ces deux batailles pendant leur double déroute, afin que Vamère Histoire, comme dit Vie-

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tor Hugo, puisse asseoir son jugement, qui sera celui-ci :

« Le 6 août 1870, le général Frossard et le maréchal de Mac-Mahon, par leur profonde incapacité dans le commandement, ont perdu l'Empire, l'armée du Rhin, Metz et la France! »

Le maréchal Bazaine avait entrevu cette vérité, car le jour où il se retrouva, un peu avant son procès, en présence de son collègue :

— Je vous ai toujours défendu, mon cher Bazaine, lui dit Mac-Mahon.

— Vous avez d'autant mieux fait que vous saviez, mieux que qui que ce soit, les raisons de notre retraite sur Metz, riposta Bazaine.

Le duc de Magenta ayant persisté à se rendre à Ghâlons, on prit le parti d'en faire décidément venir le maréchal Ganrohert, qui avait été chargé un moment de constituer à Paris une nouvelle armée.

On appela la réserve d'artillerie, établie à Pont-à-Mousson, la V^ division de cavalerie de réserve, cantonnée à Saint-Mihiel, et l'on massa l'armée sur la Nied, où l'on exécuta des travaux sur le front et les flancs de la position, les troupes françaises sur deux lignes et les réserves en troisième ligne, afin de livrer là un combat défensif et d'opérer définitivement la retraite sur Metz si l'on n'était pas heureux ; montrant ainsi que l'on admettait de plus en plus l'éventualité d'un séjour plus ou moins prolongé sous les murs de cette ville.

Les ordres que comportaient ces manœuvres ^vîjlquelles le maréchal de Mac-Mahon avait eu le plus grand tort de refuser de prendre part;, lui qui allait bientôt dire, la veille de Sedan qu'il voulait pouvoir manœuvrer et ne pas s'enfermer dans des lignes, ces ordres, causes de marches et de contremarches non moins nombreuses et souvent aussi inutiles que celles qui avaient eu lieu, depuis l'arrivée de l'empereur à Metz jusqu'à la journée de Forbach, passèrent par dessus la tête du maréchal Bazaine qui, remplacé à la tête du 3® corps parle général Decaen, n'exerçait plus une ombre d'autorité sur personne.

Sa nomination du 9 août, objet pourtant d'un décret impérial, n'était qu'un vain simulacre de satisfaction donné à l'opinion publique, très surexcitée à Paris depuis nos deux désastres, qui avaient ouvert la France au flot presque irrésistible d'une formidable invasion.

L'empereur, demeuré le chef de l'armée du Rhin et de son prétendu commandant, les opérations restant dans les mêmes mains ne pouvaient tourner que dans le même cercle d'incertitudes etdefautes, et il n'y avait pas, dit M. d'Andlau, à compter sur une résolution héroïque, capable seule de rétablir nos affaires.

Le 10 août, comptant pi'endre l'offensive sous peu de jours, il priait le ministre de la guerre, par l'intermédiaire du major général, de diriger sur Metz

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le plus possible de biscuit, havresacs, marmites et autres ustensiles de campement.

Le maréchal Le Bœuf et son souverain, trompés par un rideau de troupes qu'ils n'avaient pas essayé de percer, se berçaient de l'espoir que l'ennemi tenterait une attaque contre nos positions, et n'admettaient pas qu'il pût continuer sa marche, sans détruire auparavant une armée dont la présence pouvait menacer ses lignes de retraite.

Ils allaient regretter bientôt de ne pas s'en être tenus à leur ordre du 7 août, donné à tous les corps, de se retirer sur Châlons.

Les armées allemandes tournaient autour de nous pour gagner une nouvelle base d'opération et le désarroi était tel au grand quartier général, qu'au lieu de se jeter sur une d'elles, on les attendait patiemment derrière des ouvrages de campagne !

Le 11 août, l'ennemi était sur notre flanc, coupant notre ligne de communication avec la capitale, prêt à menacer nos derrières.

Toute la France poussa alors un cri de détresse, auquel se joignirent les murmures de cette armée, qui se sentait à demi vaincue, avant d'avoir combattu, par les fautes accumulées de ceux qui s'étaient chargés de la diriger. Pauvre armée du Rhin! Elle ne devait voir le fleuve dont elle portait le nom que prisonnière.

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