CHAPITRE XXII
Rapport des généraux Frossard, de Ladmirault, du maréckal Canrobert et du général Bourbaki. — Affaissement moral et physique de l'armée. — Les hourras allemands, — Le brigadier Pennetier. — L'aqueduc de Gorze. — L'ingénieur Servier. — Un journal allemand.
Le général Frossard disait dans son rapport : « Le 16 août, la panique causée par la retraite précipitée de la division de cavalerie de Forton a fait perdre de nouveau les ustensiles de campement. Les hommes ne peuvent plus faire la soupe et le café qu'en se repassant d'une compagnie à l'autre les quelques marmites qui restent. Cette situation est très fâcheuse, elle rend le soldat triste, mécontent, sans que toutefois il se plaigne... Le moral et la discipline ont subi quelques légères atteintes... Les soldats,à la première alerte, sont disposés à regarder derrière eux^ sans qu'il y ait assez d'effort pour les retenir. Beaucoup de compagnies n'ont plus un seul officier. De ce manque de cadres résulte un défaut de direction et d'ensemble. Le lien s'est évidemment détendu, sans que l'on puisse dire, cependant, que
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la troupe soit démoralisée; elle aurait besoin de se refaire et de reprendre la confiance en elle-même, qui en ce moment semble un peu altérée. »
Le maréchal Le Bœuf : « L'état moral est excellent, surtout chez le soldat; les officiers, très dévoués, très braves au feu, sont naturellement enclins à la critique, mais sans aigreur, chacun ayant son plan de campagne... »
Le général de Ladmirault : « Je regarde le 4® corps comme en mesure de tenter un effort suprême en prenant la résolution de ne faire qu'un usage modéré des munitions. Une disposition qui relèverait singulièrement le moi^al de tous, ce serait de pourvoir à toutes les vacances d'officiers supérieurs de tous grades... »
Le maréchal Ganrobert : « Un assez grand nombre d'officiers ont perdu leurs bagages, et beaucoup de soldats leurs sacs, ce qui constitue une situation gênante. Toutefois, le moral des officiers et des généraux encore présents, et celui de la troupe, surtout depuis qu'elle a reçu des munitions et des vivres, m'inspirent une grande confiance. »
Le général Bourbaki : « Les troupes de la Garde impériale se trouvent dans d'excellentes conditions matérielles, physiques et morales... »
Le moral de nos troupes d'élite est celui que l'on doit attendre d'elles. Leur plus grand désir est de se mesurer avec l'infanterie prussienne ; elles ne doutent pas du succès. Malheureusement, les pertes
éprouvées par la Garde dans les journées des 16 et 18 août ont réduit les effectifs. Il serait regrettable de les laisser diminuer encore, et Votre Excellence appréciera sans doute l'urgence de donner suite à ma demande de contingents de la ligne pour les corps de la Garde. »
Même sous la plume des plus optimistes, il se glisse des raisons d'attendre pour se porter en avant. Chacun a besoin de quelque chose qui ne peut être donné tout de suite.
Ces rapports parvenaient au maréchal le 24 août. Au même moment, si le poids de la ration était maintenu, on était obligé d'y introduire des à peu près d'équivalents qui en diminuaient les qualités nutritives. La question des vivres se posait menaçante, pour devenir de jour en jour plus difficile à résoudre, et le 11 septembre les équivalents allaient disparaître pour ne plus laisser place qu'à des distributions décroissantes, jusqu'à l'heure où il n'y aurait plus rien à distribuer du tout. Le général Bourbaki désirait que Ton pût distribuer de temps en temps du foin ou d'autres fourrages aux chevaux, dont l'alimentation, réduite à l'avoine, était un peu échauffante. Il avait là un point noir, une force qui se dérobait ; les autres ne devaient pas tarder à suivre.
Autant le mois d'août avait été rempli de mouvement et d'événements militaires, autant le mois de septembre allait en être dépourvu. C'est dans ce
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mois que se développera raffaissement moral et physique de l'armée de Metz. Octobre verra sa longue agonie et sa mort.
Depuis la non-réussite des 31 août et 1" septembre, le maréchal ne pouvait que considérer les lignes d'investissement comme infranchissables par les seuls moyens de son armée, de laquelle rien d'efficace n'était à espérer tant qu'une armée de secours ne se présenterait pas.
Il fixa les bivouacs des corps d'armée, qui s'y installèrent le moins mal possible. On compléta l'armement de la place. On travailla à l'achèvement des forts. Dans leurs intervalles on fit des travaux de campagne, on construisit des batteries. La question des hôpitaux et des ambulances fut résolue. — On avait à soigner 18 000 blessés et malades.
Tout cela fut rendu assez difficile par le mauvais temps. Durant la première quinzaine de septembre, la pluie ne cessa pas, la température se refroidit. Les corvées pénibles remplaçant l'action militaire, la privation de toute correspondance, l'ennui plus encore que la médiocrité des conditions matérielles, commencèrent à peser sur le soldat. Mais ce qui accabla l'armée de Metz, ce qui lui fit voir qu'elle était irrévocablement perdue, ce furent les nouvelles épouvantables qui ne tardèrent pas à circuler dans ses rangs, dès le 6.
Un médecin français de Tlnternationale, qui était allé soigner, sur le champ de bataille, les
blessés du 4" septembre de l'armée du maréchal de Mac-Mahon, apporta presque aussitôt le résultat du combat de Beaumont, combat dans lequel le général de Failly ne sut pas bien s'il avait devant lui dix mille ou soixante mille hommes.
Peu après, les hourras poussés par les avantpostes allemands annoncèrent la catastrophe de Sedan, qui « a été, après, dans l'ordre de la guerre, une fatalité mille fois plus grande que celle de Reichshoffen et a entraîné celle de Metz » , a dit M. de Saint-Marc Girardin [la Chute du second Empire).
Le 7, des prisonniers rendue par suite d'échange, et choisis parmi ceux decette inexplicable journée, confirmèrent ce que Ton soupçonnait. D'autres donnèrent, le 9, plus de détails et apprirent que l'empereur était prisonnier. Des soldats, échappés des mains de l'ennemi, rejoignirent par les bois. Un officier, prisonnier de Sarrebriick, fut rendu le 10. Ils ajoutèrent encore aux inquiétudes et à la tristesse de la situation, en annonçant que, par la lecture des journaux, ils avaient appris le renversement de l'empire et l'avènement d'un gouvernement dit de la Défense nationale.
C'est alors que se donna libre carrière le patriotisme du maire d'Ars, qui s'était peut-être montré d'une certaine mollesse à l'égard du brigadier Scalabrino. Voici ce qu'il a raconté au procès :
Je chargeai un brigadier du génie nommé Pennetier,
qui avait échappé au désastre de Sedan, de porter des journaux à M. le maréchal Bazaine. Je lui rennis, dans une enveloppe, une copie écrite de ma main du manifeste de M. Jules Favre, commençant par ces mots : « Les événements qui viennent de s'accomplir », et finissant par ceux-ci : « Pas un pouce de notre territoire, pas une pierre de nos forteresses. » Comme ce manifeste indiquait les dispositions du gouvernement d'alors et constituait un appel à la résistance en France, je pensai qu'il était très important d'en faire parvenir une copie à M. le maréchal Bazaine. J'en fis donc une copie, la plaçai sous enveloppe et la remis à Pennetier, en même temps que trois ou quatre journaux, je crois, dont la publication, postérieure au 4 septembre, fournissait des renseignements sur la constitution du gouvernement à Paris et sur le désastre de §edan. Pennetier me dit, plus tard, que la copie et les journaux dont je l'avais chargé avaient été remis par lui d'abord entre les mains du général de Cissey, et qu'ensuite ils étaient parvenus au maréchal Bazaine.
Plus tard, je me servis de l'aqueduc de Gorze pour faire entrer plusieurs dépêches et des journaux dans la place de Metz ; en trois ou quatre fois successives, j'y ai fait parvenir dix-huit ou vingt journaux.
Le lieutenant Archambault, qui avait été blessé à Gravelotte et qui avait été recueilli par un propriétaire d'Ars, a pénétré à Metz par l'aqueduc de Gorze.
Voyant que sur divers points de l'investissement, on pouvait communiquer avec la place, que plusieurs individus étaient entrés dans Metz, qu'on ne m'avait rien fait dire, quoique que j'eusse chargé Pennetier de faire savoir au maréchal Bazaine je me mettais complètement à sa disposition et lui offrais mes services pour ses communications au dehors, je pensai que le maréchal était suffisamment renseigné par ses émissaires, et j'envoyai
alors mes journaux à M. Réau, rédacteur du Courrier de la Moselle; sur les divers envois que je lui fis,il n'en reçut que cinq : deux numéros du Figaro, un du Journal des Débats et deux de Vindépendance belge. Le 24 septembre, la veille de la fermeture de l'aqueduc, il en reçut encore.
Le lendemain, cet aqueduc fut intercepté par suite de la maladresse d'un habitant de Jussy.
Gela ne s'accorde pas avec les notes journalières du géne'ral Goffinières, où on lit sous la date du 6 septembre :
Je fais obstruer l'aqueduc des eaux de Gorze, qui met nos camps en communication avec ceux de l'ennemi.
Mais on sait que du côté d'Ars les débouchés de ce canal souterrain n'ont été gardés par les Allemands qu'à partir du 25 septembre. Les notes journalières du général ne doivent donc inspire»' qu'une médiocre confiance, puisque l'on voit encore le 24 septembre deux jeunes soldats évadés s'engager heureusement dans la galerie, guidés par une brave femme, Marie Guépratte. Ge fut le même jour qu'un batelier nommé Maugin s'y fit prendre. Ge que je veux retenir de cette digression^ c'est que, du côté des camps français, l'aqueduc de Gorze fut obstrué, la date exacte importe peu, par ordre du général Goffinières, agissant de son initiative propre, sans compte rendu à personne, et que cette initiative, trop souvent funeste, s'exerçait indiffé-
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remment sur les hommes comme sur les choses. M. Servier, ingénieur, directeur de la compagnie du gaz de Metz, a fait devant le conseil de guerre de Trianon cette déposition :
Le 3 septembre, j'exprimais, devant le général Laveaucoupet, mon élonnement qu'on n'eût aucune nouvelle de l'extérieur, alors qu'on pouvait trouver des émissaires tant qu'on voulait. Le colonel Billot, à ce moment chef d'état-major du général Laveaucoupet, aujourd'hui général et député, me dit : « Trouvez-en. » Je courus au journal de ['Indépendance de la Moselle et je fis insérer un avis. Voici le numéro du journal, où je promettais 1 000 francs à la personne qui voudrait passer les hgnes prussiennes et qui rapporterait un journal français et des nouvelles de France.
Le lendemain 4 septembre, je fus appelé par le général Coffinières, qui me dit d'une façon un peu sévère : « Qui vous a prié de faire cela ? — Je ne vois pas, lui dis-je, ce qu'il y a de répréhensible à tâcher d'avoir des nouvelles de son pays. » Sur cette réponse, le général se calma et il ajouta : « Envoyez-moi les hommes que vous trouverez, et je les adresserai au maréchal Bazaine. »
fiC lendemain 5 et le surlendemain 6, j'avais trouvé des émissaires, et j'envoyai ceux qui me paraissaient sérieux au général Coffinières avec des notes. Depuis, je n'en ai eu aucune nouvelle. Cependant ces personnes devaient venir me retrouver pour avoir mon engagement de verser la somme convenue. Je n'ai eu aucune nouvelle de mes onze, émissaires.
L'accusation a fait grand bruit des efforts surhumains du gouvernement de la Défense nationale pour se mettre en communication avec le com-
mandant en chef de l'armée du Rhin, et elle avoue naïvement que parmi les émissaires qu'il a envoyés, ceux que l'instruction a pu retrouver, généralement étrangers au pays, n'ont pas dépassé Thionville ; mais, ajoute-t-elle, leur arrivée dans cette place a provoqué diverses tentatives, dont une au moins a été couronnée de succès.
Cette tentative heureuse est celle du maçon Risse, qui vint annoncer au maréchal « qu'il était arrivé de Luxembourg à Thionville un convoi de vivres si considérable que nous en avions pour trois ans ». Le maréchal haussa les épaules, ce qui met M. de Rivière hors de lui. On était à la fin de septembre, l'armée allait avoir à peine la force de livrer son dernier combat du 7 octobre et on lui [proposait des vivres à conquérir à Thionville !
Pour démontrer aux plus aveugles que le maréchal n'a pas voulu correspondre avec le gouvernement de la Défense nationale, le général-rapporteur explique que M.de Kératry lui avait adressé une lettre dans laquelle il lui donnait des nouvelles de sa femme qu'il avait vue et fait protéger dans son départ pour Tours. Or, poursuit M. de Rivière triomphant, le 25 septembre, M. le chef d'escadron Guioth fut chargé de conduire aux avant-postes un paysan de Donchery, porteur d'une lettre adressée à M""® la maréchale Bazaine, à Tours ; donc, il est difficile d'admettre que le maréchal Bazaine ait pu connaître la ville où s'était retirée sa famille, s'il
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n'avait pas reçu la lettre de M. de Kératry. M™° la maréchale Bazaine n'avait, à Tours, ni propriété ni lien de parenté qui aient pu lui faire prévoir le choix de cette résidence. On sait qu'elle y a habité dans le couvent des Dames-Blanches.
Le raisonnement est d'une logique foudroyante ; mais M. de Rivière se le serait épargné, s'il avait voulu se rappeler que le renseignement envoyé par M. de Kératry se trouve tout au long dans le numéro du 21 septembre 1870 de la Gazette de la Bourse de Berlin^ dont j'ai sous les yeux la traduction faite pour le maréchal par Théodore Meyer, interprète principal attaché au grand quartier général. J'y relève même cette phrase :
W^^ la maréchale Bazaine est arrivée le 17 ou 18 septembre à Tours.
J'y lis encore ceci, qui est beaucoup plus grave et dont M. de Rivière cite la fin :
Or^ ne pense pas que l'entrevue de M. J. Favre avec M. de Bismarck puisse aboutir à des résultats satisfaisants. Les deux points essentiels du côté allemand sont : la cession des territoires français et Voccupation de Paris.
Jules Favre s'est trop engagé pour reculer et céder maintenant. Sans doute que Paris jouira du bonheur d'être gouverné par M. Cluseret et consorts avant que la guerre se termine de la manière que l'état des choses rend inévitable.
M. de Bismarck aurait déclaré au correspondant du Standard que l'Allemagne continuerait la lutte pendant
dix ans plutôt que de renoncer à des garanties territoriales de la part de la France. La possession de Metz et de Strasbourg est une condition sine quâ non,..
Au sujet d'articles publiés par les journaux de Reims, à l'occasion des proclamations et des décrets du gouvernement républicain, des journaux ont reçu, par ordre du roi de Prusse, un communiqué, disant : que les troupes occupant la ville respectent la liberté de la presse en France comme on la respecte en Allemagne ; mais que le gouvernement royal et les gouvernements alliés n'ont reconnu jusqu'à présent d'autre gouvernement en France que celui de l'empereur Napoléon. Ce gouvernement est pour le moment le seul qui puisse, jusqu'à ce qu'un nouvel ordre de choses ait été établi, entamer des négociations portant un caractère national.
Les bruits accrédités à Paris au sujet de l'intervention des-puissances étrangères dans les négociations de paix ne méritent aucune créance. Une intervention de ce genre n'aurait point de chances de succès tant que les bases d'un arrangement n'auront pas été fixées avec l'Allemagne et tant qu'il n'y aura pas en France un pouvoir reconnu par la nation et qui puisse être considéré comme son représentant.
Les gouvernements allemands, dont la guerre n'est pas le but, ne repousseraient pas des négociations de paix sérieuses.
Il s'agit ici de savoir avec qui la paix pourra être conclue.
Les gouvernements allemands pouvaient se mettre en relation avec le gouvernement de l'empereur, le seul reconnu jusqu'alors, ou bien avec la Régence instituée par lui. Ils pourraient aussi négocier avec le maréchal Bazaine, qui tient son commandement de l'empereur. Mais il n'est pas possible de comprendre de quel droit les gouvernements allemands pourraient négocier avec
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un pouvoir qui, jusqu'à présent, ne représente à Paris qu'une fraction de la gauche de l'ancien Corps législatif.
Que voulait le gouvernement de cette minime fraction de la gauche à l'armée du Rhin? Lui annonçait-il que, frappant du pied la terre, il allait en faire surgir des légions pour voler à son aide, sans les mouvements parjtrop tournants du maréchal de Mac-Mahon, qui avaient conduit l'armée de Ghâlons au fond d'une trappe. Il était bien question de cela !
Tous ses émissaires, qui ne purent remplir leur mission, portaient tout simplement au maréchal de France commandant en chef de l'armée du Rhin, c'est-à-dire de la dernière armée que possédât notre malheureux pays, des nouvelles exactes et les volontés du gouvernement.