CHAPITRE XV
Rapport à l'empereur. — Rapport au ministre de la guerre.
— Soldats afifamés. — Actes regrettables. — Dépêche de Tempereur. — Appréciations fantaisistes de M. de Rivière.
— Les lignes d'Amanvillers. — Déposition du général Soleiile. — Verneville abandonné.
Malgré tout ce qu'ont dit M. de Rivière et les accusateurs quand même du maréchal, l'offensive, le il, lui était aussi impossible qu'une marche en retraite rapide dans la direction du nord.
D'après les troupes que l'ennemi avait successivement déployées devant lui la veille et l'acharnenement de ses attaques, on aurait été en droit de ne voir en lui qu'un assez pauvre général, s'il n'avait pas soupçonné, au moins, sachant les ponts au pouvoir des Allemands, ce que cachaient ces bois multipliés sur lesquels, trois ans après, le moindre élève caporal devait s'étonner qu'il ne se fût pas précipité au petit bonheur et à la vieille escrime.
Son rapport à l'empereur, daté de Gravelotte, le
16 août, à onze heures du soir, n'est point une fanfare de victorieux :
Cette bataille a été acharnée, dit-il; nous sommes restés sur nos positions après avoir éprouvé des pertes sensibles... Nous aurions peine à supporter une journée comme celle d'aujourd'hui avec ce qui nous reste dans nos caissons. D'un autre côté, les vivres sont aussi rares que les munitions, et je suis obligé de me reporter sur la ligne de Vigneulles à Lessy pour me ravitailler... Il est probable, selon les nouvelles que j'aurai de la concentration des armées des princes, que je me verrai obligé de prendre la route de Verdun par le nord.
Le maréchal cherche à se faire illusion à luimême.
Le 17, il écrit à l'empereur et au ministre de la guerre :
On dit que le roi de Prusse serait à Pange ou
au château d'Aubigny — sur la rive droite de la Moselle; — ■ qu'il est suivi d'une armée de cent mille hommes et qu'en outre des troupes nombreuses ont été vues sur la route de Verdun à Mont-sur-les-Côtes. Ce qui pourrait donner une certaine vraisemblance à cette nouvelle de l'arrivée du roi de Prusse, c'est qu'en ce moment où j'ai l'honneur d'écrire à Votre Majesté, les Prussiens dirigent une attaque sérieuse sur le fort de Queuleu. Ils auraient établi des batteries à Magny, à Mercy-le-Haut et au bois de Pouilly. Dans ce moment, le tir est même assez vif.
Quant à nous, les corps sont peu riches en vivres... Les régiments du corps du général Frossard n'ont plus d'ustensiles de campement et ne peuvent faire cuire leurs
aliments. Nous allons faire tous nos efforts pour reconstituer nos approvisionnements de toutes sortes, afin de reprendre notre marche dans deux jours, si cela estpossible. Je prendrai la route de Briey ; nous ne perdrons pas de temps, à moins qije de nouveaux combats ne déjouent ma combinaison. — {Registre de correspondance du maréchal avec V empereur n° 4 his, et avec le ministre de la guerre n° Xlî bis.)
M. de Rivière se soucie, comme un poisson d'une grenade, du roi de Prusse, de ses cent mille hommes et de l'attaque du fort de Queuleu. 11 veut que le maréchal file vivement et critique son projet de se retirer sur la ligne de YigneuUes à Lessy, dans lequel il est heureux de retrouver la détermination bien arrêtée de ne pas s'éloigner de Metz.
Il prend la peine de lui faire le compte de ce qu'il possédait en vivres et en munitions et est tout prêt à lui dire, quand il découvre que l'intendance n'a pas fait son devoir, qu'il aurait dû se servir luimême.
Je ne m'arrête sur cette question que pour ne rien négliger et montrer le parti pris de tourner contre le maréchal les fautes des autres et, en leur absence, celles qu'on lui attribue; car, le lendemain de Rezonville, l'armée n'était ni dans une assez forte situation morale ni dans un ordre constitué, qui permissent de la faire courir, non pas à la victoire, mais au-devant d'un désastre.
Le 16, le 2° corps n'avait que du riz, plus du biscuit pour le 17. La cavalerie du général La-
passet manquait d'avoine depuis le li. Le 6° corps avait fait connaître que l'intendant pouvait donner à peine un jour de biscuit, et qu'il n'y avait ni viande, ni café, ni sucre, ni sel, ni riz. Dans la nuit du 16 au 17, nombre de sacs ayant été déposés en arrière, les soldats ne purent reposer et le plus^rand nombre jeûna. L'armée, du reste, n'avait guère pris de repos depuis le combat de Borny.
Le maréchal Canrobert, à Trianon, a déposé entre autres choses : .
Le 18 au matin, passant devant le front de bandière de mes troupes, je fus entouré par mes soldats, et je remarquai sur leur physionomie quelque chose que je n'étais pkis habitué à y voir les jours de bataille. Je les interrogeai et ils me répondirent : « Nous avons faim, et nous n'avons pas de quoi manger. » Le soldat qui malheureusement est toujours en avance pour les vivres, en avait reçu le 14 quatre jours, c'est-à-dire pour le 15, le 16, le 17 et le 18, devait en avoir le 18, mais le 18 il n'en avait plus. Tout était mangé. Non seulement le soldat n'avait ni pain ni biscuit, mais il n'avait pas d'eau, il n'y en avait pas à Saint-Privat. Les soldats se sont battus sans avoir ni mangé ni bu. Tout cela me fait supposer que le mouvement en avant aurait rencontré des retards, des difficultés...
Si le corps du maréchal Canrobert avait été aligné en vivres jusqu'au 18, ceux qui avaient assisté au combat de Borny n'en avaient que jusqu'au 17, par suite de l'ordre donné par l'empereur
le 13 août, à onze heures duspir, que les distributions se feraient sur la rive gauche, en restant hé avec le chemin de fer. Ceux-ci, ayant également tout mangé, n'avaient plus rien dès le 16 au soir à se mettre sous la dent.
Mais les uns et les autres étaient payés et l'intendance ne leur devait rien. Donner à la troupe des vivres qui ne lui étaient pas dus! Il y avait là de quoi faire bondir tous les riz-pain-sel de l'armée du Rhin, Ils préférèrent de beaucoup, dans la matinée du 17, lorsque celle-ci abandonna la position de Gravelotte, brûler 2 063 000 rations de vivres de toute espèce déposées aux abords de ce village, dans la soirée du 16, pour permettre d'employer les voitures qui les contenaient à l'évacuation sur Metz des blessés de la journée, afin d'éviter qu'elles ne tombassent aux mains de l'ennemi! Il ne leur en coûta qu'un procès-verbal de pertes, au lieu qu'une distribution aurait demandé un temps pendant lequel leurs précieuses personnes auraient couru le risque d'être enlevées par les uhlans, qui n'y pensaient guère, et puis elle eût été tout à fait en dehors des règles d'une honnête comptabilité.
Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que la faim ait fait commettre à nos malheureux soldats des actes regrettables, mais qui ont à peine besoin d'autre ■excuse. Le 18, pendant la bataille, un convoi destiné, précisément, au corps du maréchal Ganrobert,
fut saccagé par des hommes qui avaient quitté leurs rangs, à son arrivée près du campement. On pillait les bagages et les sacs déposés, malgré les gardiens qu'on y détachait. Le 19, le colonel du 100° de ligne arrêtait un convoi de vivres destiné à la division Montaudon et faisait distribuer d'autorité de la viande à tout son régiment. Le 65^ de ligne s'empressait d'imiter cet exemple et le 12° de ligne suivait. Le maréchal avait beau fulminer un ordre du jour menaçant contre les colonels envahisseurs et l'adresser dare dare aux commandants des 4° et 6° corps, la division Montaudon n'en avait pas moins été réduite à ne toucher, à son arrivée au bivouac, que du riz, du sucre et du café. Maigre chère! Mais les troupiers des 100% 65" et 12° de ligne dégustaient la soupe et le bœuf en bénissant leurs colonels.
Cette anecdote me ramène au maréchal, sans qu'il me soit besoin de chercher une autre transition. Il reçut, le 17, à neuf heures du soir, la dépêche suivante de l'empereur :
Je vous félicite de votre succès, je regrette de ne pas 7 avoir assisté. Remerciez, en mon nom, officiers, sousofficiers et soldats. La patrie applaudit à leurs travaux.
Napoléon.
C'était la réponse à celle dans laquelle il annonçait quil avait livré bataille^ ce qui n'était pas très €xact, à l'armée prussienne entre Doncourt et
Vionville pendant toute la journée; qu'il avait passé la nuit sur les positions conquises, adjectif discutable; et qu'il arrêtait quelques heures son mouvement pour mettre ses munitions au grand complet. Cette dépêche, évidemment faite pour la publicité, se terminait cependant par cette phrase qui dut faire réfléchir le souverain : « Nous avons eu devant nous le prince Frédéric-Charles et le général Steinmetz. »
Cette jonction n'était pas de nature à lui faire espérer qu'un second succès suivrait le premier, et il songea certainement à la recommandation qu'il avait faite au maréchal, avant de se séparer de lui, de ne pas se laisser atteindre en marche, entre la Meuse et la Moselle.
Il serait puéril de méconnaître que Napoléon a souvent vu juste dans cette guerre et que s'il avait eu un meilleur major général et qu'il n'eût pas été troublé, tantôt par la question dynastique, tantôt par la crainte de découvrir Paris, tantôt par les dépêches de la régente, les choses auraient pu, même avec lui, prendre une tournure bien différente, après Forbach et Reichshoffen. Par exemple, aussitôt après.
M. de Rivière, qui n'a pas approuvé le maréchal lorsqu'il songeait à se reporter sur la ligne de YigneuUes à Lessy, ne goûte pas davantage l'établissement de l'armée du Rhin sur les positions comprises entre Saint-Privat etRozérieuUes, auquel
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le général en chef s'est définitivement arrêté. Considérant le plateau de Saint-Privat comme la clef de la position, en ce sens qu'à ses yeux c'était le côté par où l'armée devait déboucher pour reprendre sa marche vers l'intérieur — une marche de flanc devant 250 000 ennemis à portée de canon! — il le blâme d'avoir placé là le corps du maréchal Ganrobert, corps très éprouvé dans la journée du 16 et resté fort incomplet, avec une artillerie très réduite, sans aucun parc, sans même d'outils pour s'établir solidement sur le terrain.
Moins fort en thème que le général-rapporteur, le maréchal, s'il espérait déboucher sur la gauche de la position d'Haudiomont, dans le cas où il pourrait se remettre en marche le 19, après avoir battu les Allemands, ne présentait pas à l'empereur son espoir comme une certitude, dans sa dépêche du 17 août, dont j'ai donné une partie.
Le mouvement qu'il exécuta pendant cette journée ne fut qu'un mouvement de concentration des divers corps, pour occuper une nouvelle ligne de bataille sur des positions plus militaires que le terrain ondulé qui est en avant de Gravelotte, et il avait fait choix de celle d'Aman villers à RozérieuUes. Il voulait livrer ou recevoir là une bataille offensive en stratégie, défensive en tactique, qu'il comptait faire suivre d'une seconde qui lui aurait rendu la liberté des routes pour s'élever vers le nord, sans prêter le flanc à l'ennemi et même lui tournerle dos.
L'armée fut ainsi déployée : le 2^ corps à RozérieuUes, le 3" à sa droite, à la ferme Saint-Hubert, le 6^ à Verneville, le 4^ à Amanvillers, les réserves à gauche de l'armée, la cavalerie au vallon de Monvaux, le quartier général à Plappeville.
Du plateau où se trouvent les deux forts de Saint-Quentin et de Plappeville, on a vue non seulement sur toute la portion de la circonférence que formaient les positions, mais encore sur la rive droite de la Moselle. De ces deux forts partent des routes aboutissant à différents points de cette portion de circonférence; et de Plappeville même descendent plusieurs routes, les unes se rendant à Metz, d'autres allant à Woippy et longeant le revers boisé de la rive gauche.
Cette position admirable avait été reconnue par le maréchal lors de sa visite à Metz en 1868.
Je trouve au compte rendu in extenso du procès de Trianon une déposition du général Soleille, commandant l'artillerie de l'armée, qui fait connaître les mesures prises par lui pour alimenter nos batteries pendant la bataille du 18.
D. — Pendant la bataille du 18 août, avez-vous reçu du maréchal des instructions ou des questions relatives à l'emploi fait ou à faire de l'artillerie de la réserve générale, demeurée inactive à la gauche de l'armée? Avezvous reçu, pendant ce même combat, des ordres pour faire ravitailler les batteries du 4« et du 6« corps, qui s'épuisaient à la droite dans une lutte inégale ?
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R. — Pendant la bataille du 18 août, je me suis constamment trouvé près du maréchal, sur le plateau de Saint-Quentin, où étaient réunies, dès le matin, quatre batteries de 12, de la réserve générale, six batteries de 4 de la Garde. Le maréchal ne m'a donné aucune instruction particulière. L'emploi fait ou à faire de l'artillerie de la réserve générale a été réglé par lui. Je n'ai eu qu'à faire exécuter les ordres arrivants et particulièrement ceux relatifs à la disposition de deux batteries de 12 avec lesquelles le maréchal voulait contre-battre, du haut de Saint-Quentin, les attaques dirigées contre le village de Sainte-Ruffme et couvrir la route de Metz, qui était la ligne de retraite du 2^ corps. Dans l'après-midi, le maréchal disposa des six batteries de la Garde et de deux batteries de 12. Les batteries de la droite ont été ravitaillées pendant le combat par suite des dispositions que j'avais prises dès le 17.
Les commandants de l'artillerie des corps avaient été prévenus, le 17, qu'un fort convoi de munitions, composé de caissons chargés, tenus en réserve à l'arsenal, serait conduit sur le plateau en avant du fort de Plappeville afin de leur fournir sur place les munitions dont leur artillerie pouvait avoir besoin.
Après le remplacement des munitions consommées, il restait encore des caissons chargés. Ces caissons furent amenés dans Vaprès-midi du 18 août, par deux officiers de mon état-major, aux batteries des 4® et 6° corps, fortement engagées sur la droite, et qui furent ainsi réapprovisionnées sur le champ de bataille.
Toute la journée du 17 fut employée par l'arme'e du Rhin à s'établir dans les nouvelles positions. Les corps avaient l'ordre de se fortifier sur leur front et leurs flancs non seulement par des tran-
chées-abris, mais par des travaux de fortification passagère, et d'établir des communications en arrière des bois par des abatis.
En donnant les instructions les plus précises pour que ses lignes fussent très solidement fortifiées, le maréchal comptait user les forces de ses adversaires en leur faisant éprouver des pertes considérables, n'avoir que deux batailles à livrer pour les obliger à lui ouvrir le passage, et gagner la Meuse en prenant la direction de Briey.
La position de Verneville avait dans ce plan une importance considérable. Placée en redan par rapport au reste de la ligne, elle devait s'y relier en arrière en occupant fortement les bois, et en avant, elle était menaçante pour l'ennemi dont elle contrariait le déploiement régulier en ordre de bataille, avec les bois des Doseuillons et celui de la Cusse sur son front, placés à droite et à gauche du village, embuscades toutes trouvées pour y cacher une partie de nos troupes.
Si, par un malheur difficile à prévoir, la position était forcée, on se retirait par le bois des Genivaux sur les 3^ et i'' corps et notre ligne n'était pas entamée. Même maltraité, le 6® corps la renforçait.
Mais son chef, qui laissa entrevoir àTrianonque, ce jour-là même, il eût tenté le passage, s'il avait été général en chef, et que nous allons voir tout à l'heure tout prêt à retourner là où il n'avait pu
tenir la veille, trouva la position de Verneville trop boisée et demanda à la quitter.
La lettre qu'il écrivait de ce point au maréchal contient ce passage curieux :
Un dragon, qai m'a rencontré au moment où j'allais tracer le bivouac de mon corps d'armée, m'a dit qu'il était envoyé vers les commandants de corps d'armée pour les prévenir qu'ils devaient se tenir prêts à recevoir et à exécuter l'ordre de reprendre aujourd'hui les positions si glorieusement conservées hier pour l'armée du Rhin. Je suis prêt à exécuter cet ordre.
Le maréchal lui répondit :
D'après les observations qui m'ont été transmises par le colonel Lamy, au sujet de votre position à Verneville, je vous autorise à quitter cette position et à aller vous établir un peu en arrière de Verneville, ou sur la droite d'Amanvillers vers Saint-Privat, en vous reliant par votre gauche au 4*= corps établi à Amanvillers.
Je vous prie de me l'aire connaître la détermination à laquelle vous vous serez arrêté, et de me dire en même temps le point choisi pour votre quartier général, afin qu'il n'y ait pas de retard dans notre correspondance.
(Registre de correspondance du maréchal, n" 59.)