‹ Les responsabilités de l'année terribleChapitre 17 sur 66 · L. GUYOT-MONTPAYROUX · texte numérisé non relu

L. GUYOT-MONTPAYROUX

Quant aux mouches du coche qui parlent à tort et à travers des circonstances dans lesquelles Palikao fut forcé de faire donner le commandement à Bazaine, moi qui ai joué le principal rôle dans cette affaire, j'affirme qu'il n'y a pas un mot de vrai.

Je crois que voilà assez de documents; aussi m'abstiendrai-je de citer la lettre de Jules Favre à la maréchale du 31 mars 1872, dans laquelle il lui dit notamment : « En ce qui me concerne, je n'allais trouver M. le comte de Palikao que pour obtenir de lui le rappel de l'empereur... Parmi; tous

les hommes de guerre qui l'entouraient, le maréchal Bazaine me paraissait le plus capable de relever nos affaires militaires, et c'est pourquoi je pressai vivement le ministre de le placer à la tête de l'armée. »

Certes, l'ambition connue de la maréchale de voir son mari dans les honneurs, dont l'éclat rejaillissait sur elle, rend sa démarche assez vraisemblable ; mais était-il nécessaire, en admettant qu'elle fût vraie, de mêler une femme au procès que l'on intentait à son mari?

Le livre de M. d'Andlau, que M. de Rivière n'avait pas perdu une minute pour lancer dans la circulation, puisque la première édition est de 1871, claironné par tous les journaux à la dévotion des anciens membres les plus en vue du gouvernement de la Défense nationale, avait obtenu une immense publicité et, au moment oîi M. de Kératry prenait la parole à Marseille, le président du Conseil d'enquête sur les capitulations des places l'avait toujours sur sa table, pendant les séances, pour secourir au besoin sa mémoire.

Les colères qu'il avait si habilement soulevées grondaient dans toute leur fureur, excitées par la multitude des gens intéressés à égarer l'opinion, et le général d'Autemarre, dans son rapport au Conseil — qui entendit une fois le maréchal — sur la conduite politique de celui-ci, écrivait sans broncher :

J*ai dû consulter patiemment bon nombre des ouvrages publiés par des officiers français et étrangers, témoins ou acteurs dans ce grand drame de Metz, et ne prendre en considération que ceux de ces témoignages dont la signature est la garantie d'un certain degré d'autorité et de loyauté.

Du reste, M. de Kératry, si loyal et si droit, avait pu se tromper, lui qui avait écrit à la délégation de Tours, il n'y avait pas encore bien longtemps, la lettre que nous reproduisons et qui est toute à son honneur :

A Messieurs Crémieux, Gambetta et Glais-Bizoin^

membres de la Délégation du gouvernement

de la Défense nationale.

Nantes, 27 décembre 1870.

Messieurs,

Je crois l'heure venue d'oublier en instant toutes nos anciennes relations d'amitié pour vous faire entendre le langage de la vérité.

Ce langage, c'est un droit et un devoir pour moi de vous le tenir aujourd'hui.

Mon droit est celui qui appartient à tout citoyen douloureusement préoccupé de l'existence même de son pays.

Mon devoir découle de la part que j'ai prise, tant à la tribune qu'à l'Hôtel de Ville, à la création du gouvernement de la Défense nationale.

A ce double titre, j'estime que, sous peine de désastre irréparable, les choses ne peuvent aller plus loin sans que le pays se ressaisisse de ses propres destinées, en participant dans une certaine mesure à la direction de ses affaires. - .

Vous aviez sous les yeux deux grands exemples à suivre : le premier, qui restera à l'honneur de vos collègues de Paris, vous était donné depuis le commencement des opérations militaires parle gouvernement central.

La France entière vous a fourni le second.

Car tous deux, jaloux avant tout du salut commun, avaient ajourné la politique à des temps meilleurs. Quand l'incendie dévore un édifice, avant de savoir quel en est le maître, le premier soin des gens sages est de le mettre à l'abri du feu.

La Délégation de Tours s'est malheureusement écartée de la voie sage que lui traçait la nécessité.

Depuis trois mois vous avez soumis la Défense nationale aux exigences et aux faiblesses de votre politique. Au lieu de nous appuyer sur le pays, vous l'avez divisé en différents groupes. Certains de vos préfets ont été des agents de dissolution.

Cette dissolution, vous venez de la hâter par le décret relatif à la suppression des conseils généraux rendu par vous le 25 décembre.

Ce n'est pas que je ne me félicite de voir disparaître les derniers vestiges du système corrompu qui s'est écroulé dans le désastre de Sedan. Cette mesure eût dû être prise au lendemain même de la Révolution et vous avez eu le tort de la différer si longtemps.

.Mais en dissolvant les conseils généraux vous avez décidé que les préfets constitueraient d'urgence des commissions départementales. Par ce dernier décret, vous avez porté un coup déplorable à la défense nationale. Devant un pareil acte, c'est un devoir pour tous non seulement de protester, mais encore d'aviser.

Où sont donc ces solides doctrines que nous avons tous si rigoureusement défendues aux applaudissements de nos électeurs?

DE l'année terrible. 85

Depuis le 4 septembre, rien n'est de droit, tout est de fait : je le reconnais.

Je ne reviendrai pas sur les nombreux actes d'arbitraire que vous avez commis et que le pays a tolérés en raison de vos bonnes intentions et au nom du salut commun.

Mais, au nom de ce même salut, la France entière va repousser votre décret du 25 décembre. Ce que vous avez reproché à MM. Rouher et Olivier, vous venez de l'accomplir avec plus d'éclat, et sans avoir même les prétextes à l'aide desquels ils justifiaient l'installation de leurs commissions municipales.

Ce pouvoir dictatorial que vous venez de conférer à vos agents n'est que la préface de l'établissement de la Commune qui va s'imposer à vous, ainsi que le font présager les dernières violences dont Lyon a de nouveau été le théâtre.

Vous venez d'ouvrir la porte au Comité de salut public. Autant nous nous fussions sentis énergiques, nommés par les comités composés d'hommes appartenant à toutes les classes et oubliant leurs opinions pour ne se souvenir que de la patrie, autant nous repoussons des comités dont le seul mandat sera la volonté d'un seul.

Depuis que vous êtes au pouvoir, la province ne vous a refusé ni hommes, ni argent; vous avez été les maîtres de tout, et, malgré le million de soldats qui se sont levés à notre appel, les affaires n'ont fait qu'empirer. L'invasion a gagné près de la moitié de la France; aucune place forte n'a été secourue; et les Prussiens ont allongé de trente lieues le rayon de leur cercle d'investissement autour de la capitale.

Il est donc certain (pie la tâche est trop lourde pour vous. Il ne suffit pas de puiser des forces dans le sentiment de sa responsabilité; il faut encore que ces forces répondent aux besoins de la situation.

Convaincus de votre impuissance, stimulés par l'amour du bien public, avertis par les grands efforts de Paris qu'il n'y a pas une minute à perdre pour concentrer et diriger sous ses murs tous nos moyens d'action, notre devoir est tout tracé. Vous devez puiser une nouvelle force dans le pays, et cela sans aucun retard.

Avant tout, rapportez d'urgence la seconde partie de votre décret du 25 décembre.

Faites appel immédiat à tous les conseils municipaux des départements non envahis ou libres encore de leurs mouvements. Les conseils municipaux sortis de l'élection le lendemain du grand désastre de Reichshoffen et par conséquent plus purs que tout ce qui avait été élu sous l'Empire sont le dernier lien entre vous et le pays. Ordonnez que tous les conseils municipaux réunis dans chaque département nomment le 3 janvier prochain un ou deux délégués, et que tous ces délégués se rendent à Bordeaux pour y former une consulte qui vous appuiera de son influence légitime.

Si vous faites preuve de désintéressement, comme je l'espère, vous aurez rendu un double service à votre patrie. Vous l'aurez faite plus forte contre l'ennemi et vous lui aurez épargné des vicissitudes plus terribles encore, celles de la guerre civile.

Et si vous succombez à la tâche, vous aurez la suprême consolation d'être tombés avec le pays et de lui avoir assuré un pouvoir régulier capable de faire face à de nouvelles éventualités qu'il faut savoir prévoir.

Bien à vous,

Votre ancien collègue

Comte E. de Kératry.

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