CHAPITRE XVI
Lettre du maréchal Bazaine. — Déposition du général de Montarby. — La note gaie. — Mac-Mahon à Châlons- sur- Marne. — Une lettre du commandant Broyé. — Dépêche du maréchal de Mac-Mahon. — Un grand conseil de guerre. — U autre, — Bataille de Saint-Privat.
La concession, faite à un maréchal de France plus ancien de grade, fut une faute, d'autant plus grave que le chef du 6'' corps, au lieu de se contenter de prendre une position intermédiaire en arrière de Verneville, opta pour Saint-Privat. Il croyait Verneville difficile à occuper en avant du centre de l'armée par son corps qui n'était pas au complet, et il le campait carrément de Saint-Privat à Roncourt pour former notre aile droite, en allongeant indéfiniment notre ligne.
Le maréchal Bazaine chercha à remédier à cet état de choses. Sa lettre du 18 août, dix heures du matin, en témoigne surabondamment :
M. le maréchal Le Bœuf m'informe que des forces
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ennemies, qui lui paraissent considérables, semblent marcher vers lui...
Installez- vous le plus solidement possible sur vos positions, reliez-vous bien avec la droite du 4^ corps, que les troupes soient bien campées sur deux lignes et sur un front aussi restreint que possible.
Vous ferez également bien de faire reconnaître les routes qui, de Marange, viennent déboucher sur votre extrême droite et je prescris à M. le général de Ladmirault d'en faire autant par rapport au village de Norroyle-Veneur. Si, par cas, V ennemi, se prolongeant sur notre front, semblait vouloir attaquer sérieusement Saint-Frivatla-Montagne, prenez toutes les dispositions de défense nécessaires pour y tenir Qi permettre à toute l'aile droite défaire un changement de front pour occuper les positions en arrière, si c'était nécessaire, positions qu'on est en train de reconnaître.
Je ne voudrais pas y être forcé par l'ennemi, et si ce mouvement s'exécute, ce ne sera que pour rendre les ravitaillements plus faciles et permettre aux hommes de se laver.
Votre nouvelle position doit vous rendre les ravitaillements plus faciles par la route de Woippy. Profitez du moment de calme pour demander ou faire venir tout ce qui vous est nécessaire...
Je vous envoie la brigade Bruchard, qui sera provisoirement détachée du 3® corps jusqu'à ce que la division de cavalerie qui vous est destinée soit reconstituée.
Je pense que votre commandant d'artillerie a reçu les munitions nécessaires pour compléter vos parcs et caissons.
{Registre de correspondance du maréchal, n» 60.)
Dans le cas d'une attaque sérieuse sur Saint-Privatla-Montagne, que prévoyaient ces instructions, le
6^ corps était menacé d'avoir des manœuvres plus difficiles et plus périlleuses à exécuter que celle de se replier sous bois de Verneville jusqu'à une armée de plus de 80000 hommes, s'il y avait été forcé. Il semble donc que son chef aurait dû plus que jamais prendre toutes les dispositions de défense indispensables pour tenir et se fortifier conformément aux ordres donnés par le maréchal à tous les corps.
Il n'en fit rien, quoique Totleben lui eût montré à Sébastopol ce que l'on pouvait accumuler de force invincible rien qu'en remuant de la terre ; et pourtant, si un corps avait besoin de s'épauler et de se couvrir, c'était certes le 6% si l'on ne voulait compromettre l'armée et le vouera une débandade pareille à celle du 16, dont le procès de Trianon a recueilli un dernier écho :
M. LE GÉNÉRAL DÉ MONTARBY. — Le SOir — du 16 —
nous étions en bataille contre le village de Rezonville, lorsque nous vîmes sortir une masse de troupes considérables, pêle-mêle, sans ordre, et comptant pour ainsi dire autant de numéros qu'il y avait d'hommes. Ce défilé a continué pendant fort longtemps, jusqu'à minuit. Quand cette tête de colonne est arrivée à Gravelotte, on a commencé des sonneries d'infanterie pour appeler les hommes. Puis, peu à peu, ces sonneries se sont répandues sur une ligne fort étendue, qui pouvait aller depuis l'extrémité du bois jusqu'à une lieue environ plus loin; elles ont duré au moins jusqu'à minuit.
M« Lachaud. — Dans la soirée du 16, M. le maréchal Canrobert n'a-t-il pas requis le général pour éviter certains désordres qui s'étaient produits?
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M. LE GÉNÉRAL DE MoNTARBY. — C'est vrai. M. ]e maréchal Canrobert s'est adressé à moi et, en passant, m'a prié d'envoyer deux escadrons pour arrêter cette tête de colonne au bas de la côte.
Du reste, nulle part les lignes ne furent solidement couvertes. Les uns, comme le maréchal Canrobert, donnaient pour raisons le manque d'outils, comme si l'on était à dix lieues de Metz et qu'il fût impossible de s'en procurer; les autres prétendaient que cela était inutile.
Le plus simple eût été de prendre les outils des paysans ou de les mettre eux-mêmes en réquisition comme travailleurs, et il est plus que possible que nous n'aurions pas été forcés dans nos lignes, en dépit de tous les mouvements tournants. L'ennemi aurait certainement e'prouvé des pertes beaucoup plus considérables que celles qui lui ont été infligées, et il aurait hésité à recommencer son attaque le lendemain, à moins d'y laisser la moitié de ses effectifs. L'armée du Rhin aurait pu revoir s'ouvrir devant elle la route de Verdun et elle s'y serait engagée dans des conditions morales tout autres que celles dans lesquelles elle se trouvait le 17 août.
La note gaie de cette journée a été donnée par M. d'Andlau :
Le 17, à la pointe du jour, toutes les troupes se mirent en marche et se dirigèrent sur les emplacements qu'on leur avait assigaés. Faut-il rappeler ici l'étonnement et le mécontentement qui se manifestèrent dans tous les
rangs, chez les officiers comme parmi les soldats? A quoi sert de gagner une bataille, disaient les uns, pour nous faire battre en retraite?... C était bien la peine de nous faire tuer, disaient les autres, pour nous ramener où nous étions auparavant!... Pourquoi cette fuite? ajoutait-on encore. Nous avons battu hier les Prussiens, et nous les battrons aujourd'hui, s'il le faut... Et le fait est que cette retraite devint bientôt une sorte de fuite.
Ces hommes qu'on a fait tuer pour les ramener à leurs anciennes positions me paraissent d'un style que j'ai peu rencontré dans les états-majors; et il est permis de trouver singulier qu'une armée, avec laquelle M. d'Andlau estime que le maréchal aurait dû tout pourfendre, n'ait pas même la solidité nécessaire pour exécuter un simple changement de ligne, qu'aucun ennemi ne vient contrarier, sans que sa courte retraite ne devienne une sorte de fuite.
Je retombe dans la note triste avec le maréchal de Mac-Mahon.
Pendant que les hommes tués de M. d'Andlau couraient à toutes jambes pour ne pas manquer à la bataille prochaine, le maréchal de Mac-Mahon rejoignait l'empereur à Ghâlons-sur-Marne.
Il venait d'abandonner l'armée du Rhin, la seule que nous possédions alors de constituée, à tout ce que voudrait tenter contre elle la masse écrasante des forces que l'Allemagne jetait sans relâche sur la France. Quoique son corps — le 1" — rallié fût
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assurément respectable, puisqu'il n'avait perdu que 9000 hommes dans son désastre, que le corps du ge'néral de Failly — 5^ — peu engage' à Reichshoffen fût presque intact, et que celui du général Félix Douay — 7"^ — qu'il aurait pu attirer tout de suite à lui, le fût tout à fait, il n'avait défendu ni la trouée de Saverne ni les tunnels des Basses Vosges, qu'il n'avait pas même fait sauter, laissant ainsi, toutes grandes ouvertes, des voies faciles de communication aux armées allemandes, et, à tous les approvisionnements que nous avions perdus, après Spickeren, à Forbach, à Sarreguemines et à Saint-Avold, il avait ajouté ceux accumulés à Lunéville.
Aussitôt son arrivée, il donna au commandant Broyé, de son état-major, une mission que fera connaître la lettre suivante adressée au colonel Magnan :
Versailles, le 4 avril 1872.
Mon cher camarade,
La mission dont vous me parlez n'a reçu, en eflfel, qu'un commencement d'exécution, et je puis vous en parler mieux que personne, puisque c'est moi qui en avais été chargé.
Le 17 août, le maréchal ayant été nommé par l'empereur au commandement de l'armée de Châlons, me fit partir du camp dans l'après-midi pour aller prendre les instructions du maréchal Bazaine, sous les ordres duquel il était placé et que, d'après les derniers renseignements
reçus, il supposait sur le point d'arriver à Verdun.
Je profitai d'un train qui conduisait dans cette ville un détachement du génie, et je comptais prendre une voiture pour continuer ma route, si c'était nécessaire ; mais en descendant de wagon, le chef de gare me remit une dépêche du maréchal de Mac-Mahon qui me prescrivait de rentrer immédiatement au camp. Le maréchal avait reçu, depuis mon départ, une dépêche qui l'informait des événements du 16 et de la retraite sur Metz.
La voie ferrée n'étant pas libre, je ne pus rentrer au camp que le 18 dans la journée.
Veuillez agréer, etc.