‹ Les responsabilités de l'année terribleChapitre 35 sur 66 · LE MARÉCHAL COMMAND · texte numérisé non relu

LE MARÉCHAL COMMAND

Monsieur le Maréchal,

J'avais déjà fait appeler hier le général Clinchant et je croyais pouvoir en répondre.

Je viens de le faire appeler et j'ai acquis la certitude qu'il ne fera rien de contraire à la discipline, qu'il emploiera même son influence à calmer ceux qui voudraient violer la convention.

Informé que des gardes nationaux auraient formé le projet de s'emparer des forts, j'ai donné l'ordre de lever tes ponts à Saint-Julien, aux Bordes et à Queuleu.

On m'assure que le général Duplessis, blessé, a été arrêté par la foule, très maltraité et porté à l'hôtel de l'Europe.

Votre affectionné

Maréchal Le Bœuf.

A Monsieur le Maréchal commandant en chef.

On se croirait à Paris et l'on pense aux canons et à Ghanzy.

Le maréchal Bazaine avait une garde nationale, en sus de ses impedimenta, et il avait été obligé de s'occuper de l'armement de cette milice qui, à Metz comme ailleurs, se montraplus tapageuse que guerrière. Il écrivait le 22 août au préfet de la Moselle :

Aux termes d'un décret impérial en date du 12 de ce mois, inséré au Journal officiel du samedi 13 août, la garde nationale est rétablie dans tous les départements.

L'article 3 de ce décret porte que la distribution des armes sera faite d'abord aux gardes nationaux des départements envahis, des villes mises en état de défense et des communes des départements mis en état de siège. Je désirerais savoir où vous en êtes de l'organisation de votre garde nationale, tout prêt que je suis à vous venir en aide pour faciliter la livraison des armes qui peuvent vous être nécessaires.

{Registre de correspondance du maréchal, n» 67.)

Et maintenant, le plan Palikao était-il bon? Il est reconnu que tous les plans qui ne réussissent pas ne valent rien. Le général a soutenu jusqu'à son dernier souffle que, quoi qu'en aient dit des écrivains, des stratégistes en chambre qui font manœuvrer des légions sur le papier, mais qui n'ont jamais commandé sur le terrain unemanœuvreàquatrehommes et un caporal, la marche vers le nord était le salut de la France. Il s'agissait là d'un raid à l'américaine au travers des forces allemandes éparses, et il serait bien hasardé de prétendre que, s'il avait été conduit par le fier soldat qui s'était jeté au milieu de l'immense empire chinois, la face de. la guerre n'eût pas été changée.

Par malheur, le chef chargé de l'entreprise n'avait pas cette fougue endiablée. M. de Rivière, qui n'y entendait pas malice, nous l'a montré en

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proie à mille perplexités et tout pareil au voyageur de Prior

Qui préparait toujours le char et le harnais, Disait adieu cent fois et ne partait jamais.

Après trois jours passés à se débattre, il vient à Reims, où il se défend durant deux autres jours. Le 23 août, enfin! le voici en route, faisant en moyenne ses belles quatre petites lieues, mais pas sur la route de Verdun, qui est la plus courte. Il a entendu dire qu'il y a par là le prince royal de Saxe avec des forces qu'on estime à 1 60 000 hommes. Il prend un peu plus au nord, puis à gauche, et se trouve à Rethel, reperdant vingt-quatre heures. De Rethel il va au Chêne-Populeux, à six ou sept lieues de Stenay et, au lieu de continuer son mouvement sur Stenay et Montmédy d'où il aurait pu faire entendre son canon à Metz, comme il y a encore du monde sur sa droite et qu'il suppose que le prince de Prusse n'est pas loin, il bat en retraite sur Mézières. C'est alors qu'il reçoit du ministre de la guerre, qui n'a pas cessé de le talonner, cette dépêche :

Au nom du conseil des ministres et du conseil privé, je vous demande de secourir Bazaine en profitant des trente heures d'avance que vous avez sur le prince de Prusse.

Je fais partir le corps de Vinoy sur Mézières.

Il se rabat sur Mouzon, en perdant un autre jour;

ne s'occupant pas plus du corps de Vinoy que du Grand Turc. Les Allemands, voyant qu'il ne court pas après eux, se mettent naturellement à courir après lui. 11 lui en vient de tous les côtés, et il arrive à Sedan où, de même que Napoléon III avait mis le maréchal Bazaine dans un guêpier à Metz, il le conduit à son tour dans un traquenard en rase campagne, où tout reste ; armée, drapeaux, matériel, place forte, et le souverain par-dessus le marché.

Mais, plus heureux que le maréchal Bazaine à Borny, un éclat d'obus lui évite de signer une capitulation, dont les articles régleront le sort de l'armée du Rhin !

En vingt-quatre heures, l'armée de Ghâlons a fondu comme la neige. Elle va montrer à ses frères d'armes le chemin des prisons allemandes.

M. de Rivière, qui devient assez monotone, édite à ce propos une histoire de dépêche cachée par le maréchal Bazaine à son armée, laquelle armée, si elle l'eût connue, se serait jetée comme un seul homme, que son chef l'eût voulu ou non, sur les travaux d'investissement des Allemands, aurait pulvérisé leurs sept corps rangés derrière et volé au secoures du maréchal de Mac-Mahon.

Les rôles changent, selon les besoins de la triste cause que plaide M. de Rivière. Tout à l'heure, c'était le maréchal de Mac-Mahon qui tenait l'emploi de terre-neuve ; à présent, c'est le maréchal Bazaine.

Je n'infligerai pas le débroiiillement de ce second casse-tête chinois au lecteur. Il sait quels étaient pour le commandant en chef de l'armée de Metz les sentiments de l'état-major général qui lui avait été imposé. Ces sentiments ne s'étaient pas modifiés, au contraire, lorsqu'il avait appris au cours de l'instruction que la mission du commandant Magnan consistait, entre autres choses, à demander à l'empereur le remplacement du général de Gissey, comme chef d'état-major, ainsi que celui du général Frossard dans le commandement du 2^ corps. Ce point noté, j'extrais ce qui suit, pour l'intelligence de ce qui sera dit plus tard, du Mémoire et rapport sur les opérations de l'armée du Rhin et sur la capitulation de Metz, écrit à Gassel par le maréchal Bazaine en décembre 1870 :

Le 29 août, je reçus du commandant de Thionville une dépêche... :

Dépêche venue de Thionville (commandant de place).

Arrivée le 29 août 1870. « Général Ducrot commande corps Mac-Mahon, Il doit se trouver aujourd'hui 27 à Stenay, guuche de Farmée; général Douay, à la droite, sur la Meuse.

« Se tenir prêt à marcher au premier coup de canon.

« TURNIER. ))

Et du livre publié à Madrid par le maréchal, parce qu'il y donne une explication que ne contient pas son Mémoire :

Le 30 août, à dix heures du matin, je reçus par le

retour d'un émissaire que j'avais envoyé à l'empereur au camp de Ghâlons, la dépêche suivante chiffrée ; f appris plus tard qu'elle était du maréchal de Mac-Mahon.

« Vempereur au maréchal Bazaine.

« Reçu votre dépêche du \ 9 dernier, à Reims ; me porte dans la direction de Montmédy ; serai après-demain sur l'Aisne, où j'agirai suivant les circonstances pour vous venir en aide.

« Envoyez-moi de vos nouvelles. »

Il ne me reste plus qu'à retourner à Metz pour raconter ce qui s'y passait pendant la marche incohérente de l'armée de Ghâlons. La dépêche invoquée par l'accusation se retrouvera en temps utile dans mon récit.

Ses troupes réorganisées et réapprovisionnées du mieux qu'il lui fut possible, le camp retranché, véritable enceinte continue avec bastions et redoutes, rendu inattaquable, le maréchal, sans nouvelles précises des mouvements de l'armée de Ghâlons, voulut faire néanmoins une diversion pour lui venir en aide, quoique, en théorie, ce ne soit pas l'armée bloquée qui doive secourir celle qui tient la canripagne, Son but était d'attirer l'attention de l'ennemi vers le nord-est, côté opposé à celui par lequel pouvait venir le maréchal de Mac-Mahon, de retarder la marche des Allemands sur la Meuse et, si un combat lui était favorable, d'en profiter pour se diriger sur Thionville.

Sa lettre du 24 août, midi 45 m., au préfet de la Moselle [numéro 68 de son registre de correspondance), indique les précautions sérieuses dont il allait s'entourer, avant de se porter en avant, et son intention de le faire sans retard :

L'administration a rappelé à Metz tous les agents douaniers et forestiers du département de la Moselle. Parmi ces agents, un grand nombre appartiennent aux localités qui avoisinent la place, et les autres, je dois le supposer, sont en mesure de donner des renseignements certains sur les directions, sur les sentiers et sur le parcours général du pays. Je vous serais très reconnaissant de donner des ordres pour que tous les agents forestiers et de douanes, qui pourraient être utilisés comme guides, soient envoyés, dès ce soir même, à mon quartier général. Ces hommes devront se tenir prêts à partir avec les têtes de colonnes qu'ils seront appelés à diriger sur les points que j'indiquerai. Ils seront pourvus de leurs armes.

Je pourvoirai de mon côté à leur subsistance pendant qu'ils seront employés pour l'armée.

Il serait bon qu'ils fussent conduits par des officiers qui les connaissent et qu'ils connaissent.

Je crois qu'un seul officier par détachement suffirait et je pense également qu'en faisant opérer les agents par groupes de deux, douze ou seize agents suffiraient dans chaque service.

Je vous demande de m'envoyer ces hommes ce soir, afin que je puisse m'occuper de leur installation provisoire dans nos cantonnements, leur emploi pouvant être requis très prochainement. Dans tous les cas, je vous serai obligé de me faire connaître d'urgence, par état nominatif et avec indication des localités qu'ils connais-

sent spécialement, le nombre des agents qu'il vous sera possible de mettre à ma disposition.

Le 23 août, les 4^ et 6° corps, ainsi que la Garde, établis sur la rive gauche, reçurent l'ordre de passer la Moselle pour rejoindre sur la rive droite les 2^ et 3« corps, le lendemain.

La formation en bataille des 2® et 3^ corps et le passage des autres s'opérèrent au milieu d'une pluie torrentielle et d'une véritable tempête. Le maréchal dut reconnaître que le mouvement résolu ne pouvait s'exécuter dans de pareilles conditions.

Il n'avait devant son front qu'une seule route et il était certain de ne pas s'y engager sans combat. Or, puisqu'avant de marcher, il lui fallait combattre, il était indispensable que son armée fût à même de se déployer et que son artillerie s'avançât en tête de toute la ligne de bataille, c'est-à-dire en plein champ, sur cette terre argileuse et détrempée de la Lorraine, oii les attelages, déjà épuisés par le trajet fait par eux de la route à leurs positions de combat, seraient dans l'impossibilité de marcher, fût-ce au pas, pour en prendre d'autres. L'ennemi, lui, sans avoir à bouger, nous attendait dans ses lignes de défense.

« Le mauvais temps était pour l'ennemi comme pour nous ! »

Les juges et le public de Trianon ont fort goûté cette niaiserie débitée au procès.

Dans la soirée, l'armée se replia.

C'est à propos de cette tentative de sortie que M. de Rivière prétend que le maréchal est resté immobile, bien qu'ayant connaissance de la venue prochaine du maréchal de Mac-Mahon, et recommence le jeu de la dépêche avec celle qui dit : « Me porte dans la direction de Montmédy; serai après-demain sur l'Aisne. » Cette dépêche numérotée 25871 , datée de Courcellesle 22 août 1 1 h. 50 m. du matin, avait été expédiée à Verdun, Montmédy, Longuyon et Thionville, d'où l'on devait s'efforcer de la faire parvenir à Metz.

Cette arme nouvelle avait été fournie à l'accusation, avec le concours empressé de M. d'Andlau, par le colonel Lewal de l'état-major, comblé de bontés par le maréchal, au Mexique d'abord, puis à Metz.

Je laisse de côté pour un moment M. de ïlivière, lancé à la poursuite de la dépêche 25871, comme un Comanche sur la piste d'un Apache, la trouvant, la perdant, la retrouvant et la reperdant jusqu'à ce qu'il croie mettre la main sur l'émissaire — il est permis de le chercher encore — qui a pu, dû la remettre, et enfin l'a certainement remise au maréchal. J'aurai plus tôt fini avec le colonel* Lewal.

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