LE RESPONSABILITÉS
parlera de capituler. Nous ne comptons pas sur nos généraux, mais nous comptons sur nos officiers de compagnie, et enfin, nous partirons par bandes, si nous ne pouvons faire autrement.
Tout cela, monsieur le maréchal, tient à ce que les soldats sont venus trop facilement en ville, que les officiers subalternes encombrent les cafés, mais principalement aux jeunes élégants qui courent les camps. Je vous rends compte décela, ayant été surpris du raisonnement des sous-officiers et soldats, qui, de mon temps, ne se seraient jamais permis de tenir tout haut pareilles conversations dans la rue ou les lieux publics; qui s'inclinaient devant un général qui passait; tandis que j'ai vu passer des généraux près de groupes qui ne se donnaient pas la peine de les regarder et desquels on disait, lorsqu'ils étaient passés : C'est encore un lâche !
J'ai vu passer M. le maréchal Le Bœuf, dans sa voiture, près d'un camp de chasseurs et ai entendu des soldats du Midi dire en patois : Voilà ce Bœuf! et les autres répondre : Non, pas encore, mais bientôt, et il l'aura bien mérité, car il faut que les imbéciles qui nous ont laissés en minorité et sans munitions paient cher leur incurie.
Une autre lettre, celle-ci anonyme, signée « un habitant de Metz », tout en complétant le tableau, explique les raisons de l'animosité d'un grand nombre de Messins contre le maréchal et de leur attitude hostile lors du procès. Cette lettre, en date à Metz du 29 mai 1872, a dû être écrite au défenseur :
Habitant la ville de Metz depuis ^plus de soixante ans
DE l'année terrible. 301
etnolamment pendant les années 1870 et 1871, je viens, dans l'intérêt de la défense du maréchal Bazaine et aussi de la justice, vous donner quelques renseignements vrais sur ce qui s'est passé relativement à l'accusation, et d'abord je dois vous prémunir contre les dispositions les plus hostiles à l'égard de l'accusé, leurs intérêts personnels se trouvant gravement atteints par la capitulation dont les conséquences étaient, pour une partie des habitants, la dépréciation d'au moins un tiers des propriétés bâties et peut-être plus, la perle d'une position salariée ou honorifique, la décadence d'une industrie existante, l'obligation probable de quitter le pays, à raison d'enfants approchant de l'âge où ils pourraient être appelés au service militaire prussien, l'arrêt des affaires commerciales, etc., etc.
Enfin bien des motifs divers ont pesé sur les dépositions des témoins civils, qui n'ont pas été pris parmi les personnes calmes et d'un jugement libre , propres à apprécier les difficultés de la position du maréchal.
Remarquez aussi, monsieur, que ces témoins étaient tellement animés contre lui qu'ils se sont otferts d'euxmêmes à venir déposer dans l'enquête, et c'étaient les plus exaltés...
Quant aux forces militaires dont le maréchal disposait, je crois, d'après ce que nous avons vu, que l'on a beaucoup exagéré en portant son armée à 180 000 hommes et qu'on serait plus dans la vérité en disant 140 000. En effet, les régiments que nous avons vus arriver comptaient à peine 1 200 hommes pour l'infanterie et 600 chevaux pour la cavalerie.
Ensuite, à raison des combats de sortie, il est entré aux hôpitaux 16 000 blessés ou malades. Ajoutez 5 000 à 6 000 morts ou disparus et vous arriverez à reconnaître qu'au moment de la capitulation, le maréchal avait au
plus 117 000 hommes, la plupart démoralisés par trois mois de guerre sans succès.
Nourri presque constamment de viande de cheval dont la ration a même été réduite de moitié dans les derniers temps, par suite d'insuffisance, le soldat, en général, n'aspirait qu'à rentrer dans sa famille, fatigué des privations qu'il supportait depuis le l^"" août. On en voyait même dans les rues demander Vaumône pour acheter du pain.
Relativement aux chevaux, ils étaient devenus en grande partie impropres au service par défaut de nourriture. Voilà la vérité vraie.
Si le maréchal a fait une faute, c'est peut-être de n'être pas allé rejoindre le maréchal de Mac-Mahon le 16 août, mais alors Metz était abandonnée et aurait probablement été bombardée comme Strasbourg et toutes les places de l'Alsace-Lorraine.
Sous ce rapport, les habitants de Metz doivent une grande reconnaissance au maréchal, car c'est la présence de son armée sous les murs de la ville qui a empêché l'ennemi de s'en approcher assez près pour la bombarder et la détruire en tout ou en partie.
Eh bien, l'on n'y pense pas ici, en présence des désagréments résultant de la séparation du pays de la France. Oh ! ingratitude de l'homme !...
On disait dans la ville qu'il y avait encore des vivres pour huit jours, au moment de la capitulation; mais qu'est-ce que huit jours et qui le prouvait? Ce n'étaient que deson-dit.
Le fait est que la grande majorité des habitants était très désireuse de voir cesser l'état de choses actuel. L'émeute commençait à gronder dans la ville et l'indiscipline dans l'armée, par contre-coup, était à craindre. Plusieurs régiments déjà avaient donné des signes de mécontentement.
DE l'année terrible. 303
Voilà, monsieur, tout ce que je puis vous dire au sujet des événements de 1870. Seulement, je le répète, les dépositions des témoins civils sont empreintes d'une grande exagération et ne méritent pas la confiance des membres du Conseil de guerre appelés à juger le maréchal Bazaine.