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CHAPITRE XIII

Inaction du général Frossard, — Combat de Puxieux. — Arrivée à Gravelotte. — ■ Chez l'empereur. — Son départ. Opinion de M. Emile Ollivier, — Ordre de marche. — Billet du maréchal Le Bœuf. — Départ de Tarmée française retardé. — Saint ou feint courroux du colonel d'Andlau. — Une surprise. — Charge des cuirassiers de la Garde.

Qu'avait donc fait le général Frossard de toute sa cavalerie?

Ainsi que vient de nous le dire M. de Rivière, le 2^ corps était dès neuf heures du matin à Rezonville, et le temps ne lui faisait pas plus défaut pour la reconnaissance sérieuse du défilé de Gorze que pour occuper Mars-la-Tour, gros village, clef de la position, situé au delà de la crête de ïron ville et qui rend cette crête impossible à franchir si l'on en est maître. Le 6^ corps se trouvait en vue : il n'avait donc qu'à exécuter les ordres du maréchal.

Le général Frossard ne bougea pas. Il se contenta de lancer en avant le général de Forton, en communication avec le général du Barail, chargé d'observer la route de Conflans, et le général Yala-

brègue, établi à Vionville, lesquels se rapprochèrent de lui pendant le combat.

A son arrivée à Mars-la-Tour, le général de Forton apprit que deux régiments de cavalerie, avec deux batteries et une colonne d'infanterie prussienne peu profonde, tenaient lé village de Puxieux. Les Allemands firent les premiers parler la poudre. Le général riposta avec son artillerie, naturellement. L'engagement dura environ une heure et

Le village de Puxieux resta occupé par l'infanterie prussienne, dit le rapport du général de Forton. Je fis prévenir M. le général Frossard, commandant du 2° corps, de la position où je me trouvais, et sur son avis, après être resté deux heures en position devant Mars-la-Tour, je me repliai sur Vionville...

Et les Allemands s'emparaient de Mars-la-Tour! c'est-à-dire de l'une des deux routes désignées pour la marche sur Verdun, parce qu'il n'était pas venu à l'idée du général Frossard d'envoyer de l'infanterie au général de Forton, au lieu de l'avis de se replier.

Il faut faire la part de chacun dans cette impardonnable faute. Qu'est-ce que c'est que ce combat ridicule de Puxieux, où personne n'est tué, où l'on a un officier blessé, trois hommes du l^"* régiment de dragons faits prisonniers et où l'on capture deux éclaireurs ennemis?

Trois divisions de cavalerie donnant un effectif de cinq mille combattants, au minimum, dont tous,

moins ceux de la brigade de cuirassiers, étaient armés du fusil Ghassepot, supérieur au fusil allemand et à la carabine, ayant six batteries d'artillerie et commandées par des Africains comme les généraux de Forton, du Barail et Valabrègue, ne se préoccupent que de rester en position, et ils n'osent pas prendre l'initiative d'une offensive résolue qui aurait forcément entraîné l'immobile Frossard et le lô" corps échelonné derrière lui! La bataille de Rezonville n'avait pas lieu. Le maréchal Bazaine passait. Il est vrai qu'il en aurait été très fâché, s'il fallait en croire le général de Rivière, qui, après avoir fait du mieux qu'il a pu pour innocenter le général Frossard, devenu président du comité du génie dont la protection n'est pas à dédaigner, dit son fait sans ambages ni circonlocutions d'aucune sorte au maréchal en prison :

La déposition dhin officier supérieur, reçue dans le cours de l'instruction, établit que le maréchal n'était nullement décidé le lo août à gagner la place de Verdun; son véritable désir était de se dégager de la tutelle de l'empereur.

Le maréchal, dit-il, causant familièrement avec moi, se plaignait des embarras que lui donnaient les ordres qui venaient à la traverse des siens. Il me dit qu'il aimerait mieux emmener autre chose que ce pont de bateaux que l'empereur avait voulu emmener avec lui, pour, me dit le maréchal, faciliter le passage de la Meuse, passage que, selon lui, il n'y avait pas lieu d'elfectuer.

Le maréchal entendait-il, ajoute le témoin, dire par là qu'il voulait revenir sous Metz, après le départ de

l'empereur, ou aller opérer vers le sud? C'est ce que je ne pourrais préciser.

• Ainsi, le maréchal ne comptait pas passer la Meuse, son projet de marche vers le sud a été abandonné aussitôt que formulé. Que conclure de là, sinon qu'il n'a jainais voulu s'éloigner de Metz?

Les obus qui étaient tombés sur le quartier impérial à Longeville ainsi que sur les troupes qui attendaient de pouvoir monter sur le plateau par la seule route carrossable conduisant à Gravelotte avaient déterminé l'empereur et le prince impérial à s'y rendre par des sentiers qui y menaient presque directement. Le maréchal les rejoignit vers une heure de l'après-midi. Je veux à cet instant lui laisser à son tour un peu la parole :

En arrivant à Gravelotte, dit-ildans son livre, je trouvai l'empereur se promenant devant son quartier; je lui souhaitai sa fête — on n'est pas plus perfide! — en lui olfrant un petit bouquet cueilli dans le jardin de mon logement. Après m'avoir remercié, l'empereur me demanda à haute voix : (( l'aut-il partir? » Surpris d'une telle question, je répondis que je ne savais rien de ce qui se passait devant nous, et j'engageai Sa Majesté à attendre. Cette réponse parut lui plaire, et se tournant vers les officiers de sa maison, il leur dit de manière à être entendu de tous : « Messieurs, nous restons, mais que les bagages restent chargés. »

Les troupes, tristes et abattues, continuaient à défiler sur la route devant l'auberge; pas une acclamation, pas un vivat, ne fut proféré à la vue du souverain et de son fils, sii acclamés cependant peu de jours auparavant :

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c'était rinfluence morale de la retraite qui se faisait déjà sentir.

L'empereur me fit entrer dans sa chambre et me demanda mon avis sur la route qu'il aurait à prendre dans le cas où il se déciderait à partir; je lui indiquai alors la route centrale de Conflans à Étain, en lui faisant observer que la Garde devrait le suivre. Sa Majesté ne fut pas de cet avis, considérant qu'une brigade de cavalerie de la Garde et le bataillon de grenadiers de service au quartier générai suffiraient; j'ajoutai que' mon plus vif désir était que l'empereur restât avec l'armée, mais qu'il savait mieux que moi ou sa présence serait le plus utile.

, Il n'avait pas été question de ce départ dans l'entretien de la nuit précédente et il semble certain que, dans la joie de la victoire de Borny, l'empereur à ce moment voulait suivre les mouvements de l'armée.

Ici le maréchal est encore bon à citer :

Sa Majesté me recommanda la plus grande prudence dans les opérations, afin de ne rien livrer au hasard et, par suite, de ne donner aux puissances qui, lors du début des hostilités, semblaient vouloir venir à nous, aucun prétexte de se retirer. Puis, Elle ajouta : « J'attends une léponse de l'empereur d'Autriche et du roi d'Italie; ne compromettons rien par trop de précipitation, et évitons, avant tout, de nouveaux revers. » L'empereur me congédia en disant : « Je compte sur vous. » En me retirant pour aller à Moulins-lez-Metz où était le , grand quartier général, je traversai une salle du rez-dechaussée de l'habitation de l'empereur, remplie d'officiers de sa maison, qui s'écrièrent en me voyant : « Vous allez nous tirer du guêpier dans lequel nous sommes,

n'est-ce pas, maréchal ? » Ma réponse fut : « Je ferai tout mon possible, j'y suis aussi intéressé que vous. »

Les obus prussiens de la rive droite, le bruit de la courte canonnade de Puxieux, signe de la présence de l'ennemi sur notre Jigne de retraite, l'encombrement qu'il put remarquer sur la route, lorsqu'il eut gravi les hauteurs pour se rendre à Gravelotte, l'air abattu des soldats, avaient sans doute fait changer d'avis à l'empereur, et il lui était infailliblement entré dans la pensée que le guêpier pouvait se fermer d'une heure à l'autre sur lui. L'espérance s'envolait de l'âme navrée du malheureux souverain, souffrant et incapable de tenir à cheval, jeté dans une épouvantable guerre par une femme ambitieuse.

L'armée du prince Frédéric-Charles sur la rive gauche, c'était 181 000 hommes, 23400 chevaux et Ç30 pièces d'artillerie entre Verdun, notre objectif, et nous. Et l'armée de Steinmetz était déjà en contact avec elle !

L'empereur se vit coupé de la capitale. 11 fit partir ses bagages et ses chevaux; et, le lendemain à cinq heures du matin, en disant au maréchal ce peu de paroles : a Je me décide à partir pour Verdun et Châlons; mettez-vous en route pour Verdun dès que vous le pourrez. La gendarmerie a quitté -Êriey, par suite de l'arrivée des Prussiens, » il quitta l'armée du Rhin pour suivre sa destinée.

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M. Emile OUivier, avec loyauté et franchise, a fait de cette destinée un tableau plein de talent que je crois devoir citer en son entier :

Cessant d'être à la tête de son armée, il (l'empereur) devait se replacer à la tête de son gouvernement. Ainsi avait fait le czar Alexandre en 1812. La Régence lui in-, terdit le retour à Paris, le met à la suite, dans les fourgons, comme un bagage. Il ne commandera plus et il ne gouvernera pas. Les fonctionnaires sont invités à ne pas aller en costume à la fête du 15 août; défense est faite de prononcer son nom nulle part: qu'était-ce autre chose que le déposer?

Le malheureux souverain, accablé sous l'infortune et la maladie, craignant de compromettre la défense, ne se révolta pas contre un pareil traitement. Il estimafuneste de discontinuer le repliement surParis, et il ledit; néanmoins, ne commandant ni ne gouvernant, il suit l'armée, va s'engouffrer avec elle à Sedan. Là, il sort de son anéantissement pour assumer la responsabiUté, que nul n'osait prendre, de sauver nos soldats d'un égorgement inutile, immolation sublime, où l'on retrouve son grand cœur!

L'empereur était déposé par les siens depuis le 42 août, mais l'Empire était nominalement encore debout. Qui le détruira? Ceux qui ont déposé l'empereur.

Au moment où l'empereur prenait la détermination de s'éloigner le 16, le maréchal Bazaine prévenait les commandants de corps que l'ennemi se trouvait déjà en force devant eux, avec 30000 hommes environ, et qu'ils devaient s'attendre le lendemain à se voir disputer le passage ; il les pressait

donc de rallier celles de leurs troupes qui étaient encore en arrière, mais il ne les invitait pas moins à continuer leur marche le 16 et à se mettre en route dès la pointe du jour.

J'emprunte ce fait à M. d'Andlau qui termine par cette phrase :

' Telles furent les dernières dispositions prises dans la soirée du 15 août; il faut convenir qu'elles semblaient indiquer bien nettement la ferme volonté de gagner Verdun et la Meuse.

Cela ne l'empêche pas, au contraire, après le récit du départ de l'empereur, de lancer ce trait :

Le maréchal Bazaine se trouvait désormais seul, maître de ses actes, délivré de toute immixtion gênante; il ne put s'empêcher d'en exprimer aussitôt sa satisfaction dans les termes les moins équivoques.

Il n'y avait vraiment pas de quoi!

Immédiatement après le départ subit de l'empereur, le maréchal se rendit au quartier du grand état-major général et dicta aux officiers chargés de les transmettre aux divers corps d'armée, les directions, les emplacements qu'ils devaient suivre et occuper dans l'ordre de marche, lorsque l'armée entreprendrait son mouvement qui devait commencer après la soupe du matin, comptant lui faire entreprendre une marche forcée afin de gagner la position de Fresne, avant l'ennemi.

Peu après le départ de ces officiers, il reçut un

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billet du maréchal Le Bœuf, qui lui faisait observer que : « Si dans notre marche en retraite nous devons combattre, il est préférable de retarder le départ afin de donner à tous les corps le temps de se concentrer. »

Comme l'empereur avait commandé jusqu'à son départ et que le major général avait quitté ses fonctions depuis peu, le maréchal pensa que celuici' devait avoir des données plus exactes que les siennes sur les forces de l'ennemi, et que le conseil (|u'il lui donnait, rentrant dans les instructions précédentes de l'empereur de ne rien livrer au hasard, il n'y avait pas inconvénient à remettre l'heure du départ qui, alors, fut fixé à une heure de l'après-midi. Des ordres furent donnés à cet effet, en ajoutant : les tentes resteraient tendues, afin de ne pas éveiller l'attention de l'ennemi sur les projets du maréchal et pour suspendre le passage des troupes allemandes de la rive droite sur la rive gauche, par conséquent, dégager d'autant la direction de l'armée du Rhin, car elles pouvaient supposer que cette armée allait remonter la vallée de la Moselle pour tenter de rejoindre le maréchal de Mac-Mahon.

Ces ordres ont eu le don de transporter d'un saint ou feint courroux le colonel d'Andlau, qui multiplie les points d'interrogation :

Comment interpréter dans les ordres de marche un

changement aussi prompt et aussi radical?... Quels projets ont motivé cette suspension inattendue?... Si le maréchal est résolu à gagner la ligne de la Meuse, il doit sentir la ne'cessité de presser son mouvement, au lieu de le retarder; plus il perdra de temps, plus l'ennemi accumulera de forces sur la route et lui rendra le passage difficile : s'il faut un combat, n'y a-t-il pas tout avantage à le livrer le plus tôt possible ?

Et M. d'Andlau s'évertue à démontrer que le maréchal, ayant près de 80 000 hommes sous la main, disposait de forces plus que suffisantes pour engager une action et la soutenir jusqu'à l'arrivée des autres corps. Il fait, bien entendu, semblant d'ignorer le billet du maréchal Le Bœuf.

M. de Rivière, non moins interrogatif, parle bien d'autres communications de l'ancien major général, mais pas de celle-là. En revanche, il aborde résolument un détail que M. le colonel d'Andlau a laissé dans l'ombre : « la surprise qui marqua le début de la bataille, et qui faillit en compromettre le résultat. »

Cette surprise qu'il ne raconte pas mérite de l'être.

Le 16 août, à neuf heures du matin, trois corps de l'armée du maréchal, qui en comptait cinq, étaient à leur place de bataille sur les plateaux de Gravelotte et de Rezonville ;

Le 2°, à Rezonville et Yionville; le 6% à Saint- Marcel, et la Garde, à Gravelotte.

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A la même heure, une volée d'obus, lancée par l'artillerie du ni« corps prussien, tombait sur le 2° corps à l'improviste et y produisait une panique et un désordre dont il est facile de se rendre compte, étant donnés la sécurité et le nonchaloir qui formaient le fond de la stratégie du général Frossard.

Cette volée d'obus inattendue et à laquelle il fallait pourtant s'attendre, loin de démonter le général de Rivière, lui fournit une arme contre le maréchal « qui ne saurait en décliner la responsabilité ».

Il n'a pas osé dire que le maréchal, jaloux de l'ancien précepteur du prince impérial, avait soudoyé le maire de Forbach pour entraîner le commandant du ^^ corps à un déjeuner dînatoire qui avait duré jusqu'à 5 h. 30 m. Ici, les dents lui sont poussées, et il indique clairement que c'est bien lui qui n'a pas fait — et ce tout exprès — son service de vedette aux avant-postes du président du comité du génie.

Tandis que tonnait sans relâche le canon allemand, qu'un second corps ennemi en redoublait le feu, que l'infanterie des deux corps s'avançait sur la nôtre et que le malheureux ^'^ corps, écrasé, pliait, puis commençait à fuir, le général Frossard, éperdu, accourait au général Desvaux, occupé à former la brigade de grosse cavalerie de la Garde, et le suppliait de lui donner au moins un régiment

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pour arrêter le flot qui menaçait de le submerger.

Le général Desvaux lui désigna les cuirassiers, et l'infortuné Frossard disait tout haut au général Dupreuil et au colonel Dupressoir devant le front du régiment: « Chargez, chargez, mes amis, je vous en conjure, ou nous sommes perdus!»

Cet admirable régiment s'avança froidement contre l'infanterie prussienne que pas un obus n'avait ébranlée. Son premier échelon s'élança à cinq cents mètres. Il n'en avait pas parcouru deux cents qu'il était détruit et arrêtait le second.

Le régiment était réduit de moitié. Quelques minutes après, la moitié survivante était reformée avec autant d'ordre que sur le terrain de manœuvres.

Le feu des batteries placées par le maréchal et l'arrivée de l'infanterie de la Garde arrêtèrent à la fois la marche de l'ennemi et la déroute du 2" corps.

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