CHAPITRE XXIII
Ordre du jour du 16 septembre. — Lettre du prince Frédéric- Charles. — Commencement de la. faim. — Rapport Debains. — Protestation auprès du général Jarras.
M. de Rivière, qui n'a pas voulu savoir qu'il était plus facile d'entrer à Metz que d'en sortir, a reproché amèrement au maréchal de ne pas s'être mis en communication avec le gouvernemeut de la Défense nationale. C'est une erreur volontaire.
Le 15 et le 25 septembre le maréchal adressa au ministre de la guerre en trois expéditions, par des émissaires dont aucun ne revint, la dépêche ci-après :
Il est urgent pour l'armée de savoir ce qui se passe à Paris et en France. Nous n'avons aucune communication avec l'extérieur et les bruits les plus étranges sont répandus par des prisonniers que nous a rendus l'ennemi, qui en propage également de nature alarmante.
Il est important pour moi de recevoir des instructions et des nouvelles.
Nous sommes entourés de forces considérables que nous avons vainement essayé de percer après deux combats infructueux, le 31 août et le l^'" septembre.
Ces communications ne reçurent jamais de réponse.
La véritable base du procès a été l'ordre du jour du 16 septembre adressé par le maréchal à l'armée du Rhin et qui, après avoir annoncé sommairement la chute de l'Empire et la constitution à Paris d'un pouvoir exécutif sous le titre du gouvernement de la Défense nationale, se terminait ainsi :
Généraux, officiers et soldats de l'armée du Rhin!
Nos obligations militaires envers la patrie restent les mêmes.
Continuons donc à la servir avec dévouement et avec la même énergie, en défendant son territoire contre l'étranger, et l'ordre social contre les mauvaises passions.
Je suis convaincu que votre moral, ainsi que vous en avez déjà donné tant de preuves, restera à la hauteur de toutes les circonstances, et que vous ajouterez de nouveaux titres à la reconnaissance et à l'admiration de la France.
On ne trouve pas dans ce document la reconnaissance du gouvernement du 4 Septembre remplaçant l'Empire, issu du suffrage universel, et il y est parlé de défendre l'ordre social contre les mauvaises passions. Voilà le crime.
Le lendemain 17 — l'accusation prétend que ce fut le 12, s'en rapportant aux notes du général Coffînières — le maréchal convoqua au grand quartier général les commandants de corps d'armée, les généraux de division et les chefs d'armes spéciales
pour leur donner lecture d'une lettre du prince Frédéric- Charles, auquel il s'était adressé pour lui demander franchement la signification et l'importance des événements survenus, ne recevant aucune confirmation officielle de l'installation du nouveau pouvoir exécutif et ne sachant pas, par conséquent, si le flot qui l'apporta ne l'avait pas précipitamment remporté.
« Pourparlers avec l'ennemi », dit ici M. de Rivière, et pourparlers secrets, car c'est le 12 et non le 17 qu'a eu lieu la réunion au Ban-Saint-Martin. La lettre du prince Frédéric-Charles n'a donc pas pu y être communiquée. Comme si la réunion qui eut lieu le 12, en effet, empêchait qu'il y en eût eu une autre le 17! Le maréchal y fît connaître les nouvelles qu'il devait communiquer à toute l'armée par son ordre du jour. Cette conférence du 17 pouvait cependant d'autant moins être niée, que le maréchal, comme conséquence des événements politiques accomplis à Paris, offrit de remettre le commandement au plus ancien ; mais le plus ancien ne se montra pas. La lettre du prince annonçait l'arrivée des troupes allemandes devant Paris, sans avoir rencontré aucune force militaire française. Il y avait là de quoi donner à réfléchir au chef de corps d'armée le plus désireux de commander en chef. En présence de cette abstention, le maréchal rompit l'entretien par ces paroles :
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Dans les circonstances actuelles, et ignorant les opérations, ainsi que l'importance des armées de l'intérieur, nous devons rester sur la défensive, mais chaque commandant de corps d'armée devra faire exécuter des coups de main dans sa zone d'action, pour inquiéter l'ennemi, le forcer de maintenir de gros effectifs autour de nous, et surtout, augmenter nos ressources.
En communiquant aux troupes ces affligeantes nouvelles, dites-leur bien que la discipline, honneur de l'armée, la loj^auté envers le souverain prisonnier, doivent rester intactes, tant que nous ne serons pas déliés de notre serment militaire.
Le 15 septembre, la ration de pain avait été réduite à 500 grammes, quantité à peine suffisante pour des hommes jeunes, vivant en plein air et travaillant une grande partie de la journée aux fortifications^ sous une pluie qui n'avait pas cessé depuis le commencement du mois. Si l'armée du Rhin ne manquait pas de courage, elle avait à cette époque perdu de sa valeur. D'abord les hommes avaient beaucoup souffert physiquement déjà, et l'on sait quelle est l'influence du physique sur le moral; ensuite, dans les quatre grandes batailles livrées sous Metz, il avait succombé d'énergiques soldats, ceux qui sont toujours prêts à se jeter en avant et dont l'exemple est plus puissant que celui même des officiers.
A ce sujet, il y a lieu de remarquer qu'un bataillon de 900 hommes, par exemple, qui en a perdu 300, n'est pas réduit dans la proportion de 900 à
600. La vérité est que, pour une entreprise désespérée, les trois cents qui sont tombés valent les six cents qui restent. Les officiers sont sans doute toujours également braves; mais ils ne connaissent pas les hommes, n'ont pas la même action sur eux, et n'ont pas non plus la même expérience que les capitaines qui les dirigeaient au début de la campagne. Ce sont là pour une armée des causes d'affaiblissement dont il faut tenir un compte sérieux, surtout si l'on y ajoute la conviction trop fondée qu'avait l'armée du Rhin de ne pouvoir plus espérer l'aide d'une armée de secours. Elle en était réduite à ne plus compter que sur une attaque de vive force, faite par elle seule pour percer les lignes d'investissement, et le résultat en paraissait devoir être terrible en présence de la supériorité des troupes allemandes, en nombre comme en artillerie.
Servigny et Sainte-Barbe n'étaient pas faits pour laisser grand espoir. Même quand le temps n'eût pas été aussi affreux qu'il le fut, le repos était nécessaire aux troupes et, après le départ du général Bourbaki, on ne pouvait rien entreprendre tout de suite, sous peine de passer pour être de mauvaise foi.
Entre ces dates se place le rapport de M. Debains qui, en ce qui concerne l'état intérieur de la France, n'était guère exagéré.
M. de Rivière a tonné contre ce rapport et surtout contre sa communication aux chefs de corps
d'armée. Le maréchal a toujours eu pour principe, sauf en des cas très rares, de n'avoir rien de caché pour ses lieutenants ; mais s'il se tait, le généralrapporteur lui en fait un crime, qui n'a d'égal que celui qu'il commet lorsqu'il parle.
Quelques mots sur ce rapport :
Le 12 septembre, un secrétaire d'ambassade, M. Debains, qui avait été attaché à Fétat-major général au début de la guerre, jugeant que ses services trouveraient un emploi plus utile ailleurs que dans Metz, sollicita et obtint du maréchal l'autorisation d'essayer de franchir sous un faux nom les lignes prussiennes. Arrêté et conduit à Ars, il y passa la journée en compagnie d'officiers hessois, en attendant la décision du prince Frédéric-Charles. Ces officiers lui dépeignirent la situation de la France comme étant des plus tristeS;, lui communiquèrent quelques journaux, lui apprirent la nouvelle, prématurée d'ailleurs, de la reddition de Strasbourg, à la date du 9. L'autorisation de franchir les lignes ayant été refusée, M. Debains dut regagner les avant-postes français. Le lendemain, 13, il rédigea spontanément un rapport confidentiel pour le maréchal, dans lequel il résumait ses conversations et les nouvelles contenues dans les journaux allemands.
Aussitôt après avoir pris connaissance de ce document, le maréchal prescrivit d'en envoyer copie immédiatement aux commandants de corps
d'armée, quand la raison et les règlements militaires lui faisaient un devoir de le tenir absolument secret, en vertu du décret de 1863 qui dispose :
Le commandant d'une place assiégée — on condam^ nera le maréchal pour avoir capitulé en rase campagne — doit demeurer sourd aux nouvelles que l'ennemi lui fait parvenir ; à plus forte raison lui est-il interdit de les divulguer et de les répandre, car son premier devoir est de soutenir le moral de son armée et d'éviter tout ce qui est de nature à lui porter atteinte.
Ainsi raisonne ou déraisonne M. de Rivière, qui n'est pas flatteur pour les maréchaux Le Bœuf et Canrobert, ni même pour le général Frossard, du génie pourtant, signalés comme affligés d'un moral qui a besoin d'être soutenu.
A part la nouvelle fausse ou plutôt prématurée de la prise de Strasbourg, le rapport Debains contenait de précieux renseignements et tout n'y était pas de nature à porter atteinte à quoi que ce fût.
On y lisait que, profitant de ce qu'il n'y avait presque pas de troupes allemandes dans le sud du département du Haut-Rhin, jusqu'au commencement de septembre, des compagnies de partisans français passaient souvent le fleuve pour pénétrer sur le territoire badois.
Pas de troupes allemandes, non plus, au sud de Belfort.
Le gouvernement provisoire préparait une défense énergique de Paris.
L'armée du prince royal avait défait plusieurs bataillons de gardes mobiles et de pompiers à Vitry-le-François.
Le roi de Prusse avait plusieurs fois remercié les maires du soin qu'ils avaient pris de ses troupes. — Il n'était pas au bout de ses remerciements, pour l'honneur de nos maires.
Les journaux s'accordaient pour qu'on ne traitât qu'après l'entrée à Paris et poussaient à l'envoi de renforts en France, afin d'en finir une bonne fois pour toutes.
La flotte française s'était bornée à bloquer les ports de l'Elbe et du Weser.
Point d'intervention diplomatique de l'Angleterre à craindre; mais accord entre la Russie et l'Autriche pour mettre fin à la guerre et garantie de l'empereur Alexandre en faveur de l'empereur François-Joseph contre les convoitises éventuelles de la Prusse.
L'Allemagne était très inquiète de savoir avec qui elle traiterait. On ne peut en vouloir à la France, dit-elle, de s'être débarrassée de l'empereur Napoléon III; mais on peut craindre qu'en se jetant dans . les bras des révolutionnaires, elle ne prolonge une situation désastreuse pour elle et pour l'Europe.
L'armée sous Metz, forte de 250000 hommes, est très bien approvisionnée; elle reçoit chaque jour
des vivres et des caisses de vêtements. On en a déballé en présence de M. Debains. 11 y avait des œufs, du beurre, des liqueurs, des cigares... Gela ne pouvait éveiller chez la pauvre armée de Metz qu'un sentiment : celui d'aller les prendre.
On attend le matériel de siège dans huit jours. On croit qu'il n'y aura plus à livrer de sérieux combats. Les hommes ont ordre de tirer très peu et de bien traiter les habitants auxquels on a fait savoir que la République était proclamée à Paris.
Ici compte rendu détaillé des journées des 1" pt 2 septembre et de la capitulation de Sedan. Mort du maréchal de Mac-Mahon, — que le maréchal devait retrouver vivant, pour leur malheur à tous les deux.
En résumé : 600000 Allemands sur le territoire français ; plus d'armée régulièrement organisée en France, si ce n'est celle de Metz; pas d'enthousiasme vigoureux pour la cause nationale dans les provinces envahies; pas de chances d'intervention armée de l'Autriche, cette puissance et la Russie travaillant à la paix, sans avoir encore signifié à la Prusse les bases à accepter; grand effort de l'armée sur Paris; Metz laissé à l'arrière-plan; on en fera le siège dans six à huit jours, quand la grosse artillerie sera arrivée.
Il n'y avait pas dans cet exposé de quoi déconcerter sérieusement des hommes de guerre et cependant le résumé final eut le don d'émouvoir le
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sensitif état-major du maréchal, ce dont s'applaudit naturellement le général-rapporteur. Quand on y arriva après avoir dicté le reste aux officiers, il y eut une petite protestation auprès du général Jarras et il lui fut représenté que l'on trouvait dangereux et coupable de transmettre un semblable document, fait pour jeter le découragement dans l'armée — à laquelle il n'était pas destiné. — Le général Jarras courut au maréchal, qui donna l'ordre de supprimer le résumé dont il n'avait pas à première vue deviné la scélératesse. Le général Jarras ajouta qu'on se contenterait de donner lecture à chacun des commandants de corps de l'expédition qui lui était destinée, et qu'elle serait ensuite détruite.