CHAPITRE XXVI
Les Troueurs. — Les Judas. — Lettre d'un raiJitaire du 6e corps. — Trois autres lettres anonymes. — Convocation des commandants de corps d'armée. — L'armée entière consultée. — Capitulation de l'armée du Rhin. — Proclamation de Gambetta. — Rapport du général d'Autemarre. — Menées ambitieuses.
La conjuration militaire, que le maréchal ne connut qu'imparfaitement à Metz, comprenait tous ceux que l'armée appelait ironiquement les trouews, parce qu'ils savaient à n'en pouvoir douter que leur trouée n'aurait pas lieu, et avait des adhérents dans la garde nationale, adhérents que la nécessité de conserver intact leur ardent patriotisme obligeait à décliner l'offre du général Ghangarnier de demander pour eux le poste avancé de Ladonchamps, où l'on se battait tous les jours.
Les troueurs étaient assez, au fond, de l'avis de la garde nationale; mais ils pensaient à leur avenir et se disaient qu'en parlant de tout pourfendre, lorsque leurs chefs se résignaient à poser les armes, cela les mettrait bien avec le gouvernement, "
qui désapprouverait très probablement la capitulation, et même leur ferait grand honneur devant le pays, et que leur exploit tout oratoire leur procurerait de plus sérieux avantages que s'il se haussait jusqu'à Faction. J'ai déjà parlé de ces intrépides à propos du livre de M. d'Andlau, je n'y reviendrai pas et m'abstiendrai de détails plus amples quelque facilité que j'en aie et quelque désir que j'en puisse avoir. Les mauvais exemples, même lorsqu'on les flétrit comme ils le méritent, ne doivent pas être mis sous les yeux de l'armée et je tairai les noms des hommes indignes qui, comblés des bontés du maréchal, lui devant leurs galons et jusqu'à leurs étoiles, furent deux fois traîtres : d'abord envers leur chef, ensuite envers leur bienfaiteur.
A ces Judas se joignirent les mécontents, car jusqu'au dernier jour, la soif de l'avancement n'abandonna pas les ambitieux, plus particulièrement ceux du moindre mérite, qui voyaient s'approcher la fin du siège, sans avoir obtenu la récompense des services qu'ils auraient dû rendre, et, soyons juste, qu'ils avaient peut-être rendus.
La lettre anonyme suivante, signée : Un militaire du6^ corps d'armée, semble être l'œuvre d'un de ces •derniers :
Monsieur le maréchal, Je soumets à Votre Excellence la question ci-après et
compte sur votre haute justice pour la prise en considération des raisons qui motivent cette adresse.
Dans les cadres de l'armée qui a l'honneur de servir sous vos ordres, beaucoup de compafçnies sont entrées en campagne sans capitaine. Plusieurs de ces officiers avaient permuté et n'avaient pas été remplacés à temps; d'autres sont entrés avec leur grade dans la garde mobile, d'autres étaient détachés dans les bureaux arabes ou au recrutement, enfin un grand nombre sont entrés dans les hôpitaux au début de la guerre.
Avec ces lacunes dans le cadre, les officiers qui restaient ont, malgré Ja surcharge de service qui leur incombait, fait la campagne avec courage et subi toutes les épreuves adhérentes aux situations dans lesquelles nous nous sommes trouvés.
Ne serait-il pas juste que cette armée qui a combattu si vaillamment ait ses cadres complétés avant la fin de la campagne par ceux qui en faisaient partie et qui en ont supporté toutes les épreuves et toutes les fatigues.
Ce serait une récompense, je ne dirai pas due, mais au moins méritée par tous les officiers et sous-officiers qui espèrent passer à un grade supérieur, et un titre de plus à la reconnaissance que nous vous devons tous.
Le nom de troueurs, octroyé aux braves lancés à la recherche d'un nombre suffisant de forceurs du blocus de Metz, en priant Dieu tout bas de ne pas le trouver, indique que ces patriotes ne représentaient qu'une assez mince portion de l'armée du Rhin. Les lettres, toutes anonymes qui, dans les derniers jours du siège, pleuvaient chez le maréchal, ne laissent aucun doute à cet égard.
Obligé de choisir, je n'en reproduirai que deux,
DE l'année terrible. 307
c'est-à-dire que, succombant à la tentation vraiment trop forte, je leur en adjoindrai une troisième^ qu'il serait, ma foi, dommage de laisser sous le boisseau.