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CHAPITRE XVII

Le général Bourbaki. — Opinion du prince Frédéric-Charles. ■ — Fuite du roi de Prusse. — Révocation de Stcinmetz. — Le grand coup. — Cette canaille de Bazaine. — Appréciation d'un officier général. — Rapport à l'empereur. — Pure utopie.

J'ai dit les précautions prises par le général Soleille pour que les nïunitions ne fissent défaut sur aucun point de la ligne de bataille. Malgré les inquiétudes qu'inspirait Steinmetz, une des brigades des voltigeurs de la Garde appuya la 4^ division du 3° corps, tandis que la 2^ brigade des voltigeurs occupait en arrière les abords du col de Lessy. Le général Bourbaki, avec la division de grenadiers delà Garde, alla au secours du maréchal Canrobert et du général de Ladmirault. Puis partirent le régiment d'artillerie à cheval de la Garde et deux batteries de 12 de la réserve générale, qui prirent position entre le 4° et le (>« corps. Quoique la prise de Saint-Privat n'ait eu lieu que vers huit heures du soir, le mouvement tournant de l'ennemi avait produit tout son effet, et ces

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renforts, arrivés trop tard, ne purent qu'arrêter les Allemands sans rétablir nos affaires. La retraite de nos troupes, pendant laquelle les hommes jetèrent leurs cartouches, devint bientôt une débandade, qui ne fut arrêtée que par la cavalerie du général du Barail. Le général de Ladmirault avait envoyé dire au général Bourbaki, par un capitaine d'étatmajor, que son corps tenait, mais qu'un renfort pouvait permettre un succès plus décisif. Le général Bourbaki pressa la marche de ses grenadiers et arriva lorsque la droite du Â^ corps suivait le 6^ en retraite. Aussi, apercevant l'aide de camp du général de Ladmirault, s'écria-t-il :

— « Ce n'est pas bien, ce que vous avez fait là, capitaine : vous m'avez promis une victoire et vous m'amenez en pleine déroute. »

Les Prussiens, qui avaient un moment occupé Amanvillers, l'abandonnèrent presque aussitôt et on y alla, vers onze heures du soir, chercher des sacs oubliés par le 4" corps, ce dont le général de Ladmirault s'empressa de ne pas rendre compte.

La responsabilité d'une défaite qui aurait pu s'appeler d'un autre nom revient, il ne faut pas craindre de le dire, au chef du 6® corps. Son départ de Verneville avait laissé le 4^ corps chargé de défendre une ligne plus mince, conséquemment plus faible. Quant àlui, celle d'Amanvillers à Saint- Privatne valait pas ce qu'il quittait et il avait éparpillé son corps d'armée en lui faisant occuper en

avant de son front Sainte-Marie-aux-Chênes, contrairement aux ordres du maréchal, non content de se prolonger jusqu'à Roncourt.

Il lui était prescrit de ne tenir contre une attaque sérieuse à Saint-Privat que pour permettre à toute l'aile droite de faire un changement de front pour occuper les positions en arrière. Au lieu de cela, il avait engagé sans doute contre le prince Auguste de Wurtemberg, le prince royal de Saxe et le prince Frédéric-Charles une lutte héroïque, mais qui ne pouvait se terminer que par son entier et rapide écrasement. L'acte de déférence du maréchal Bazaine, ne maintenant pas énergiquement son ordre d'occuper Verneville, sur les représentations peu fondées d'un collègue plus ancien de grade, est à peine ici une atténuation.

Eu général, dit le prince Frédéric-Charles, l'ennemi ne combattit pas le 18 août avec la même opiniâtreté que le 16, et il ne prit pas aussi souvent l'offensive que ce jour-là.

Le général en chef prussien ne pense pas à dire que derrière 'notre armée était le général Steinmetz.

A notre gauche, le général Frossard et le maréchal Le Bœuf avaient remporté un succès, annihilé par la catastrophe des deux autres corps, mais qui prouvait l'excellence des dispositions du maréchal.

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Dans le premier moment, avant d'avoir appris ce qui s'était passé à son aile gauche, le roi de Prusse avait fui à travers les bois, accompagné du général de Moltke, furieux des pertes subies par l'armée de son maître et voyant ses plans avorter par une bataille perdue.

Il attribuait ce désastre à l'immobilité de Steinmetz, auquel il avait, dit-on, ordonné cette attaque de flanc que redoutait le maréchal, et qui s'était borné à canonner Sainte-Ruffine.

De rage, il sollicita et obtint que le chef de la i^^ armée, qui s'était fait battre à Borny, fût destitué incontinent.

Désormais, M. de Rivière ne dira plus que le maréchal ne veut pas quitter Metz, — car plus il devient incapable d'en sortir, par suite des pertes éprouvées, plus on voudra qu'il en sorte — de crainte de se retrouver sous les ordres de l'empereur ; mais ce sera l'idée fixe de faire détruire le maréchal de Mac-Mahon, après avoir laissé éreinter le maréchal Ganrobert, qui empêchera l'astucieux maréchal de percer les lignes allemandes d'investissement, sur lesquelles il n'avait qu'à souffler.

Nous verrons se développer cette proposition aussi hétéroclite qu'inattendue, qu'étant donnée une armée bloquée par un ennemi d'une force double, quand elle n'est pas triple, c'est à elle qu'il appartient de venir en aide à l'armée de secours, chargée de la délivrer, sans qu'elle entende même

le bruit lointain de son canon, en la rejoignant en rase campagne! Personne n'a bronché, à Trianon, devant pareille énormité, et la jonction de l'armée du Rhin à Verdun et même plus loin, avec celle de Châlons, poursuivie par l'armée du prince royal de Prusse, a paru au président du conseil de guerre comme aux juges chose tout à fait élémentaire.

Par contre, toutes les preuves que le maréchal pourra fournir de son intention de ne pas rester sous Metz, toutes les combinaisons qu'il aura cherchées pour en venir à bout, seront considérées comme de simples manœuvres destinées à tromper le gouvernement et la nation, jusqu'au jour oii la dynastie napoléonienne étant prisonnière ou en exil, on finira par attribuer au commandant en chef de l'armée du Rhin l'intention de jouer on ne saisit pas bien quel rôle avec l'appui de ses cohortes, décimées et mourant de faim.

En attendant, le maréchal les repHait sous les murs de Metz. En cinq jours, il avait Hvré trois batailles: Borny, Rezonvilleou Gravelotte, défense des lignes d'Amanvillers ou Saint-Privat.

Je ne compte qu'en tremblant cette dernière, car M. de Rivière la déclare parfaitement inutile. Après quatre « s'il eût voulu quitter Metz » suivis de : « il eût fait ceci, point fait cela, trouvé autre chose », le général-rapporteur conclut :

Si donc le maréchal n'a pas voulu quitter Metz, on se

demande, sans pouvoir trouver une raison plausible, pourquoi il n'a pas évité cette bataille inutile du 18 août, qui a coûté tant de sang à son armée et qui allait augmenter de la manière la plus dangereuse l'encombrement des blessés dans la place de Metz et ébranler le moral de l'armée.

M. de Rivière fait semblant d'ignorer que M. de Bismarck voulait ce jour-là frapper le grand coup; que l'arme'e allemande était toute prête dès le 17 au soir et que le maréchal aurait été attaqué par elle n'importe oii. Il faut donc conserver Saint-Privat, quoique inutile. Dans ces trois batailles, le maréchal avait fait perdre à l'ennemi :

A Borny 4783 hommes.

A Rezonvillc 13479 —

A Amanvillers 19548 —

ToTAi 37800 hommes.

Si l'armée du Rhin n'était pas victorieuse, elle avait du moins fait acheter chèrement sa retraite à l'adversaire et elle pouvait le regarder la tête haute. Par malheur, les vides faits dans les rangs de celuici étaient faciles à combler, tandis que les pertes des défenseurs de Metz étaient irréparables.

Bien plus, ces massacres devaient finir par éveiller les soupçons, etil viendrait une heure où un monsieur quelconque pourrait dire à Trianon, devant des généraux français, qui l'écouteraient avec faveur :

Il me revient encore un mot qui m'a été dit par un colonel de l'armée prussienne, au retour de la bataille de Ladonchamps, le jour même de cette bataille. Ce colonel, en rentrant à son logement, disait tout en colère : « Ce Bazaine est une canaille, il n'avait pas été convenu qu'il nous tuerait tant de monde ! »

Preuve d'intelligence avec l'ennemi apportée à l'audience du 11 novembre 1873.

Mieux encore. Après avoir jeté à la figure du maréchal: Borny comme démontrant son intention de se séparer de l'empereur, Rezonville et Amanvillers attestant qu'il ne voulait pas le rejoindre, on reprendrait ces batailles comme bonnes, afin d'établir qu'il n'avait pas fait tout ce qui pouvait être accompli ou tenté autour de Metz, du 19 août au 28 octobre, et on lui tiendrait le raisonnement suivant :

Vous n'avez eu que o 474 hommes hors de combat en plus de deux mois, et la seule bataille de Rezonville nous avait coûté 16954 soldats. Vous voyez bien que vous êtes resté dans une coupable inaction et que vous n'avez pas fait de démonstrations assez significatives, dénotant une assez grande vigueur pour faire voir ce dont l'armée du Rhin était encore capable.

Mais, le 19 août 1870, cette verte leçon reposait inédite sur l'oreiller de M. le président du conseil de guerre de Trianon.

L'armée était donc repoussée sous Metz, dit notre officier général; à peu près sans nouvelles du dehors; elle

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avait perdu 35000 hommes; l'espoir que le maréchal Bazaine avait eu de la sauver, espoir si raisonnable, et fondé sur la force des lignes d'Amanvillers, était déçu.

Il ne s'était jamais fait illusion sur son état moral. Il avait reconnu son impuissance d'action offensive et il avait eu la preuve du manque de confiance des commandants de corps d'armée dans les rapports qu'ils lui avaient faits sur la bataille de Rezonville, rapports où presque tous lui déclaraient l'impossibilité de faire un pas en avant, la nécessité de promotions pour recomposer les cadres, de ravitaillements en vivres et en munitions, et enfin de quelques jours de repos! Naïveté singulière et qui prouvait leur ignorance, leur inintelligence de la situation; rapports que l'on a soigneusement passés sous silence au procès.

Cette situation n'était-elle pas faite pour le décourager complètement? Eh bien ! il ne se décourage pas. Il donne des ordres et des bras pour construire les forts inachevés; représente au génie que les défenses sont insuffisantes; fait élever le fort Saint-Privat et les redoutes des Bottes, du Goupillon et de Saint-Éloi; montre au génie que l'ennemi peut descendre dans la vallée de la Moselle, s'emparer de la chaussée du chemin de fer en amont, y tailler des embrasures pendant une nuit et, de là, prendre d'enfilade toute la face du corps de la place qui regarde Verdun; active le commandant en chef de l'artillerie pour la réorganisation des batteries et la confection des munitions, lui fait découvrir quatre millions de cartouches dans la gare, que celui-ci n'a pas eu l'idée de visiter. Puis, forcé de changer sa ligne d'opérations, il se propose de gagner Thionville et de chercher à rejoindre le maréchal de Mac-Mahon par les places du nord. Toutes ces mesures, grâce à son impulsion vigoureuse, ont demandé huit jours.

Dans son rapport à l'empereur, expédié le 20 par un émissaire, le maréchal disait :

Ban-Saint-Martin, 19 août 1870.

L'armée s'est battue hier toute la journée sur les positions de Saint-Privat-la-Montagne àRozérieuUes, et les a conservées jusqu'à neuf heures du soir, moment où le 6® et le 4® corps ont fait un changement de front, Vaile droite en arrière^ pour parer à un mouvement tournant par la droite que des masses ennemies tentaient d'opérer à l'aide de l'obscurité... Les troupes sont fatiguées de ces combats incessants, qui ne leur permettent pas les soins matériels; il est indispensable de les laisser reposer deux ou trois jours.

Le roi de Prusse était ce matin à Rezonville avec le général de Moltke, et tout indique que l'armée prussienne va tâter la place de Metz. Je compte toujours prendre la direction du nord, et me rabattre ensuite par Montmédy sur la route de Sainte-Menehould à Châlons, si elle n'est pas fortement occupée; dans ce cas, je continuerais sur Sedan et Mézières pour gagner Châlons.

On voit avec quelle ténacité le maréchal se rattache, malgré tous ses déboires, à son projet d'abandonner Metz à ses propres forces et comme il cherche à couvrir la débandade du 6' corps et d'une partie du ¥, par égard pour des chefs qui ne lui en tiendront pas compte.

J'insère ici un document officiel faisant connaître dans quel état se trouvait le 73^ régiment de ligne, appartenant au 4^ corps, après la bataille du 18, et les mesures prises par le maréchal pour pourvoir

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aux besoins des soldats place's sous son commandement.

Le 73^ ainsi que la plupart des régiments du A" corps avaient perdu le 18 août — officiers et soldats, saufles états-majors — leurs sacs, leurs effets de campement et de cuisine et leurs cantines.

Voici des Extraits du registre des prescriptions du 1?,'' régiment d'infanterie qui en témoignent officiellement :

Les corps iront chercher dans Metz le plus tôt possible tous les ustensiles qui peuvent être utilisés pour la cuisine, quelle que soit leur forme; sont exceptés les objets en cuivre.

Au camp sous Metz, le 20 août 1870.

Les corps qui ont besoin d'effets, de linge et de chaussure devront s'adresser à des fournisseurs à Metz : l'intendant militaire régularisera et approuvera les marchés.

Longeville, le 29 août 1870.

Il y a encore au magasin de campement un certain approvisionnement de souliers neufs. Malheureusement ils sont de pointures 26, 27 et quelques 28; on pourrait en employer peut-être une centaine par régiment. Pour les hommes auxquels ces souliers ne pourraient pas aller, on devra se procurer chez les cordonniers civils des chaussures de n'importe quel modèle, n'importe quel prix : il faut avant tout que les hommes puissent marcher.

Longeville, le 8 septembre 1870.

La plupart des hommes n'ayant plus ni vestes ni tuni-

ques, on devra leur acheter des gilets de tricot à manches qu'ils puissent mettre sous la capote.

Longeville, le 10 septembre 1870.

Les hissacs doivent absolument être recouverts d'une étoffe la plus imperméable possible : les corps doivent donc se procurer soit de la toile cirée, soit de la basane, soit, à défaut, de la toile d'un grain très serré comme celle qu'emploie la marine,

Longeville, le 12 septembre 1870.

Pour tous les extraits :

P. 0. le chef d'esc. /f""* de chef d'état -major, Signé : Debize.

Constatons, avant d'aller plus loin, que la possibilité de reprendre la marche sur Verdun était devenue pure utopie. On savait à Metz que l'ennemi recevait à chaque instant des renforts considérables et avait dirigé par Pont-à-Mousson, Thiaucourt, ainsi que par Apremont et Saint-Mihiel, des forces pour occuper les positions de Fresnes et de Haudiomont, en avant de Verdun, positions faciles à défendre avec peu de monde.

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