CHAPITRE XXI
Déposition du maire d'Ars. — Bataille du 31 août-ler septembre. — Insuccès de Servigny. — Lettre du colonel de Kœnigseck. — Lettre de l'intendant Lejeune. — Bruits fâcheux.
Dans sa déposition, l'ancien maire, en uniforme de préfet, a raconté ce qui suit :
Le 25 ou le 23 août, — je ne puis déterminer la date d'une manière certaine, — j'ai reçu la visite d'un paysan de Saint-Mihiel ou des environs, qui est venu me prier de l'aider à s'introduire dans la place de Metz. Ce paysan était porteur d'une dépêche chiffrée venant de M. le ministre de la guerre, et adressée à M. le maréchal Bazaine. Je le conduisis auprès d'un officier blessé que j'avais recueilli à la suite de l'alfaire du 16, et qui vit également ]a dépêche. Elle fut cousue dans un des souliers du porteur par les officiers qui se trouvaient chez moi. Nous munîmes cet homme de quelques instructions ; il était très pressé d'entrer dans la place. Il partit, tenta vrainement d'entrer et revint deux ou trois heures après. Il essaya alors de passer par la rive droite. Je l'ai perdu de vue; j'ignore ce qu'il est devenu.
i Ce paysan était-il le brigadier des gardes fores-
tiers déguisé?... Un familier de la mairie d'Ars, plus chanceux que lui parce que mieux renseigné, a-t-il pu pénétrer dans Metz et y apporter la nouvelle? Cela ne serait pas le moins du monde invraisemblable.
Quoiqu'il en soit, le 31 août, reprenant son projet de sortie du 26, et l'armée étant prête au combat en avant des forts deQueuleu et de Saint-Julien, le maréchal convoqua sur le terrain, entre midi et une heure, les commandants de corps d'armée et leur lut la dépêche du maréchal de Mac-Mahon ou de l'empereur, arrivée enfin la veille. Ce point important a été mis hors de doute au procès ;
M. LE PRÉSIDENT. — LoFsque l'action s'est engagée le 31, le maréchal Bazaine vous a-t-il parlé des nouvelles qu'il avait reçues de l'armée du maréchal de Mac- Mahon?
M. LE MARÉCHAL Canrobert. — Oui, et, sur la route, je vois encore une maison de cantonnier où le maréchal réunit les commandants de corps d'armée et leur donna ses instructions pour l'attaque. Et, dans ce moment, il nous dit qu'il avait reçu des nouvelles du maréchal de Mac-Mahon et de la marche de son armée. C'était le 31 août, je me le rappelle.
Il a été établi également qu'en recevant la dépêche des mains de l'émissaire Mâcherez, le maréchal avait dit à son état-major, aussitôt qu'elle avait été traduite : « Ces nouvelles sont excellentes, elles valent pour nous quatre divisions ! »
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Le moment était donc venu pour l'armée du Rhin de marcher sur la tête. Hélas! si elle avait été seulement capable de se tenir ferme sur ses pieds !
L'officier général dont j'ai déjà invoqué plusieurs fois l'autorité a raconté la bataille du 31 août- 1" septembre mieux que je ne saurais le faire. C'est son récit que j'offre au lecteur:
Le maréchal donne ordre d'attaquer à deux heures et demie; mais à cette heure, grâce à la lenteur apportée à l'exécution de ses ordres, le passage des 4° et 6'^ corps n'est pas terminé et la ligne de bataille n'est pas formée. Ce n'est qu'à quatre heures que ses ordres réitérés d'attaque reçoivent leur exécution.
L'armée ennemie a formé deux lignes d'investissement dont la tête de la première est Servigny et la tête de la seconde, Sainte-Barbe, villages situés l'un derrière l'autre, sur la crête du versant de la Moselle, et en étages, le premier plus bas que le second, mais plus élevés que le fort Saint-Julien, qui en est distant de 3 à 4 kilomètres.
Le maréchal a indiqué Sainte-Barbe comme but des attaques. Le 6*^ corps, à gauche, dans la vallée, doit s'emparer de Malroy et arriver jusqu'à Antilly; le 3^ au centre, doit prendre Sainte-Barbe par la gauche; le 4^, à droite, doit l'attaquer par la droite; le 2*^ corps, en arrière, est placé sous les ordres du maréchal Le Bœuf, comme soutien dû 3« corps, qui doit former l'attaque principale ; enfin, la Garde est en réserve.
Cette répartition des rôles est la conséquence du degré de confiance que l'on doit avoir dans chacun des corps et dans leurs commandants en chef; le plus capable, le
maréchal Le Bœuf, est chargé de l'attaque principale.
Le combat fut heureux ; l'ennemi fut chassé de Servigny, qu'il évacua en fuyant aussitôt qu'il eût près de lui nos fantassins. Pourquoi, hélas ! n'a-t-on pas fait toujours approcher notre infanterie de celle de l'ennemi? Le même résultat aurait toujours été obtenu.
Ici, aucune raison majeure, comme celle qui existait le 18, n'éloignait le maréchal Bazaine du champ de bataille et de la première ligne ; aussi, selon son habitude, et toujours pour la même raison, il y était. Plusieurs témoins l'ont affirmé au procès avec admiration, et ce qu'ils n'ont pas ajouté, c'est que c'est à cette présence, à l'exemple qu'il a donné, aux encouragements qu'il a adressés aux troupes, que Ton doit attribuer tout le succès.
Il était nuit; le combat cessa. Ici encore, le commandant en chef ne néglige rien. Il pense que les troupes qui ont pris Servigny sont fatiguées, affaibhes. Il les fait remplacer par des troupes fraîches, en leur recommandant de se garder avec grand soin. Que font ces troupes fraîches? Elles sont là, tout près des Allemands qu'elles entendent parler et se masser dans l'obscurité. Elles les laissent faire tout à leur aise. Elles ne se gardent pas. Elles font le café. Elles s'endorment et bientôt elles sont chassées du village, que l'ennemi fortifie pendant le reste de la nuit; et le matin du l*^"" septembre, c'est lui qui donne le signal du combat, en lançant à travers le brouillard épais une grêle d'obus!
Le maréchal ne se décourage pas de la perte si fâcheuse de cette position, achetée assez cher la veille. 11 dirige sur Servigny une nouvelle attaque ; mais l'ennemi y est solidement établi, une grande partie de ses forces a été amenée sur le lieu du combat et l'attaque n'a pas la vigueur nécessaire : elle est repoussée avec perte. Le maréchal ne désespère pas encore. L'infanterie manque d'énergie pour une seconde attaque; cette attaque, re-
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poussée comme la première, achèverait de la démoraliser. Il fera faire l'attaque par la cavalerie. On ne peut tenter de prendre Servigny de front, il faut essayer de le tourner.
Le maréchal fait placer la Garde en avant du fort Saint- Julien; il lui adjoint la division de cavalerie de Forton. Cette division et la division de cavalerie de la Garde sont formées en avant de l'infanterie.
Le général Desvaux commande ces deux divisions.
Avec un sang-froid, une présence d'esprit et une précision admirables il donne à chacun son rôle. L'artillerie, placée en avant de la cavalerie, doit par son feu préparer l'action de celle-ci. L'infanterie, formée derrière la cavalerie, doit la suivre et l'appuyer. La cavalerie doit s'élancer à la gauche du village, le dépasser, puis se rabattre à droite et tout balayer entre les deux lignes de Servigny et de Sainte-Barbe.
Tout est prêt. On n'attend que l'ordre d'agir. On attend une heure cton reçoit l'ordre... de se retirer. Quel coup de massue!
Pourquoi donc cet ordre?
Le maréchal Le Bœuf avec le 3^ corps placé à la droite de la Garde, et renforcé de la division Bataille du 2*', — commandée par le général Bastoul, le général Bataille ayant été blessé à Rezonville, — formait le pivot de la conversion que devait exécuter la Garde.
A dix heures, le maréchal Bazaine recevait l'avis suivant, écrit au crayon par le maréchal Le Bœuf :
.« l"' septembre, 9 h. 45 min. du matin.
«La division Bastoul ayant battu en retraite, il y a une heure, contrairement à mes ordres, mon flanc droit est entièrement découvert. Je suis enveloppé de feux et de colonnes d'attaque, de front et de flanc. Après avoir tenu
jusqu'au dernier moment, je me vois forcé de battre en retraite. »
Le pivot de la conversion ne tenant plus, la conversion ne pouvait plus se faire.
Nul ne pourra rendre l'abattement que cette retraite, que cet insuccès produisirent dans l'armée. A partir de ce moment, l'opinion générale définitivement enracinée fut qu'elle ne pouvait pas, à elle seule, briser les lignes prussiennes, qu'il fallait absolument que l'armée du maréchal de Mac-Mahon vînt lui donner la main. Tout général en chef qui aurait tenté un nouvel effort, malgré cette conviction de l'armée, aurait été assuré d'un désastre et d'une honte.
Quant au maréchal Bazaine, il pensa et il dut logiquement penser qu'il avait eu tort d'avoir, de l'énergie de ses troupes, une opinion meilleure que celle exprimée par ses lieutenants, le 26 août. Il pensa et dit depuis : « Si l'armée n'est pas sortie des lignes le 1" septembre, c'est qu'elle ne l'a pas voulu. » Donc, il fallait attendre, pour tenter un nouvel effort, soit l'arrivée de l'armée du maréchal de Mac-Mahon, soit, si cette armée n'arrivait pas, que l'impression produite par cet insuccès eût le temps de disparaître.
Que la situation eût été différente si le génie, au lieu de persister dans l'exécution de ses plans, avait suivi le conseil donné par le maréchal en 1868, de ne construire ni l'un ni l'autre des deux forts Queuleu et Saint-Julien, et d'en construire un à Sainte-Barbe! A Sainte-Barbe, qui était la tête de la seconde ligne prussienne ! Si un fort français avait existé à Sainte-Barbe, aucune des deux lignes prussiennes n'était possible et l'armée, au lieu d'avoir à emporter la ligne de Servigny d'abord, dans les conditions les plus défavorables, puisqu'elle était resserrée sur un espace si étroit qu'elle ne pouvait se déployer, puis la ligne de Sainte-Barbe, beaucoup
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plus forte que la première, était en possession d'un périmètre trois fois plus étendu, avec un point d'appui extrêmement solide dans le fort de Sainte-Barbe, qui ne pouvait être contre-battu par l'ennemi. Elle avait toute facilité pour manœuvrer, se déployer, sortir à son aise, et en demeurant elle évitait la catastrophe de la capitulation. De ceci, pas un mot n'a été dit au procès.
Cette faute énorme du génie a eu une seconde conséquence que le rapporteur, général du génie, ne pouvait pas manquer de tourner en grief contre le maréchal.
Grâce à cette réduction du périmètre des forts détachés, le nombre de villages situés dans ce périmètre a été extrêmement réduit et par conséquent les ressources en vivres, qui pouvaient prolonger l'existence de l'armée autour de Metz, ont été extrêmement réduites. Aussi l'accusation, empressée de détourner ce grief de la tête des vrais coupables, rend-elle le maréchal responsable de l'insuffisance des vivres, et prétend-elle qu'il n'a pas fait ce qu'il aurait dû faire pour recueillir, au profit de l'armée et de la ville, les ressources en vivres que contenaient abondamment les nombreux villages situés dans la banlieue de Metz.
Or, 1° Metz n'avait pas reçu d'approvisionnements extraordinaires entre la déclaration de guerre et le commencement des opérations;
2° Depuis le commencement des opérations jusqu'à l'entrée en fonctions du maréchal, comme commandant en chef, le gouverneur de Metz, dont c'était l'un des devoirs positifs et essentiels, de faire ce que l'accusation reproche au maréchal de n'avoir pas fait, n'avait pas songé à le remplir;
3° Enfin, le maréchal a pris le commandement le 13; le 14 a commencé l'opération capitale du passage de la Moselle ; ce même jour a eu lieu le combat de Borny ; le 15, le passage a été l'opération unique. On ne songeait pas
et on ne devait pas songer ce jour-là à être enfermé dans Metz, mais à livrer bataille pour marcher sur Châlons. L'armée n'avait encore rien de commun avec la place. Metz, cessant d'être son point d'appui, devait être livrée à elle-même'. Le 16, on livrait la bataille de Rezonville. Le 17, on prenait position sur les lignes d'Amanvillers. Le 18, bataille. Le 19, on se rapprochait de la ville pour se ravitailler, mais avec la résolution de la quitter bientôt, résolution que l'on tentait de mettre à exécution le 24 août d'abord, puis le 31 août et le i^^ septembre. Donc, pendant toute cette période, le commandant en chef ne devait pas et ne pouvait pas s'occuper des approvisionnements. Depuis le 19, l'armée était bloquée et bloquée dans le périmètre étroit qu'elle devait à la faute du génie. Est-ce le maréchal Bazaine qui est coupable? Est-ce le maréchal Bazaine ou le commandant supérieur de Metz?
D'ailleurs, les dépositions des intendants ont forcé les juges, tant prévenus qu'ils fussent, à reconnaître sur ce point l'innocence de l'accusé, en leur apprenant que les approvisionnements, à cette époque de l'année et dans les conditions toutes particulières de la Lorraine, étaient à peu près nuls. Et l'on a passé légèrement sur cette quantité de combats livrés par ordre du maréchal Bazaine pendant cette période de blocus et qui, tous, avaient pour but de réparer la faute du génie et celle du commandant supérieur de Metz, et de procurer des vivres à l'armée et à la place.
Après l'insuccès de Servigny, frappée d'un découragement complet, se reconnaissant absolument incapable d'un effort à elle seule, l'armée attendait son salut uniquement de l'arrivée du maréchal de Mac-Mahoa. Elle pouvait attendre !
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On a vu que le maréchal Le Bœuf attribuait au général Bastoul la nécessité ou il s'était trouvé de battre en retraite le l'^'" septembre. Dès la veille, il avai.t été obligé de venir en aide au 4'" corps qui, après s'être emparé de Servigny, l'avait abandonné et de le faire remplacer par la division Aymard dans cette position ; mais à dix heures du soir, lorsque l'ennemi prononça un mouvement offensif sur les deux flancs de cette division, le 44^ de ligne lâcha pied en désordre, et entraîna l'évacuation irréparable du village.
Un moment, le maréchal avait espéré enlever le i^ corps et arriver avec lui jusqu'à Sainte-Barbe, Une lettre écrite au colonel Willette par le colonel du 8° de ligne, Regley de Kœnigseck, depuis général, le 26 août 1873, indique comment il s'y était pris pour y parvenir. J'en extrais la partie qui relate cette circonstance : .>
Ce n'est pas à la tête du 73^ que je me trouvai Je 31 août 1870, mais à Ja tête du 98° que je commandais comme lieutenant-colonel; mon colonel, ayant été blessé le 18, était en traitement à Metz.
Le 31 août, alors que nous marchions sur Servigny et Poix, le régiment formant un échelon dont la gauche s'appuyait à la route de Bouzonville, le maréchal, se portant en avant, passa dans l'intervalle de mes 2*^ et 3« bataillons et, m'appelant par mon nom, me dit d'abord d'envoyer des tirailleurs en avant, ce que je n'avais pas cru devoir faire jusqu'alors, l'échelon qui était à ma droite débordant à gauche et des tirailleurs de cet éche-
Ion couvrant presque entièrement mon front. Puis le maréchal me donna l'ordre de faire battre et sonner la charge, et lui-même le cria aux tambours.
Mais le général de Ladmirault ne suivit pas et ses troupes n'allèrent que jusqu'à Servigny, d'où elles se firent débusquer.
Une autre lettre, celle de M. Lejeune, intendant militaire, et à laquelle je reviendrai, adressée au maréchal le 6 juillet 1872, contient le curieux passage ci-après :
J'ai un autrejsouvenir personnel. Le 1*=^ septembre 1870, vers midi, nos troupes rentraient dans leurs positions» Je me trouvais au milieu d'un groupe nombreux d'officiers généraux et autres regardant défiler nos soldats.
Le général Ladmirault passa suivi de son état-major. Un des officiers généraux du groupe où je me trouvais en avant de Saint-Julien, lui dit : « Mais, mon général, vous vous retirez et je croyais, il y a une heure à peine, que vous étiez en bonne voie pour aller de l'avant. — C'est impossible, » répondit simplement le général de Ladmirault.
Ce mot unique ne ferait pas mauvais effet, il me semble, en présence des affirmations des gens qui prétendent qu'on pouvait percer les lignes et l'effet serait grand, je crois, si le défenseur demandait à l'improviste au général de Ladmirault, pendant l'audience, s'il est vrai qu'il ait prononcé cette parole : C'est impossible !
Des bruits fâcheux avaient également couru sur le peu d'énergie déployée par le ô'^ corps. Bref, l'armée du Rhin, sauf la Garde, avait amplement
justifié, dans les journées du 31 août et l^"" septembre, l'appréciation du général Frossard formulée à cette conférence de Grimont, traitée par le conseil de guerre, qui ne voulut lui reconnaître aucun caractère officiel, à peu près comme la conversation d'une demi-douzaine de troupiers pérorant dans un cabaret ;
Il règne dans cette armée une sorte d'épuisement, pour ne pas dire de découragement qu'il est aisé de reconnaître.
On ne saurait trop insister sur cette opinion, qui n'était pas exprimée pour la première fois par son auteur. Après la défense des lignes d'Amanvillers, le maréchal avait demandé à ses chefs de corps d'armée un rapport confidentiel pour savoir si une reprise immédiate de l'offensive était possible.