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CHAPITRE XIV

Un officier fin de siècle. — Démoralisation des troupes. — Le général de Ladmirault à Mars-la-Tour. — Le maréchal Canrobert à Trianon. — Le 12^ bataillon de chasseurs. — A Rezonville. — Tout le monde victorieux. — Le guêpier. — Nids à vipères. — • Positions des armées allemandes.

Le sauvetage du malchanceux général Frossard touche M. de Rivière et il lui échappe de dire :

Reconnaissons que, dans le moment critique où le 2^ corps fut brusquement assailli par l'ennemi, le sangfroid et rintre'pidité du maréchal furent au-dessus de tout éloge.

C'est alors que, comme pour répondre à la charge de nos cuirassiers, eut lieu celle des hussards de Brunswick, qui emporta dans son tourbillon le commandant en chef. Son état-major, comme j'ai eu l'occasion de le dire, le laissa emporter, mais ne perdit pas la tête. Un de ses officiers poussa droit au maréchal Canrobert et l'aborda en lui disant : « Monsieur le maréchal, vous êtes général en chef: le maréchal Bazaine vient d'être pris par l'en-

nemi. » C'est ce que l'on peut appeler un officier fin de siècle, avant la date.

La surprise du matin semble avoir rempli d'effarement toute notre armée.

Lors du demi-tour de l'état-major général, les servants d'une batterie de la Garde, placée par le maréchal pour préparer et appuyer la charge des cuirassiers, abandonnent leurs canons et emmènent les avant-trains et les attelages. Deux charges mêlent les cavaleries française et prussienne : notre infanterie tire de son mieux sur la masse. Un peu plus tard, elle tirera avec non moins d'acharnement sur leslanciersdela Garde, qu'elle prendra pour je ne sais quel régiment teuton. Aucune arme, sauf la cavalerie, n'a ce jour-là le sang-froid nécessaire.

On vient de voir s'enfuir des servants de l'artillerie de la Garde. Le bataillon, chargé de protéger leur batterie, était genou à terre.

Le général de Ladmirault, arrivé près de Mars-la- Tour, à deux heures, reçoit l'ordre de reprendre ce village, occupé seulement par quelques escadrons de uhlans. Il y lance quelques obus et se retire, parce qu'il voit au loin de grosses masses d'infanterie prussienne qui arrivent. Il reviendra à la charge avec le maréchal Le Bœuf et échouera. Cette infanterie aura fait ce qu'il aurait dû vivement faire. Elle s'est fortifiée et est devenue inexpugnable.

A six heures, le 6° corps lâche pied devant un

corps prussien tout frais, qui débouche sur le champ de bataille, et ouvre une large brèche dans notre ligne. Il faut fermer cette brèche et accoter, en outre, avec les zouaves de la Garde, le 2^ corps qui n'en peut plus.

A Trianon, le maréchal Canrobert a contesté à moitié la retraite de son corps d'armée.

M. LE PRÉSIDENT. — ... Je prie M. le maréchal Canrobert de répondre à une question que je crois utile de lui adresser en ce moment et je lui demande de faire connaître au conseil quelles positions le 6® corps a occupées dans la soirée du 16 août, sur quelles positions le 6« corps s'est replié, et de quelle façon s'est opérée sa retraite?

M. LE MARÉCHAL Canrobert. — Le 16 août?

M. LE PRÉSIDENT. — Olli.

' M. LE MARÉCHAL Canrobert. — Jc ne me suis pas retiré du tout.

M. LE PRÉSIDENT. — Vous n'avez pas fait un mouvement de retraite?

M. LE MARÉCHAL Canrobert. — Pas le moins du monde.

Le président, voyant que son attaque directe est repoussée avec perte, exécute un mouvement tournant en demandant au maréchal quelle était la position qu'il occupait dans l'après-midi, et, quand il a satisfait à son désir, reprend sa marche vers son objectif.

M. LE président. — Depuis quelle heure occupiezvous ces positions ?

M.LE MARÉCHAL Canrobert. — Mais depuis la veille.

M. LE PRÉSIDENT. — Vous y étiez encore le soir?

M. LE maréchal Canrobert. — Parbleu !

M. LE PRÉSIDENT. — Et VOUS ii'avcz remarqué aucun symptôme de désordre et d'ébranlement parmi vos troupes?

M. LE MARÉCHAL Canrobert. — Oh ! monsieur le président, un champ de bataille a une certaine étendue; celui-là avait peut-être trois quarts de lieue. Dans l'endroit où je me tenais, lestrçupes étaient parfaitement solides. Que, sur certains points, il y ait eu quelques moments de faiblesse, c'est possible, je ne le garantis pas, mais je n'en ai pas trouvé trace dans les rapports de mes subordonnés.

L'illustre maréchal défendait son corps d'armée, croyant se défendre. Il n'en avait pas besoin.

Son corps était le moins bon de l'armée du Rhin. Outre qu'il était bien incomplet, il n'avait été formé, à Châlons, que de réserves toujours prêtes à lâcher pied, à entraîner leurs voisins et à jeter leurs cartouches pour avoir un prétexte de quitter le champ de bataille, ce qu'elles ont fait sur une assez grande échelle dans cette journée. On a dit que, le 17, l'artillerie, en se retirant, avait ramassé cinquante mille paquets de cartouches intacts.

A dix heures et demie du matin, le 12'' bataillon de chasseurs, sous les ordres du commandant Beaulieu, avait repris Vionville, point d'appui pour notre ligne qui nous a manqué dans la journée. Il y resta une demi-heure sans y être secouru et sa compa-

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gnie de grand'garde couronna même un moment la crête en avant du village. Ce bataillon s'y serait maintenu, s'il avait été appuyé par le 6*^ corps, qui était à sa droite et ne bougea pas. Il n'avait pourtant alors devant lui que quelque cavalerie qu'il s'amusait à canonner.

Du reste, le désordre de l'infanterie, le soir de Rezonville, n'était pas spécial au e*" corps : il était général. C'était un pêle-mêle de tous les régiments dans tous les corps d'armée, à l'exception de la Garde, restée en première ligne, et de quelques régiments admirablement commandés.. La preuve en est dans les appels sonnés sur une longue ligne de deux lieues, penda^nt la moitié de la nuit, par les clairons, pour rassembler les hommes débandés. Ces clairons n'étaient pas seulement ceux des régiments du 6" corps.

Le colonel d'Andlau apprécie comme il suit la conduite du maréchal pendant la bataille :

Le maréchal Bazaine n'avait pas quitté le centre de l'action. Surveillant tout lui-même, il indiquait aux batteries les emplacements à prendre, aux bataillons les points à occuper, et il se multipliait dans une activité qui ne se démenlit pas un moment, semblant oublier souvent ses fonctions de commandant en chef pour le rôle plus modeste d'un général ou d'un simple colonel.

M. d'Andlau savait mieux que personne pourquoi le maréchal se tenait toujours en première ligne, et même sur le front de ses troupes.

Le général en chef était obligé de porter son infanterie dans sa main. Imbus de l'hérésie que M. d'Andlau, le conférencier applaudi, avait plus que personne contribué à propager : « Le feu des Prussiens est écrasant; il faut se garantir du feu, » les officiers faisaient coucher la troupe, le plus souvent près de l'artillerie, comme si, Fartillerie étant chargée de répondre à l'artillerie ennemie, bien supérieure à la nôtre par la rapidité, la portée, la justesse, et par l'effet moral produit sur déjeunes troupes par l'éclat immédiat du projectile, lorsqu'on était près d'elle, on était à l'abri du feu!

Il résultait de cette pratique, universelle et constante, qu'on ne pouvait décider notre infanterie à se lever et à se porter en avant; que le feu attirant le feu, dès qu'une de nos batteries commençait à tirer, une batterie prussienne lui répondait avec une justesse et une efficacité désastreuse's, écrasant de préférence l'infanterie placée près de la batterie, conformément à la règle qui veut que l'artillerie tire sur les soutiens des batteries plutôt que sur les batteries elles-mêmes.

Bientôt cette infanterie se levait et fuyait la plupart du temps ou, comme on le vit faire à la Garde à Rezonville, se retirait en masse avec un ordre et un sang-froid admirables ; mais alors elle était suivie avec une justesse terrible par les j)rojectiles ennemis, dont chacun jetait trente ou quarante fantassins par terre. Les chefs se laissaient ainsi

tuer, comme la troupe, sans songer qu'ils auraient pu faire autre chose : employer son élan et son fusil, qui avait une portée supérieure de quatre cents mètres au fusil prussien, au lieu de la souffrir couchée à deux, trois et même quatre kilomètres. Joindre l'infanterie prussienne n'aurait guère coûté plus que de se replier et Ton a pu voir, dans les batailles livrées autour de Metz, que toutes les fois que sur des points isolés le contact avait lieu, les fantassins allemands se sauvaient à toutes jambes.

Après cette bataille de douze heures, nos généraux, moins le maréchal, s'attribuèrent la victoire, et les Allemands aussi.,

Nous couchions sur nos positions. Eux, qui avaient engagé successivement jusqu'à quatrevingt-dix mille hommes, n'avaient pas réussi à nous isoler de Metz, première partie de leur plan; mais ils étaient parvenus à en réaliser la seconde partie, en gardant Mars-la-Tour : nous couper la -retraite vers l'intérieur. A ce sujet je rapporterai , ce qu'un aide de camp du maréchal Le Beuf, à Metz, le commandant Mojon, aujourd'hui général - de brigade dans le cadre de réserve, a dit à un interlocuteur vers 1872 :

« Au moment où chacun, le soir du 16 août, rappelait les bons résultats de la bataille qui venait d'avoir lieu, j'écrivais vers minuit sur mes notes du jour:

« La vérité, c'est que nous sommes coupés de notre retraite sur Verdun. »

Si leur succès avait été complet, ils espéraient détruire notre armée entre Meuse et Moselle ou, au pis aller, la contraindre à se jeter, à demi écrasée, dans le Luxembourg.

Le courage et l'habileté du maréchal avaient déjoué cette combinaison; mais Je verrou était poussé sur le guêpier.

On a prétendu que les Allemands, en présence de leurs énormes pertes, étaient bien ébranlés le soir du 16. Il n'en restait plus trace le lendemain. M. de Bismarck disait à Gravelotte, devant les blessés français : « Votre défense hier a été très habile; maisc'estdemain que nousfrappons le grandcoup ! »

Si les moyens de frapper ce gi^and coup étaient réunis dans la journée du 17, il se trouvait déjà assez bien préparé dans celle du 16.

Toute la rive gauche de la Moselle est couverte de bois, depuis la rivière jusqu'aux crêtes : bois desTrois-Fontaines,Quaraille, du Prince, du Ghénois, de la Groix-Saint-Marc, de Pontainvaux, de Gaumont, de la Haie Notre-Dame, de la Gôte Frézée, des Varieux, de Gorgimont, Loye, des Ponveaux, de Vaux, des Ghevaux, Saint-Arnould, des Prêtres, de Vionville. Que de nids à vipères!

Les casques à pointe s'y étaient coulés sans relâche pendant toute la durée de l'action,

Le soir, bivouaquaient sur le terrain : le x' corps

etla division de cavalerie Reinbaben, près Tronville ; la 6° division d'infanterie du iii° corps, général de Buddenbrock, à l'ouest de Yionville; la division de cavalerie duc Guillaume de Mecklembourg, au sud deFlavigny; la S*" division d'infanterie du m" corps, général de Stûlpnagel, à l'est du bois de Yionville; l'artillerie du même corps à l'ouest de cette division; les détachements du ni^ corps, qui avaient combattu à Côte Mousa; les fractions engagées de la; 25" division, Hesse Grand-Ducale, dans le bois des Chevaux et celui des Ognons, sur lesquels furent dirigées pendant la nuit les autres troupes de cette divi.sion déjà en marche. :

Les corps non engagés de la ii'' armée avaient atteint, le 16, les positions suivantes : le ix" corps, avec la 18° division, Onville et Arnaville; l'artillerie du corps, la vallée au-dessous de Gorze ; le xa° corps, Saxe royale, Pont-à-Mousson, son avant-garde, Regnéville-en-Haye; la Garde, Bernécourt, son avant-garde, Rambucourt; le iv« corps, le Saizerais- Marboche, son avant-garde, Jaillon; le if corps, Buchy.

On pouvait compter le 17 sur l'arrivée de la IS'' division d'infanterie et de l'artillerie du ix<^ corps, après une marche faite de grand matin; du xii<= corps, après une marche de 25 kilomètres; de la Garde, après une marche de 33 à 34 kilomètres.

On ne pouvait pas compter sur l'arrivée des ii^et IV- corps pour le 17, l'un et l'autre étant éloignés de

38 kilomètres. On avait, autant dire, toutle reste sous la main et, à minuit, un ordre du roi de Prusse promit pour le 17 la coopération des vii'^ et vm^ corps, qui, suivant de près le ix°, traverseraient la Moselle et seraient dirigés droit sur l'armée du Rhin.

J'extrais ces renseignements, dont le lecteur verra bientôt l'utilité, d'un rapport du prince Frédéric- Charles, sur les opérations de la ii° armée sous ses ordres, inséré dans le Journal officiel de Berlin. Il est à peine besoin de remarquer que le prince ne s'y occupe que de ses troupes, naturellement, et ne parle pas de celles du général Steinmetz, dont les vnF et ix"* corps avaient pris part à la lutte.

M. de Rivière se montre grandement scandalisé que le maréchal ne se soit pas précipité le matin même du 17 sur tout ce monde. Si nos pertes n'étaient pas petites, celles de l'adversaire étaient encore plus considérables. Une grande confusion devait régner dans les corps qu'il avait successivement engagés. Si l'on ne préférait se dérober par une marche rapide vers Briey dans la direction du nord, il fallait jeter l'ennemi dans la Moselle. La pénurie des vivres et des munitions ne pouvait être alléguée. Une bonne revue des sacs et des gibernes aux flambeaux aurait parfaitement édifié le commandant en chef sur ses véritables ressources. Mais non! Cet homme ne veut pas quitter Metz. Vous verrez qu'il ne le quittera pas !

M. de Rivière est au moins aussi fort que M. d'And-

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lau. Nous avons vu que les troupes allemandes montaient sur les plateaux par les bois qui partent de la rive gauche de la Moselle et menaçaient de réduire à néant notre aile gauche et le général Frossard. M. d'Andlau, colonel d'état-major, ne s'explique pas comment le maréchal Bazaine, qu'il a mis un gros volume à faire passer pour incapable et traître, était hanté de la préoccupation constante que le danger pour l'armée qu'il commandait se trouvait à sa gauche et que là devait se faire levéri' table effort de l'ennemi ! Étrange aberration l « Après l'entrée en ligne des troupes du maréchal Le Bœuf et du général de Ladmirault — qui n'ont pas même à eux deux réussi à enlever Mars-la-Tour — il n'y avait qu'à prendre en main l'offensive, le moment était venu de frapper un grand coup — comme M. de Bismarck — pour rejeter victorieusement au loin cette armée qui avait tenté de nous interdire le passage. » Le V et le 4*^ corps poussaient vivement la gauche de l'ennemi, le reste de nos troupes prononçait une attaque de front, et, en « admettant que ce mouvement réussît, et tout permettait de le supposer, la route de Verdun était ouverte, les Prussiens étaient rejetés en désordre sur la Moselle, et la journée pouvait se terminer pour eux par un véritable désastre. »

Eh bien ! oui, monsieur d'Andlau ; mais je vous assure que les Prussiens n'auraient pas voulu, en admettant tout ce que bon vous semblera.

i72 LES RESPONSABILITÉS

Ces gasconnades eurent en France un succès prodigieux. Les chefs qui n'avaient pas su conduire un corps d'armée, ceux dont deux voitures en travers sur la route avaient net arrêté la marche, sans que l'idée leur vînt de prendre à côté, comme ceux qui avaient trouvé le commandement en chef de l'armée du Rhin trop épineux pour y compromettre leur ancien renom, furent illuminés subitement d'un rayon, de plusieurs rayons d'en haut. On le vit bien à Trianon, lorsque, trois ans après, le duc d'Aumale posa cette question :

— « Pensez- vous qu'après la journée du 16, il y eût chance de battre l'ennemi en l'attaquant le lendemain 17? ))

Les graines d'épinards oscillèrent d'un bout à l'autre de la salle du conseil de guerre de la 1" division, comme les blés caressés par une molle brise ; et il se produisit tant de jeteurs de Prussiens à la Moselle, selon la formule de Rivière-d'Andlau ou d'Andlau-de Rivière, noms fatidiques et tout à fait de circonstance, que ce pauvre M. de Moltke eût été obligé d'en redemander plusieurs fois pour y suffire.

Les plus modestes avouèrent que la noyade aurait présenté quelques petites difficultés et qu'il y aurait eu un certain tirage; mais ils conclurent qu'en définitive, ils s'en seraient tirés à leur honneur, avec de l'audace, s'ils avaient eu le commandement.

Le général Goffînières n'était pas de cet avis le

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17 août 1870. Le quartier impérial lui télégraphiait dans la matinée :

Avez-vous des nouvelles de l'armée? Envoyez-les d'urgence à Sa Majesté au camp de Ghâlons.

Le général répondait :

Hier 16, il y a eu une affaire très sérieuse du côté de Gravelolte;nous avons eu avantage dans le combat, mais nos pertes sont grandes. Le maréchal s'est concentré sous Metz et campe sur les hauteurs de Plappeville. Nous demandons du biscuit et de la poudre. Metz esta peu près bloqué.

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