‹ Les responsabilités de l'année terribleChapitre 47 sur 66 · TROISIEME LETTRE · texte numérisé non relu

TROISIEME LETTRE

Maréchal,

Dans une conférence intime, qui a eu lieu hier entre les plus notables de la ville et beaucoup de vos amis, officiers généraux, il a été décidé que vous seul vous tenez l'avenir de la France entre vos mains.

Offrant la garantie qu'exige le roi Guillaume, il faut vous-même demander à lui parler, et traiter d'un armistice et même de la paix coûte que coûte. Ce dernier ne demandera pas mieux à l'heure qu'il est.

Ensuite, à la tête de votre belle armée et de tous les Messins, nous vous conduirons à Paris et vous ferons nommer ce que vous aurez mérité de la Patrie. Mais, de grâce, n'abandonnez pas toutes nos familles qui comptentsurvous. Cherchera sortir, c'est chercher un deuxième Sedan; car, quoiqu'on en dise, l'ennemi qui vous guette ■esi plus nombreux que vous ne le supposez.

Votre cavalerie et votre artillerie vous laisseront en chemin.

Mieux vaudrait sacrifier tous les chevaux en attendant des temps meilleurs...

Si le temps le permettait, vous auriez dix mille signatures.

Un de vos plus intimes qui, avec sa division, versera jusqu'à la dernière goutte de sang.

P. -S. — Conserver ce noyau d'armée pour reconstituer la nation armée, voilà où il faut viser; car, après cette

guerre, que de réformes à faire pour soutenir une nouvelle lutte! Espérons que cette leçon par les Prussiens nous servira.

Avant de prendre un parti suprême, lorsque la capitulation fut devenue imminente à très bref délai, le maréchal convoqua les commandants de corps d'armée et les chefs de services pour leur poser la question de savoir si l'on traiterait ou sil'on sortirait les armes à la main. Les procès-verbaux de cette réunion ont été lus aux débats ; mais on n'y a pas ajouté que le maréchal ne s'était pas borné à recueillir ces avis et que, comme il s'agissait de l'honneur de l'armée , il avait voulu que l'armée tout entière fût consultée et qu'elle se prononçât. 11 espérait que son vœu viendrait annuler celui du conseil de guerre qui, à la majorité, s'était prononcé contre toute tentative de sortie et pour une convention.

En conséquence, les commandants de corps d'armée réunirent leurs généraux et leurs chefs de corps, leur exposèrent la situation et les mirent en demeure de se prononcer. Partout, excepté dans la Garde, les avis unanimes furent pour capituler.

La Garde, restée troupe d'élite, avec sa discipline, son énergie, son esprit de corps, aurait certainement tenu parole, et elle aurait été suivie par la cavalerie, transformée en infanterie pour la plus forte part, depuis plus d'un mois, exercée deux fois par jour au maniement du fusil à baïonnette^ restée

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disciplinée comme au premier jour et n'ayant pas un déserteur; mais l'infanterie! Ses colonels les meilleurs, les plus solides, déclarèrent qu'ils étaient prêts à se faire tuer et que leurs officiers les suivraient; que, quant à la troupe, il leur était impossible de supputer la fraction qui marcherait avec eux; mais qu'assurément cette fraction ne serait pas considérable : d'où il résulterait que toute la portion vaillante se ferait tuer et que l'autre, la plus nombreuse, s'enfuirait, — un sacrifice inutile d'une part, une honte de l'autre.

Avant de congédier les officiers généraux et supérieurs, les commandants de corps d'armée leur donnèrent l'ordre, de la part du maréchal, de faire dans chaque division, chaque brigade, chaque régiment, ce qui venait d'être fait dans leur réunion, de soumettre d'abord la question aux officiers, qui devraient ensuite la soumettre à la troupe ; enfin de leur transmettre le lendemain les avis de chaque corps. Ces avis furent conformes à ceux qu'avaient donnés les officiers généraux et supérieurs.

M. de Rivière a dit :

Un général en chef doit savoir verser sans hésiter le sang de ses soldats, lorsque le salut du pays le commande... Onze mille soldats de l'armée de Metz sont morts de maladie et de misère en Allemagne. N'eût-il pas mieux valu que ces existences eussent été immolées pour assurer la sortie de l'armée? Quel sacrifice eût été plus légitime et plus glorieux?

A force de vouloir trop prouver, on ne prouve rien, sinon contre soi-même. La maladie et la misère de ces soldats avaient commencé dans le camp retranché de Metz et ils avaient montré, le 7 octobre, ce que l'on pouvait attendre d'eux. Combien ont survécu qui, à la lin du siège, n'étaient pas plus en état que ces malheureux de traverser les lignes prussiennes !

Mais refermons cette œuvre mauvaise qui s'est appelée le Rapport de M. le généi^al de Rivière. De froides averses d'une pluie torrentielle s'abattent sur Metz jusqu'alors invaincue, et au travers des rafales d'un vent déchaîné qui courbent les bois dont sa campagne est couverte, bois remplis de casques à pointe, une grande voix cria furieusement dans l'espace :

— L'armée du Rhin a capitulé I

A Paris, cette nouvelle faillit jeter à terre le gouvernement de la Défense nationale. A Tours, elle remplit la délégation de douleur :

« Hors la loi le commandant en chef de l'armée du Rhin;

« Hors la loi les maréchaux et les généraux commandant les corps d'armée;

« Hors la loi les généraux commandant les troupes ;

« Hors la loi les généraux commandants d'armes spéciales.»

Tel était le début, sans plus ample préambule, de

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la proclamation que se mit tout de suite à écrire Gambetta pour le Peuple français. On lui fit entendre qu'il allait un peu vite. MM. GrémieuxetGlais- Bizoin intervinrent et lui firent adopter une autre rédaction, qui ne fut pas acceptée plus que la première par l'amiral Fourichon.

Dans son rapport au conseil d'enquête militaire sur la conduite politique du maréchal, le général d'Autemarre a écrit :

On n'amène pas une belle, vaillante et nombreuse armée à une telle extrémité sans être incapable d'un commandement en chef, ou sans avoir un but. Quel a été ce but? Le maréchal seul peut le dire, car on ne saurait Je découvrir dans son mémoire, ni dans les pièces officielles mises à notre disposition. Les ouvrages que nous avons lus portent à cet égard des appréciations diverses. Nous nous garderons bien d'en adopter aucune, parce qu'elles ne reposent que sur des convictions morales, et non sur des preuves palpables.

M. de Rivière a parlé de « menées ambitieuses », ce qui n'éclaire qu'imparfaitement la question.

Le général Pourcet a été plus explicite sans que Ton en soit beaucoup plus avancé :

Ce n'était certes pas devant le danger que reculait le maréchal. Mais l'adoption d'un semblable parti, — livrer un combat suprême, jugé nécessaire pour sauver l'honneur des armées, — c'était la condamnation la plus éclatante de sa conduite, depuis le commencement du blocus ; c'était la ruine de ses projets d'ambition, car le succès de la lutte était peu probable, et le maréchal, même en

parvenant à ramener les débris de son armée dans l'intérieur, n'eût plus été qu'un chef amoindri et à jamais discrédité.

Quelle différence entre cette destinée et celle qu'il avait rêvée, quand il comptait, la paix signée, rentrer en France à la tête de troupes nombreuses et disciplinées, ramenant avec lui le gouvernement de la régence, en réalité souverain lui-même !

Et l'empereur, monsieur le général Pourcet, et l'empereur, qu'en faites-vous ?

D'ailleurs les avis qui précèdent ne représentaient pas l'opinion de toute l'armée. Le général de Ladmirault, à son retour de captivité, disait à Versailles en parlant de Metz à un officier général marquant du siège de Paris : « C'est vrai, nous avons été bien mal conduits; mais... honnêtement ! »

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