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CHAPITRE XXIV

Comédie état-majoresque. — Méditations du maréchal Bazaine. — Lignes ennemies. — Incident Régnier. — Paroles du comte de Bismarck. — Déposition de l'intendant Lejeune.

La comédie état-majoresque, que j'ai racontée au chapitre précédent, ne désarme pas M. de Rivière, qui déclare en fronçant le sourcil :

Cette communication prenait ainsi un caractère clandestin, pouvant donner naissance aux rumeurs les plus étranges.

On a cru devoir préciser la nature de ces incidents, parce qu'il marque le premier pas fait par le maréchal dans cette série de démarches, qui eurent pour résultat de jeter l'inquiétude et Je découragement dans les rangs de l'armée.

Il est difficile d'être plus perfide et plus déloyal. Mais qu'attendre d'un général-rapporteur qui rend le maréchal responsable de Sedan?

Gomme si c'était par sa faute que l'armée de Châlons s'était fait prendre jusqu'au dernier homme! Gomme si c'était par sa faute qu'elle n'avait su ni refuser la bataille, lorsqu'elle se croyait trop faible,

ni combattre dans une bonne position en faisant à l'ennemi le plus de mal possible, pour se retirer •ensuite sur Paris dont la défense se serait alors présentée dans des conditions bien plus favorables !

Si cette voie lui était fermée, pourquoi le maréchal de Mac-Mahon, qui déclarait si haut ne pas vouloir se réfugier dans des lignes et prétendait conserver tout l'espace nécessaire pour manœuvrer, ne s'était-il pas replié sur les places du nord en voyant qu'il lui était impossible de tendre la main à l'armée du Rhin? Il aurait rallié le corps du général Vinoy, et, l'eût-il laissé filer sur Paris pour y constituer le noyau d'une nouvelle agglomération de troupes, il se serait trouvé avec au moins cent millehommes,dèslecommencementdeseptembre, dans la position prise, deux mois plus tard, par la faible armée du général Faidherbe, qui s'y couvrit de gloire.

Quels services n'aurait-il pas rendus en menaçant les communications de l'ennemi ! Sa présence seule dans une pareille situation aurait été d'un puissant secours à l'armée de Metz, aussi bien qu'à la défense nationale.

Mais la perte du maréchal Bazaine était jurée et ses ennemis n'avaient pas même besoin de chercher des raisons plausibles pour y parvenir.

En attendant le jour où il devait succomber sous leur commun et criminel effort, il était sous Metz, inébranlable comme un rocher battu par la

tempête; tenant haut son drapeau, ce drapeau que l'empereur lui avait confié, et dans les plis duquel il se figurait que vivait une partie de l'âme de la France.

Son étonnante tranquillité frappait tous ceux qui l'abordaient. Sa sérénité était remarquable et témoignait de la force de caractère d'un homme placé dans une position dont il n'y a pas d'exemple pareil dans toute l'histoire. Bien qu'après ce qui venait de se passer, les illusions ne lui fussent guère permises, il méditait toujours de briser le cercle de fer et de feu qui l'environnait.

Forcer les lignes allemandes! De quelque façon qu'on s'y prît, il fallait bien réfléchir qu'une victoire complète sur l'armée d'investissement était indispensable. Peu importait le point du choix d'attaque, si ce but était atteint; mais une demi-victoire, une bataille indécise ne pouvaient suffire. Le second jour, sinon le premier, l'action serait devenue générale. La question, question redoutable, se posait donc en ces termes : L'armée française, réduite et affaiblie comme elle l'était par les grandes luttes qu'elle avait soutenues, pouvait-elle, une fois qu'elle ne serait plus sous le canon des forts, vaincre l'armée allemande qui avait amplement réparé ses pertes et était retranchée derrière ses lignes? En se posant cette question, le maréchal dut se résigner à descendre des hauteurs de son rêve et à chercher d'autres moyens de sauver son armée.

Les lignes ennemies étaient très fortes, comme le prouve la description qui en a été donnée par les auteurs allemands.

Il n'y a pas à s'arrêter à l'opinion de ceux, militaires ou autres, qui se sont étonnés de n'avoir pas vu là des fossés comme ceux d'une place de guerre. L'ennemi a trouvé avec raison nos positions du 18 août très fortes dans certaines de leurs parties et nous n'avions eu que vingt-quatre heures pour les mettre en état de défense.

Quelle n'était donc pas la force des hauteurs, occupées et fortifiées par l'ennemi depuis plus d'un mois, hauteurs d'un accès difficile, si rapprochées que dans les camps français on semblait les porter sur son dos, défendues par des batteries couvertes, reliées par des tranchées, avec les routes coupées, les bois embarrassés de fils de fer, des redoutes de distance en distance se protégeant mutuellement! Ce n'était pas un point pris isolément qui était fort, mais bien l'ensemble du système qui était formidable.

Pour M. de Rivière, l'ordre général de l'armée du Rhin, la communication faite par le maréchal aux journaux de Metz de tous les renseignements qui lui étaient parvenus sur les événements accomplis en France, constituent un acquiescement formel à ces événements, malgré cette protestation énergique du maréchal, dans un de ses interroga toires :

J'ai considéré le gouvernement de la Défense nationale comme un pouvoir exécutif de fait se rattachant à l'organisation de la résistance du pays, mais non comme un gouvernement politique; le gouvernement de la régence, aux termes de la Constitution de 1870, existant toujours de droit. Ainsi, dans ma pensée, nous pouvions continuer à concourir à la défense du territoire, sans que le serment qui nous liait à la dynastie impériale fût annulé ou même amoindri. C'est de cet ordre d'idées que je me suis toujours inspiré, persuadé du service que cette armée pouvait rendre à la France.

Le but du général-rapporteur saute aux yeux les moins clairvoyants. Il s'agit de démontrer que le maréchal Bazaine a abandonné la cause de l'Empire et s'est rallié à celle de Glais-Bizoin pour la trahir avec préméditation. Total, deux trahisons successives, afin de devenir, avec l'aide de ses troupes et de la Prusse, l'arbitre des destinées de la France. M. de Rivière ne parle pas de l'intention, attribuée au maréchal, de se faire nommer duc de Lorraine pour prix de cet arbitrage. Ce doit être un oubli !

C'est en vain qu'il s'évertue à multiplier les insinuations et les suppositions venimeuses, la vérité rétreint et le force à lui rendre hommage. S'il prétend que la reconnaissance par l'ennemi du droit qu'avait le maréchal de conclure la paix, a détourné celui-ci de l'accomplissement de ses devoirs militaires, il ne peut parvenir à prouver qu'attiré sur le terrain des négociations, le commandant en chef

de l'armée du Rhin en ait entamé une seule qu'il ait conduite dans l'ombre et qui lui ait été personnelle. Incident Régnier, mission du général Bourbaki à Hastings, mission du général Boyer à Versailles, rien n'est tenu secret et tout repose sur l'intervention sollicitée de l'impératrice-régente, puisque, comme l'a déclaré le maréchal au cours de l'instruction, l'armée du Rhin, avant tout armée de la France, n'avait aucune relation officielle avec le gouvernement de la Défense nationale et était liée à la dynastie impériale par son serment.

Il voulait dégager son armée et, en même temps, arriver, si possible, à la conclusion de la paix. L'incident Régnier a montré clairement que cette idée généreuse n'était pas irréalisable.

L'empereur, accablé par la maladie et les humiliations quelui avait fait subir legouvernementdela régente, avait manqué l'occasion de traiter à Sedan, lorsqu'il avait dit que ce n'était pas l'épée de la France qu'il rendait, mais seulement la sienne.

L'attitude de Jules Favre à Ferrières avait coupé court à toute négociation.

Aventurier ou non, agent de Bismarck ou n'agissant que d'après son inspiration personnelle, Régnier n'en apportait pas moins à Metz la certitude que les Allemands ne demandaient pas mieux que de terminer la guerre.

Le maréchal avait-il une autre alternative que d'être forcé de se rendre à merci dans un temps

prochain? Évidemment non. Alors quel blâme pouvait-il encourir pour avoir saisi toutes les branches de salut, même les plus fragiles? Et celle-là ne l'était pas autant qu'on s'est plu à le dire, car on lit dans le compte rendu de la mission du général Boyer ces paroles prononcées par le comte de Bismarck à propos de Bégnier : « Cet homme m'a paru sincère et il est certain qu'il l'a été. »

Tout échoua parce que l'impératrice ne voulut consentir à aucune cession de territoire.

Je ne veux pas passer sous silence une phrase du rapport de M. de Bivière :

L'inaction du maréchal Bazaine" pendant le mois de septembre constitue une charge accablante, car en ne faisant aucun effort pour sortir, il conduisait fatalement son armée à une capitulation.

J'ai la bonne fortune de posséder, autographe et signé, le brouillon de la déposition de M. Lejeune, intendant militaire, qui contient la meilleure réponse qui puisse être faite à ce qui constitue pour le général une charge accablante :

L'inquiétude la plus vive gagna tous les rangs de l'armée et les discussions ardentes, chez les jeunes officiers surtout, s'agitèrent dans nos camps, chacun se refusant à admettre qu'une armée si nombreuse ne pût pas réussir à s'ouvrir un passage, quelque bien défendues que fussent les lignes d'investissement. Bientôt, sous toutes les formes, des murmures, des critiques amères se firent jour hautement. Quand on est malheureux, on

est facilement injuste, et nous étions malheureux de notre inaction, anxieux surtout de la situation du pays. Les obstacles à vaincre nous semblaient moins redoutables que l'horreur d'une capitulation apparaissant, dès lors, comme la fin possible d'un long martyre.

Je ne partageais pas à beaucoup près les opinions véhémentes, exagérées qui faisaient explosion autour de moi, car j'avais confiance, pour les avoir vues à l'œuvre dans les grandes qualités militaires de notre général en chef, sous les ordres de qui j'avais maintes fois servi en Algérie, en Crimée, en Italie et au Mexique. J'étais navré de l'entendre accuser d'inertie, moi qui le connaissais plein de bravoure, d'entrain, infatigable et habile...

Je résolus d'aller voir le maréchal pour lui exposer toutes les critiques ayant cours, et j'en rédigeai l'expression dans une note que j'emportai avec moi, pour être mieux assuré que je n'omettrais aucune des plaintes dont je me faisais le porte-voix, avec l'espérance que le maréchal me démontrerait facilement l'inanité des unes et l'exagération des autres.

Je me rendis en conséquence au grand quartier général... Le maréchal me retint à déjeuner, dès que je lui eus dit que je désirais l'entretenir de choses sérieuses et, après le repas promptement expédié, nous passâmes dans le jardin, vaste promenoir où nous restâmes deux heures en tête à tête.

C'était le 27 septembre, et il m'est facile de préciser cette date d'une façon certaine, car, pendant le temps même de notre conversation, avait lieu le coup de main dirigé sur Peltre au moyen d'une locomotive blindée et, de quart d'heure en quart d'heure, des estafettes, portant des télégrammes au maréchal, faisaient connaître le degré d'avancement de cette petite et inutile opération; inutile par ses résultats prévus, à ce que me disait en ce

moment-là le maréchal, opération dont on suivait les phases du haut du fort Saint-Quentin.

Le maréchal consentit à examiner avec moi les différents griefs que j'énonçais comme étant le sentiment d'un grand nombre d'officiers, et je regrette beaucoup de n'avoir pas écrit le résultat de cette conversation. Mais ma mémoire ne saurait être infidèle et j'ai d'ailleurs raconté, le jour même, cette conversation à quelques officiers de mon entourage. immédiat.

Entre autres critiques, on reprochait au maréchal de ne jamais sortir de chez lui et de ne pas se montrer aux troupes. « Eh quoi! me fut-il répondu, je monte à cheval tous les jours, allant visiter un des points de notre défense et ne m'en rapportant qu'à mes yeux! Mais je sors, accompagné seulement d'un officier d'ordonnancé, n'aimant pas tout ce qui est représentation, et voulant éviter les honneurs que les sentinelles et les postes seraient obligés de rendre au général en chef, s'il était reconnu dans ses excursions journalières.

— (( Mais, objectai-je, il est très utile que les troupes vous voient et que les soldats sachent que vous veillez sans cesse sur leur bien-être et leur sort. 11 ne suffit pas, vous le saviez bien, que le chef fasse son devoir. Il faut encore qu'on le lui voie faire. La confiance des troupes, est à ce prix.

— « Les généraux et autres officiers à qui je parle dans mes excursions quotidiennes savent que je ne reste pas confiné dans mon cabinet, et il n'est pas dans mon caractère, ai-je besoin de vous le dire, à vous qui me connaissez depuis si longtemps, de rien faire au profit d'une popularité que je n'ai jamais recherchée. J'agis suivant la conscience que j'ai de mes devoirs et ne me soucie pas du reste. ^

— « L'armée voudrait sortir d'ici et l'opinion exprimée par un grand nombre d'officiers est qu'avec un puissant

effort, une partie tout au moins dos troupes réussirait à franchir les lignes d'investissement.

— « Moi aussi, je voudrais sortir de Metz, car avec les avantages immenses qui en résulteraient pour la défense du pays, ce serait, si elle pouvait réussir, l'action de guerre la plus remarquable et j'en tirerais beaucoup de gloire; mais je dois examiner si une aussi grave entreprise est susceptible de réussir. Sans doute, en faisant effort avec tous mes moyens, sur un des points de l'investissement, je peux compter sur un avantage dès le début, avantage qu'il faudra payer chèrement toutefois. Mais mon armée, obligée de combattre dès qu'elle sera en avant des forts, aura franchi quelques kilomètres à peine, après une journée de lutte très vive. J'aurai perdu beaucoup de monde dans l'attaque des batteries de position, et les troupes épuisées devront coucher sur le champ de bataille. Le lendemain, il faudra recommencer, ayant alors sur mon front et sur mes flancs Farmée allemande tout entière, qui aura eu le temps de se concentrer. Je n'aurai pu emporter ni bagages, ni vivres et des munitions pour une seconde journée à peine peut-être. Si, par grande fortune, je me maintiens le second jour, j'aurai encore fait peu de chemin en avant, et l'armée ennemie, plus nombreuse, bien ravitaillée en vivres et en munitions, maîtresse de toutes les routes, viendra encore m'imposer la bataille, et, dans cette troisième journée, j'ai la conviction que mes troupes non reposées, harassées, ne pourront plus tenir contre un ennemi si supérieur en nombre et en artillerie. Mon armée sera battue, mise en pleine déroute, sabrée par la cavalerie, dispersée, et ses débris faits prisonniers de guerre; un désastre enfin, telle est Fissue, pour moi presque certaine, de l'action qu'on voudrait tenter, dans les conditions oiinous sommes. Pour moi, il n'est possible de rompre utilement l'investissement que si une

armée de secours vient faire diversion, en appelant une partie des forces de l'ennemi. Ainsi le 31 août, quand j'ai su que le maréchal de Mac-Mahon marchait sur Metz, à mon grand étonnement, j'étais résolu à engager toutes mes forces pour me rapprocher de lui, si j'avais entendu son canon dans nos approches. Hélas ! ce canon, il ne devait, il ne pouvait pas se faire entendre sous les murs de Metz !

— « Mais au moins, pourquoi ne pas faire des sorties partielles qui, presque toutes, pourraient être couronnées de succès ? On fatiguerait l'ennemi, on lui tuerait du monde.

— « Sans doute, cela est possible et les généraux commandant les corps d'armée ont ordre de faire des sorties en avant des fronts qu'ils occupent, toutes les fois qu'ils le jugent utile, soit pour empêcher l'établissement d'ouvrages pouvant les gêner, soit pour repousser les attaques d'un ennemi trop entreprenant. Mais quant à faire des sorties dans le but unique de tuer du monde à l'ennemi, non! non! l'armée allemande peut facilement réparer ses pertes, tandis que pour lui en infliger de sensibles, j'en subirais moi-même d'irréparables. Nous avons déjà 25 000 blessés et malades, entassés dans une ville de 50 000 habitants. Les places publiques, les promenades, les cours des casernes, les wagons du chemin de fer sont encombrés de nos blessés qui bientôt n'auront plus que de la viande de cheval pour seule alimentation. Les médicaments menacent de faire défaut, quelques-uns du moins, et j'irais aggraver cette cruelle situation par l'augmentation incessante du nombre de nos blessés, et amener peut-être au milieu de cette population si éprouvée déjà, ainsi que dans nos camps, le tj^phus ou quelque autre maladie épidémique, et cela pour obtenir un résultat important sans doute, mais secondaire, puisqu'il ne nous ouvrirait pas un passage!

DE l'année terrible. 291

Non, non, je ne dois pas le faire! Cette armée n'a pas été vaincue; elle a soutenu dignement, en rase campagne, l'honneur des armes françaises; elle est intacte encore et, seule sans doute, elle est debout dans notre malheureux pays, dont au surplus il ne m'est parvenu aucune nouvelle authentique. Cette armée peut encore rendre d'immenses services à la France, en retenant devant Metz une grande partie de l'armée allemande et si, coname cela est probable, il faut traiter de la paix, elle sera le noyau autour duquel se rallieront toutes les forces vives et honnêtes, pour protéger le gouvernement, quel qu'il soit, que le Pays se sera régulièrement donné. «Après cette conversation, dit pour terminer M. l'intendant Lejeune, je quittai le maréchal, bien ébranlé dans ma croyance à la possibilité de nous ouvrir utilement un passage à travers les lignes ennemies. »

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