‹ Les responsabilités de l'année terribleChapitre 26 sur 66 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Le charme brisé. — Interrogatoire du général chef du génie. — Armistice du 15 août. — Instructions du grand quartier général prussien. — Marche des Allemands. — Les ordres de Bazaine. — Le défile de Gorze. — Mars-la-Tour menacé.

Napoléon III, pour répondre à la quasi-démission du maréchal, lui toucha l'épaule et la partie brisée de l'épaulette, puis lui dit avec bonté :

— Ce ne sera rien, c'est l'affaire de quelques jours, et vous venez de briser le charme!

Hélas ! le combat de Borny était la première et la dernière réelle victoire de l'armée du Rhin !

Pour M. de Rivière, aucun charme n'a été même effleuré. Voici de quelle manière il apprécie le passage de la Moselle :

La mauvaise direction imprimée à la marche de l'armée pour traverser la Moselle et s'élever sur les hauteurs de la rive gauche eut les conséquences les plus regrettables. Ce ne fut que le 15 que les 2° et 6^ corps, la Garde et les divisions de For ton et du Barail furent réunies sur le plateau. Deux divisions du 3® corps parvinrent à s'y établir dans la soirée. Le reste du 3® corps

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et tout le 4e ne purent effectuer leur mouvement que le lendemain 16.

Un peu avant, il en était revenu à ses ponts :

Si les ponts voisins de Metz eussent été détruits, il est à peu près certain que les uhlans qui, dans la matinée du 15, insultèrent le village de Montigny et que la batterie qui vint jeter dans la ville de Longeville les quelques obus qui déterminèrent le départ précipité du quartier impérial, ne se seraient pas hasardés aussi près de la place.

Il faut voir avec quelle délicatesse il glisse sur le combat de Puxieux :

Lorsque la division de Forton, qui formait sur la route sud de Verdun l'avant-garde de l'armée, se mit en devoir, après avoir dépassé Mars-la-Tour, de se porter à Thionville — M. de Rivière veut sans doute dire Tronville — conformément aux ordres qu'elle avait reçus, elle constata la présence d'un fort parti ennemi établi à Ghamblaj. A la suite d'un petit engagement à hauteur de Puxieux, elle se replia sur Vionville, d'après l'avis du général Frossard qui, lui-même, dut s'arrêter à Rezonville avec le 6® corps.

« La présence de l'ennemi s'accusait surtout sur la gauche de l'armée, » ajoute M. de Rivière : swtout vaut son pesant d'or. Cet ennemi n'était autre que la ii^ armée allemande, qui venait d'arriver à Ars et à Novéant, sur les ponts desquels elle passait paisiblement la Moselle, tandis que l'artillerie de Steinmetz — i"^^ armée — envoyait des obus sur

Longeville, en tirant d'une rive à l'autre du fleuve pour détourner notre attention. Dans ces conditions, la présence du prince Frédéric-Charles ne pouvait que difficilement s'accuser tout d'abord sur le centre ni sur l'aile droite de nos troupes. Dans son rapport, le général trouble trop souvent le sommeil du seigneur de la Palice.

Le 15 août, dit M. Jauiiez, ingénieur civil à Metz, à l'audience du 24 octobre 1873, devant les juges de Trianon, les troupes ennemies ont commencé à passer sur le pont — de Novéant — vers neuf ou dix heures du matin ; le passage a continué toute la journée et toute la nuit. Le 17, une nouvelle armée, celle du général Steinmetz, je crois, a passé aussi sur le pont.

Et moins économes que notre chef du génie, les Allemands construisaient un pont de bateaux en amont du pont de Novéant et un de chevalets en aval.

C'est dans cette même audience que le général fit la déclaration suivante : .

Je reçus l'ordre de faire jeter le plus de ponts possible sur la Moselle. Lorsque je reçus cet ordre, je m'inquiétai du choix des emplacements les plus favorables, car il ne me fut rien prescrit à cet égard.

Quant aux ponts existants, mais éloignés de la place, ceux d'Ars et de Novéant par exemple, je crus qu'il était utile de ne pas les détruire, car, à diverses reprises, on avait au grand quartier général discuté la question de savoir si l'on ne prendrait pas vigoureusement l'offen-

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sive. Je ne pouvais donc priver l'armée des ponts qui auraient pu être indispensables pour son passage.

Une autre partie de l'interrogatoire du général chef du génie, commandant supérieur de la place de Metz, est à retenir et à méditer :

M. LE Commissaire, du gouvernement. — Je voudrais adresser au témoin une question relative à l'armistice qui a été accordé, le lo, à l'armée allemande. Il y a une déposition de laquelle il résulte qu'un armistice de trois heures a été accordé à l'ennemi, sur la demande du général de Manteuffel.

M. LE GÉNÉRAL COFFINIÈRES DE NoRDECK. — Le 15, il y a

eu un armistice de deux heures.

M. LE Commissaire du gouvernement. — Cet armistice a été ensuite prolongé de vingt-quatre heures.

Je demande quelle a été la raison de cette prolongation, et s'il en a été rendu compte au général en chef qui ne se trouvait pas à Metz en ce moment.

M. LE général Coffinières de Nordeck. — Le 15, vers midi, je crois, le général Manteuffel adressait à M. le maréchal une lettre dans laquelle il demandait instamment un armistice pour enterrer ses morts.

En l'absence de M. le maréchal, je ne vis aucun inconvénient à l'accorder. Des officiers se sont rendus sur les lieux : ils ont tracé une ligne que l'on ne devait pas dépasser, les officiers prussiens en ont fait autant, et entre ces deux limites on s'est mis à ensevelir les morts et à recueillir les blessés. C'était une question d'humanité.

M. LE Commissaire du gouvernement. — Je demande pourquoi cet armistice a été prolongé de vingt-quatre heures ?

M. LE GÉNÉRAL GoFFiNiÈREs DE NoRDECK. — Je ne me souviens pas de cela.

M. LE Commissaire du gouvernement. — Il est établi par l'instruction que cet armistice a duré jusqu'au 16 au matin. Je demandais la raison qui l'avait fait prolonger d'une façon aussi extraordinaire.

M. LE GÉNÉRAL GOFFINIÈRES DE NORDECK. — Il J avait

beaucoup de morts éparpillés en avant des forts de Saint- Julien et de Queuleu. Pour y envoyer du monde, il fallait du temps.

Il me semble que primitivement le général de Manteufïel avait demandé un armistice de deux heures.

M. LE Commissaire du gouvernement. — Cet armistice était évidemment beaucoup plus dans l'intérêt de l'ennemi que dans le nôtre ; car, pendant ce temps, l'armée allemande faisait son mouvement tournant sur la rive gauche.

La 1'° armée, — général Steinmetz — qui se trouvait du côté de Borny, devait chercher à rejoindre aussi vite que possible l'armée du prince Frédéric- Charles, entrain alors de franchir la Moselle, à Ars et à Novéant, pour nous barrer la route à Rezonville. On conçoit donc de quel avantage était pour l'ennemi un armistice qui lui permettait de prendre les routes les plus directes, presque sous le canon de nos forts : Queuleu et Saint-Quentin.

M® Lachaud. — Le maréchal a-t-il eu connaissance de l'armistice dont il vient d'être parlé ?

M. LE GÉNÉRAL GoFFiNiÈREs. — Nou, le maréchal était en ce moment en mouvement hors de Metz. C'est moi qui ai accordé l'armistice dans un sentiment d'humanité.

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Il revient avec une persistance étonnante sur cet armistice, à l'audience du 31 octobre :

M. LE GÉNÉRAL CoFFINlÈRES DE NoRDECK. — A la fin de

ma première déposition, M. le commissaire spécial du gouvernement avait soulevé la question de savoir pourquoi j'avais accordé un armistice le 15 août. En voici les raisons : le lendemain de la bataille du 14 août, nous voyions parfaitement de Metz qu'il n'y avait personne dans la plai7ie. Des médecins envoyés pour secourir les blessés constatèrent le fait. Sur ces entrefaites il était sorti du fort de Queuleu un petit détachement d'environ deux cents hommes, et c'est sans doute à la suite de ce fait que M. le général de Manteuffel adressa une lettre au maréchal, mais celte lettre me parvint, pour demander un armistice.

Comme il était constaté qu'il n'y avait personne sur le champ de bataille, je n'hésitai pas à accorder un armistice auquel, du reste, je n'attachais pas d'importance. Dans cette circonstance, je crois donc avoir rempli mon devoir en prenant une initiative qui, dans ma conscience, n'a nui en aucune façon aux opérations stratégiques de tel ou tel corps d'armée.

M. LE Commissaire du gouvernement. — La demande d'armistice était adressée à M. le maréchal Bazaine. Le maréchal était en communication directe avec la ville de Metz ; son quartier général était à une très petite distance de la place, et il est très fâcheux qu'il n'ait pas été prévenu qu'une fois l'armistice accordé, on voyait des colonnes ennemies exécuter un mouvement en arrière. Ce mouvement était assez grave pour être signalé au commandant en chef.

M. LE GÉNÉRAL COFFINIÈRESDE NoRDECK. — CcS COlOUneS

ennemies, tout le monde pouvait les voir. On n'a besoin

ni d'observatoire ni de lunettes pour voir une armée de 2SOO00 à 300000 hommes qui traverse une vallée. Aussi je n'avais pas besoin de prévenir le maréchal.

M. LE PRÉSIDENT. — Cecî cst Une appréciation.

Enfin, la demande d'armistice était adressée au maréchal Bazaine. Au point de vue du service, n'était-il pas naturel que vous l'avertissiez?

M. LE GÉNÉRAL COFFINIÈRES DE NoRDECK. — G'cst CC que

j'aurais fait s'il y avait eu là la moindre importance.

En se reportant aux ouvrages officiels allemands, et surtout à Schell, on peut voir si l'opinion du général Goffinières était soutenable.

Dès le 14 août au soir, les instructions venues du grand quartier général prussien indiquaient un mouvement pour l'un des corps et ajoutaient : « Ce sera un commencement au mouvement sur la gauche qu'il sera nécessaire de faire exécuter plus tard à la i'"'' armée. »

Ce mouvement devait être terminé le 17, et c'est à lui que l'armée française dut d'avoir 250 000 hommes à combattre le 18.

Le 15, le mouvement s'effectua; le général Steinmetz, commandant la i""" armée, transporta son quartier général à Flanville. Les viic, viip, hp, ix° corps, se mirent en marche ; seul le r% sous le commandement direct du général Manteuifel, garda ses positions avec mission de protéger les derrières de l'armée et de surveiller la place.

C'était donc une marche de flanc que la i'^*' armée

exécutait en présence d'une ville forte comme Metz, et d'une garnison dont le roi de Prusse ignorait l'importance : ce qui, dit-il dans ses instructions du 15, l'inquiétait fort.

C'est à ce moment qu'intervint l'armistice prolongé jusqu'au 16 au matin, armistice dont les écrivains allemands ne parlent pas et sur lequel Schell lui-même, si minutieux, si exact d'ordinaire, se tait prudemment. S'il avait commencé par dire qu'une suspension avait été conclue pour enterrer les morts, il lui aurait été difficile de décrire avec tant de complaisance les mouvements des troupes qui avaient pour but de rapprocher, de joindre les deux armées allemandes destinées à nous accabler.

Elles utilisèrent toutes les routes, fort peu nombreuses d'ailleurs et leur marche fut plus d'une fois arrêtée, comme celle que nous étions en train d'effectuer, par les bagages et les impedimenta de toute sorte.

La i'''' armée allemande, exécutant un mouvement tournant en demi-cercle de Sainte-Barbe à Corny, points extrêmes, avait quatre routes à sa disposition. La plus importante pour elle n'était pas, il est vrai, sous le feu du fort Saint-JuUen — 8 000 mètres de distance ; — mais celle de Borny était sous le canon de la place, 1 200 ou 3 000 mètres, selon que l'ennemi prendrait le plus court par Grigy ou remonterait jusqu'à la Grange-aux-Bois.

Enfin, pour traverser depuis la route de Stras-

bourg jusqu'à celle de Nomény et surtout à celle de Nancy, voisine du point d'arrivée, les Allemands étaient obligés de prendre trois routes distantes de 5 000, 3 000 et 2 200 mètres : véritable occasion pour les canons de la place qui auraient pu considérablement gêner et retarder ces braves, sans l'armistice à eux généreusement octroyé par le général Goffinières au nom de l'humanité !

On les voyait défiler du clocher de la cathédrale, et la garnison, qui comptait alors au moins 15 000 hommes, n'avait pas le droit de se jeter sur leur flanc et d'engager un combat désespéré, soutenu par le feu des forts !

Voilà comment la convention conclue le 15 août, sans que le maréchal Bazaine en fût même informé, était chose sans la moindre importance.

Le génie, non content d'avoir gardé des ponts pourleshordesteutonnes,leuravait fourni le moyen de les atteindre et de les traverser en paix.

Ce fatal armistice était le premier coup du glas d'agonie de l'armée du Rhin. Elle aurait pu, peutêtre, échapper, dans la journée du 15, à l'étreinte immédiate de l'ennemi; mais le général Fros.sard était là pour compléter Tœuvre et nous allons voir de quel intérêt avait été ce combat de Puxieux, que le général-rapporteur a narré en quatre lignes.

Le maréchal Bazaine avait prescrit, le 14, aux différents corps, ainsi que je l'ai dit, de camper en arrière des abords des routes qu'ils devaient

prendre le lendemain matin, aussitôt leur passage effectué, et que chaque état-major aurait à faire les reconnaissances nécessaires.

Dans la nuit, ces ordres étaient complétés par les suivants pour le général Frossard :

Si le 6^ corps rejoint le 2«, dès que le général Frossard verra la tête de ce corps, il se mettra en marche jusqu'à Mars-la-Tour, et sera remplacé à Rezonville par le 6c corps, ainsi qu'à Vionville. Il s'établira à Mars-la- Tour pour y passer la nuit. Devant lui se trouve la division de cavalerie du général Forton, auquel il prescrira de se rendre à Tronville, d'où il éclairera à sa gauche et en avant, mais surtout la route de Saint-Mihiel.

En outre, il lui était tout particulièrement recommandé de reconnaître avec soin sur son flanc gauche, le seul qui pût être menacé, le ravin de Gorze, défilé qui devait être évidemment la direction suivie par l'ennemi pour s'élever sur les plateaux.

Pour cela, le maréchal lui avait donné en plus la division de cavalerie de son corps d'armée, non seulement celle du général de Forton, mais encorela division du général du Barail.

M. de Rivière ne s'arrête pas à ces détails et il s'en va droit devant lui.

La présence de l'ennemi s'accusait surtout sur la gauche de Tarmée. Les commandants des 2" etG^ corps signalaient des forces s'élevant à environ 30000 hommes; ils s'attendaient à être attaqués le lendemain — (lettre du

maréchal au général Bourbaki en date du lo). — Pourquoi devant cet avis le maréchal Bazaine ne prescrivit-il pas une grande reconnaissance des ravins d'Ars et de Gorze jusqu'à la Moselle? Ce ne fut pas le temps qui fit défaut, puisque le 2° corps était dès neuf heures du matin à Hezonvilie. Là encore, les précautions les plus simples furent négligées.

Et dans sa déposition, le général Frossard a soutenu qu'il avait fait reconnaître le défilé de Gori;e! C'était faux; mais sa déclaration prouve que l'ordre lui avait été donné.

Deux ruisseaux qui coupent la grande route de Mars-la-Tour, l'un entre Gravelotte et Rezonville, l'autre à Rezonville même, se dirigent obliquement sur la Moselle, s'enfoncent dans les bois qui suivent la rive gauche en y creusant des ravins très étroits et très profonds, et se réunissent au-dessous de Gorze. C'est à partir de cette petite ville seulement que la rivière et le ravin prennent les noms de rivière et de ravin de Gorze.

Donc, pour pouvoir dire que l'on avait reconnu le défilé de Gorze, il fallait avoirpoussé des reconnaissances, non seulement jusqu'à Gorze, qui n'est que le commencement du défilé, mais jusqu'à Novéant, qui en est la fin.

Or, le général Frossard, en soutenant que les ravins de Gorze avaient été reconnus, désignait évidemment les deux ruisseaux qui, après leur réunion seulement, forment le ravin de Gorze.

Il ajoutait que « d'ailleurs ce n'était pas par ces ravins si étroits, si profonds et si boisés, que l'ennemi pouvait monter sur les plateaux ».

Le ravin de Gorze n'est ni très étroit, ni très profond, ni boisé. Sans doute ce n'est pas par ces ravins, impraticables pour toutes les armes, si ce n'est pour les fantassins isolés, que l'ennemi est monté sur les plateaux; mais bien, tout simplement, tout naturellement, par la belle route qui longe la rivière de Gorze, de Novéant à Gorze, et va à Marsla-Tour.

Le général Frossard a été forcé d'avouer, en outre, que c'était par le maire de Gorze qu'il avait été informé de l'arrivée d'un corps prussien qui avait suivi cette route, et voilà comment le général de Rivière, qui ne voulait pas faire de peine au général commandant le 2° corps, a pu dire pour l'abriter sous son aile :

La marche de l'armée devait continuer le lendemain 16, et le départ avait été fixé à quatre heures du matin. Ne recevant pas d'ordres détaillés de marche, le général Frossard écrivait au maréchal, le 15 à minuit, pour être renseigné sur la direction et l'ordre à suivre. Il signalait la présence de partis ennemis du côté de Gorze.

M. de Rivière, quivientde demander pourquoi le maréchal n'a pas prescrit de reconnaissance dans cette direction et qui constate que les précautions les plus simples furent par lui négligées, se donne

ici un démenti pour couvrir le général Frossard, mais vainement.

Si le maire de Gorze a prévenu celui-ci, c'est que pas un hussard, pas un chasseur de son corps d'armée, n'étaient allés non pas seulement à Novéant, limite extrême et nécessaire de la reconnaissance puisque le pont est là, mais même à Gorze, où cette reconnaissance devait commencer.

C'est ainsi que le corps prussien, arrivé sur le plateau, eut toutes les facilités désirables pour s'y répandre à son aise et vint menacer Mars-la-Tour.

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