‹ Les responsabilités de l'année terribleChapitre 36 sur 66 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Déposition du colonel Lewal. — Un volume â écrire. — Le colonel d'Abzac. — Le colonel Turnier. — Le général Ducrot. — Opinion des généraux Coffinières et Soleille. — Interprétation des généraux de Rivière et Pourcet. — Conseil de guerre. — Le boute-charge. — Scalabrino.

Devant le. conseil d'enquête, cet officier supérieur avait déposé que, le 23 août, entre trois et quatre heures de l'après-midi, il avait reçu une dépêche qu'il avait portée au maréchal dans son cabinet, dépêché roulée en forme de cigarette, que celui-ci avait déroulée et lue tout de suite à haute et intelligible voix, dépêche enfin dans laquelle on parlait de Stenay.

Ce nom de Stenay ne faisait pas précisément l'affaire. Il se trouve dans ce qu'on a appelé la dépêche Ducrot^ que j'ai donnée en même temps que sa compagne, émanée du maréchal de Mac- Mahon.

Aussi, devant le conseil de guerre, le colonel Lewal rectifia-t-il son premier dire en affirmant qu'il s'agissait de la dépêche dans laquelle il était

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question de la Meuse ou de l'Aisne, et que le maréchal lui avait dit, comme il se disposait à prendre congé : « Surtout, ne parlez de cette dépêche à personne ! »

Et il y avait quatre personnes dans le cabinet du maréchal! Le colonel Lewal a lui-même reconnu qu'il en avait remarqué trois. Le secret qu'on lui confiait était donc quelque peu celui de Polichinelle. Mais le colonel Lewal ne se démonte pas pour si peu :

M. LE PRÉSIDENT. — Ainsi vous êtes bien certain que c'est le 23 que le naaréclial a. jceçu Ja dépjêiihfî Aont ^wms venez de parler ?

M. LE COLONEL Lewal. — G'cst ma conviction.

M. le président. — La forme de cette dépêche était celle d'une cigarette?

M. LE colonel Lewal. — Oui, monsieur le président, celle d'une cigarette.

M. LE PRÉSIDENT. — Elle était en clair et non chiffrée ; puisque M. le maréchal l'a lue couramment ?

M. LE COLONEL Lewal. ■ — J'ai toujours dit que M. le maréchal V avait lue à Vinstant même; si elle avait été en chiffres, il lui aurait fallu le temps de la traduire.

M. le général de Rivière n'est pas du tout d'accord avec le témoin :

Du reste, dit-il, la dépêche du maréchal de Mac-Mahon étant écrite en chiffres ne pouvait être que celle que le maréchal Bazaine déplie en la recevant et lit tout haut devant le colonel Lewal.

Quand je dis que le rapporteur n'est pas d'accord avec le témoin, je me trompe. Il va encore plus loin que lui pour prouver que la dépêche a bien élé lue aussitôt sa réception; et la raison qu'il en donne est irréfutable : « On ne pouvait pas la Iwe j puisqu elle n était pas en clair! »

C'est à n'y pas croire, c'est invraisemblable, mais cela est, et le général Pourcet, loin d'abandonner ce galimatias dans son réquisitoire, s'y cramponne désespérément, en supposant — la supposition est la grande épée de chevet des ennemis du maréchal— que la dépêche parvenue le 23, et même plus tôt selon lui, à Metz, et lue tout haut par le commandant en chef de l'armée du Rhin dans son cabinet, pouvait bien être un duplicata en clair de celle chiffrée.

Tout a été jugé excellent, tout a servi, même les inepties, dans^ce procès intenté à un maréchal de France.

On écrirait un volume rien qu'à relever tout ce que l'accusation a découvert au milieu de dépêches, souvent sans valeur, échangées entre deux grands quartiers généraux, séparés l'un de l'autre par trois ou quatre armées ennemies, dépêches ne se répondant pas les trois quarts du temps, n'arrivant jamais à destinatio;i ou n'y parvenant qu'après mille aventures et si tardivement qu'elles n'ont plus guère d'utilité. Tout cela pour tomber entre les mains d'un officier d'état-major de service

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qui les traite comme choses importunes, menues paperasses, et ne se dérange même pas pour les communiquer à son chef.

Par une grâce d'état qui semble particulière aux

chats fourrés à graines d'épinards, le général de

Rivière et le général Pourcet évoluent comme chez

eux au milieu de ce chaos où tout le monde perd la

tête.

Le colonel d'Abzac, de l'état-major du maréchal de Mac-Mahon, est réveillé le 26 août à 1 h. 30 m. du matin à Rethel par les deux agents porteurs, entre autres, de l'original de la dépêche 34 750 qu'ils ont télégraphiée au colonel Stoffel. Il examine leurs papiers et leur dit : « Il y a deux jours que nous connaissons cela. Attendez qu'il fasse jour, vous les remettrez à Stoffel. » Ces paroles auraient dû prouver que le colonel Stoffel n'avait pas supprimé la dépêche en question, puisqu'elle était connue des autres officiers de l'état-major. Ah 1 bien, ouiî

Au procès, le colonel d'Abzac ne se souvient plus de rien, pas même d'avoir reçu les agents en chemise!

Le maréchal de Mac-Mahon, qui a fait une déposition à n'en, plus finir devant la commission d'enquête parlementaire, semble n'avoir jamais reçu aucune dépêche, pas même celle qu'un filateur de Mouzon lui remettait en mains propres, après l'avoir communiquée à l'empereur, le 29 août

à Raucourt ; filateur avec lequel il s'était entretenu longuement trois fois dans cette journée. Cette dépêche était ainsi conçue :

A Varmée française.

Nos communications sont coupées, mais faiblemçnt : nous pourrons percer quand nous voudrons et nous vous attendons.

L'accusation, qui reproche toujours au maréchal Bazaine de ne pas vouloir sortir, a failli se fâcher tout rouge à cette preuve qu'il le voulait. Mais la forme inusitée de la dépêche l'ayant forcée de reconnaître qu'elle ne provenait pas de lui, elle s'est rejetée, pour passer son courroux, sur le colonel Turnier, commandant supérieur deThionville. C'était à lui que parvenaient presque toutes les dépêches venant de Metz ou cherchant à y pénétrer. La situation fournissait ample prétexte à interrogatoire et même à suspicion légitime, car le malheureux ne fut pas capable de se rappeler du nom de l'émissaire qui lui avait apporté l'avis A Varmée française.

Comme il faut toujours que M. de Rivière se contredise, autrement il ne serait qu'un médiocre rapporteur, il est amusant de voir de quelle façon il fulmine contre le colonel, sur lequel il braque deux questions que l'on n'attend guère de sa part, puisqu'il a toujours soutenu jusqu'alors que la dé-

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pêche du 52 août numéro 25871 était dès le 23, même avant, en la possession du maréchal Bazaine :

i° Gomment se fait-il qu'ayant entre les mains, depuis le 23, la dépêche du 22, du maréchal de Mac-Mahon, dont l'importance capitale vous était connue et que plusieurs émissaires sont venus successivement vous rappeler, vous ne l'ayez pas remise à Flahaut, en même temps que la dépêche du général Ducrot ?

2° Comment se fait-il qu'ayant, comme le prouve votre entretien avecM. Lagosse, une si haute opinion de l'habileté de Flahaut, vous n'ayez pas songé à l'utiliser, le 23, pour faire parvenir à Metz cette dépêche importante ?

Cet émissaire déclare que, depuis le 21, jour de son retour de Metz, jusqu'au 28, jour de son départ, il n'a pas quitte Thionville et qu'il est resté constamment à votre disposition.

La seule réponse de quelque valeur faite par le colonel Turnier à ces deux questions, est que le 28, au moment du départ de Flahaut, il avait la conviction que la dépêche du 22, du maréchal de Mac-Mahon, était ^déjà parvenue à Metz.

Mais il fallait, au sujet de l'arrivée de cette dépêche, plus qu'une conviction, il fallait une certitude pour que le colonel Turnier n'ait pas saisi cette occasion de le faire parvenir à Metz.

L'insistance du général-rapporteur montre qu'il n'avait pas lui-même cette certitude qu'il ne reconnaît pas chez le colonel.

Puisque j'ai nommé le général Ducrot, avant de continuer la discussion des griefs accumulés à

plaisir contre le maréchal Bazaine, je donnerai ici une appréciation de sa fuite à Pont-à-Mousson, lors de sa capture par les Prussiens et de son caractère, formulée par un de ses plus célèbres compagnons d'armes :

Quand Dacrot demanda un commandement à Trochu, il lui déclara avec une bonne foi, qui était certainement entière :

« A Pont-à-Mousson, je n'étais pas prisonnier sur parole. »

Trochu ne demanda pas d'autres explications sur ce point et Ducrot ne lui en a pas donné.

Je dois ajouter que j'ai été surpris qu'ardent et franc du collier comme il l'était, il n'eût pas demandé aux Prussiens, dès que l'armistice nous mit en contact avec eux, la constitution d'un jury d'honneur allemand-français qui eût rendu publique la solution d'un litige d'un si haut intérêt pour lui.

Surprise n'est pas blàme,car je ne veux parler qu'avec respect de ce véritable homme de guerre qui n'eut pas, à mon sens, dans le grand etlort de la défense nationale, d'équivalent, en dépit des apothéoses faites par la politique à d'autres qui ne furent — et ne pouvaient être — ni plus battant ni plus battus que lui.

Tourmenté par des passions qui obscurcissaient un jugement et très peu maître de lui-même, sujet à l'aversion et à l'engoûment, Ducrot a été l'un des officiers généraux les mieux doués et un des plus énergiques soldats des temps modernes.

Je reviens à la tentative de sortie de Metz du !26 août.

Le général Goffmières, allant pour affaires au

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quartier général, apprit la transmission de l'ordre de marche. Il rencontra le général Soleille, avec lequel il était lié, et lui dit :

— Le maréchal va sortir, nous ne savons pas où sont les troupes qui viennent au secours de Metz (il y circulait des bruits du mouvement du maréchal Mac-Mahon), ni quelle ligne elles suivent. .Je crois, pour mon compte^ qu'il serait plus sage d'attendre des nouvelles précises, de savoir dans quelle direction elles arrivent. Pendant quelques jours, au moins, on pourrait tenir bon, et profiter de ce temps pour achever d'armer les forts.

Le général Soleille lui répondit :

— Vous avez cent fois raison; d'ailleurs notre situation n'est pas si mauvaise; nous avons une position latérale qui, dans un moment donné, peut avoir un très grand effet, si le maréchal Mac-Mahon marche ayant à cheval {sic) la direction de l'ennemi; le chemin de fer lui fait front; nous sommes là pour couper la retraite; c'est une situation plus ou moins analogue à celle que Napoléon I'^'" voulait prendre après la bataille d'Arcis-sur-Aube. Votre opinion me semble sage : harcelons l'ennemi; dans quelques jours, nous aurons achevé d'armer les fortifications et quand nous saurons où vient le maréchal Mac-Mahon, nous irons à sa rencontre.

Les deux officiers généraux firent tout de suite part de leur idée au maréchal, mais il ne crut pas devoir en tenir compte,

— Il est possible, dit-il, que vous ayez raison, mais tant pis : mon mouvement est prêt, je vais l'exécuter.

Seulement, tous les chefs de corps reçurent une convocation pour se rendre au château de Grimont devant le fort Saint-Julien. Les chefs d'armes spéciales furent également invités à cette conférence.

MM. de Rivière et Pourcet soutiennent qu'en ordonnant cette réunion, ce véritable conseil de guerre, l'unique but du maréchal était d'amener ses lieutenants à admettre la convenance d'un séjour prolongé dans le camp retranché de Metz. La sortie des 31 août et i^"" septembre suffirait à répondre à cette imputation calomnieuse, si l'attitude du maréchal au conseil de guerre de Grimont ne l'avait pas réfutée d'avance. Il écouta ses subordonnés, fit prendre note par le général Boyer, son premier aide de camp, de leurs déclarations qui, rassemblées, formèrent un procès-verbal et ne prit la parole que pour proposer la formation de compagnies de partisans, devant servir de base à tous les mouvements d'attaque. Yoilà comment il entendait s'endormir dans le camp retranché. Je ne veux pas donner ce procès-verbal en son entier, mais résumer en quelques lignes l'opinion émise par chacun des chefs de corps ou de service présents :

GÉNÉRAL SoLEiLLE, Commandant en chef de l'artilterie.

— Il ne faut pas se dissimuler que l'armée n'a de munitions d'artillerie que pour une bataille, et qu'il est impossible de la réapprovisionner avec les ressources de la place. Risquer un combat pour percer les lignes ennemies et entreprendre une marche pour rallier Paris ou tout autre point, ce serait s'exposer à user des munitions, à se trouver désarmé au milieu des armées prussiennes, qui s'acharneraient après nous comme une meute de chiens après un cerf, et à compromettre le sort de l'armée. En restant au contraire dans les lignes que nous occupons, nous maintenons l'armée intacte avec tous ses moyens d'action, nous menaçons constamment les communications de l'armée ennemie qui peut éprouver un échec et se trouver obligée à battre en retraite et à se replier sur sa ligne d'opérations.

Nous pouvons changer en désastre un mouvement rétrograde des Prussiens et conservons au pays une garantie puissante dans tous les cas. L'arméô ne restera pas inactive pour cela; elle pourra faire de fréquentes pointes sur le périmètre des lignes ennemies qui n'a pas moins de 50 kilomètres. Elle frappera des coups sensibles, l'inquiétera, et pourra même bouleverser ses travaux, couper ses convois et intercepter ses lignes de communications.

GÉNÉRAL Frossard, Commandant le 2® corps d'armée.

— Est absolument de l'avis du général Soleille. L'armée du Rhin, par suite des événements accomplis, est bien plus propre à la défensive qu'à l'offensive. Il ne voudrait pas toutefois étendre cette opinion à l'armée entière... mais il l'étend tout de même, sans s'en apercevoir probablement.

Il règne dans cette armée une sorte d'épuisement, pour ne pas dire le découragement, qu'il est aisé de reconnaître. Si l'on se met en marche à l'aventure, on ne pourra plus compter sur elle après un premier combat,

fût-il heureux. Sila chance des armes nous était défavorable, il serait impossible de la maintenir; ce serait une armée dissoute et le prestige qui l'entoure encore s*évanouirait complètement, ce serait une déroute dont les conséquences seraient incalculables.

Maréchal Canrobert, commandant en chef le 6« corps d'armée. — Se range exactement à l'avis émis par le général Soleille et par le général Frossard, en ce qui concerne la nécessité de ne pas compromettre l'armée par un mouvement offensif, mais avec cette restriction qu'il faut frapper des coups de tous les côtés et donner des coups de griffes partout et incessamment...

Il faut rentrer sous Metz, fatiguer l'ennemi et, si l'on se décide à partir, laisser lous les impedimenta, car c'est chose impossible de s'allonger dans l'intérieur du pays avec des colonnes immenses de bagages, d'ambulance et d'artillerie.

Général de Ladmirault, commandant le 4^ corps d'armée. — Il est impossible d'entreprendre une affaire de longue haleine, car à la première on sera usé, faute de munitions.

Maréchal Le Bœuf, commandant le 3^ corps d'armée.

— Conserver l'armée intacte est le plus grand et le meilleur service que l'on puisse rendre au pays ; mais comment le faire sans vivres?

Général Bourbaki, commandant la Garde impériale.

— Mon désir le plus vif eût été de faire un trou par Château-Salins et de nous donner de l'air; mais si nous n'avons pas de munitions, il est clair que nous ne pouvons rien faire.

Général Coffinières, commandant supérieur de Metz.

— La place et les forts ne sont pas encore dans un état défensif suffisant pour supporter une attaque régulière pendant plus de quinze jours. L'armée doit rentrer sous Metz.

On voit que, de l'ensemble de ces opinions, il ne se dégage pas une résolution bien énergique d'offensive coûte que coûte. Cependant, trois ans après, un des membres de la conférence du château de Grimont faisait tressaillir toutes les culottes de peau du conseil d'enquête militaire, en s'écriant, à propos du silence gardé, le 26 août, par le commandant en chef sur la dépêche numéro 25871 :

Si nous avions su que le maréchal de Mac-Mahon marchait vers nous, bien que convaincus que son armée n'en fût pas une, nous aurions dit au commandant en chef: « Marchons sur la tête s'il le faut, mais marchons ! »

Et le même cri du cœur, répété en grande tenue sous les voûtes de Trianon, y produisait l'effet du boute-charge.

Eh bien, le 26 août, quoique le colonel Lewal ait déclaré dans sa déposition n'avoir parlé de l'annonce de la marche du maréchal de Mac-Mahon dans la direction de Metz que le 27, c'est-à-dire le lendemain du conseil de guerre de Grimont, au maréchal Ganrobert, au général Jarras et au colonel d'Andlau, la dépêche la concernant faisait l'objet des conversations dans les états-majors et, mieux que cela, le bruit en courait dans Metz dès le 23. Fait singulier : elle était àArs-sur-Moselle, ce jourlà même, avec le brigadier des gardes forestiers Scalabrino, qui, tout en ne pouvant pas la lire, savait qu'elle venait de l'armée de Ghâlons.

On a dit que Scalabrino avait été mis dansTimpossibilité de remplir sa mission parce que le maire d'Ars, vétérinaire de son état, n'avait pas voulu lui en fournir les moyens. Est-ce une calomnie ou une simple médisance? On a même ajouté qu'un poste de préfet de la république avait récompensé le service rendu par ce vétérinaire. Il est plus que difficile, après si longtemps déjà, de songer à savoir la vraie vérité sur cet épisode.

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