CHAPITRE PREMIER
Commencement de la guerre de 1870. — Position des armées. — Le maréchal de Mac-Mahon après Wissembourg. — Ordres du grand quartier général. — Le but de Tennemi. — Les espions. — L'amour des Lorrains pour leurs princes. — Olfensive interdite à l'armée française. — Le général Frossard. — Le général Seré de Rivière.
Napoléon III n'ayant pu au commencement d'août 1870 prendre encore l'offensive, il devenait évident que l'ennemi allait le faire.
Les Allemands avaient déjà, en effet, trois armées en ligne : la première, commandée par le général Steinmetz, entre Sarrebruck et Sarrelouis ; la seconde, sous les ordres du prince Frédéric-Charles, vers Kaiserslautern etHombourg; la troisième, conduite parle prince royal de Prusse, au nord de la Lauter.
Un ordre de l'empereur, daté du 4 août, adressé
aux chefs des divers corps, montre qu'il avait vaguement connaissance de cet état de choses, joa?* les journaux anglais^ et que, toujours d'après la même information, il était persuadé que le but de ses trois adversaires était de marcher droit sur Nancy.
Après avoir médité pendant vingt-quatre heures sur le parti à prendre pour ne pas voir se produire cette fâcheuse éventualité, il jugea indispensable de répartir ses forces en deux groupes principaux: l'un, destiné à opérer en Alsace, fut formé des 1", 5® et l'' corps et placé sous le commandement du maréchal de Mac-Mahon; l'autre comprit, sous les ordres du maréchal Bazaine, les 2% S*" et 4^ corps.
L'empereur se réservant, outre le commandement de la Garde, la direction générale, l'abandon qu'il faisait aux deux maréchaux du soin des opérations militaires n'impliquait pas de leur part de bien grandes facultés d'initiative. Seul, le maréchal de Mac-Mahon, éloigné du grand quartier général, pouvait se mouvoir assez librement.
L'armée de son collègue dut prendre, par ordi'e de l'empereur, les positions suivantes :
Le A" corps, formant la gauche, vint occuper Téterchen, Boulay et Boucheporn. Le 3° s'établit à Saint- Avold; Marienthal, Puttelange et Sarreguemines. Le 2®, groupé en avant, eut à se replier légèrement de Sarrebriick sur les hauteurs en arrière.
La Garde était en échelons sur la route de Metz; l'arrivée du 6^ corps était annoncée à Nancy pour
les jours suivants; quant au o° corps, il devait se porter de Sarreguemines à Bitche pour former l'aile gauche de l'armée d'Alsace, représentée seulement par le l'^'^ corps; et le 7% qui avait Belfort pour lieu de réunion, était désigné pour composer son aile droite.
C'est au milieu de ces tentatives de concentration que le grand quartier général apprit le désastre de Wissembourg.
Le maréchal de Mac-Mahon avait reçu, à la fin de juillet, le commandement du 1'"' corps, qui se réunissait à Strasbourg. L'extension qu'avait donnée à ce commandement l'ordre de l'empereur, du 4 août, était évidemment trop tardive pour que le maréchal pût concentrer en temps utile les deux corps qu'on lui adjoignait sous sa main ; mais, placé très près du débouché des chemins de fer à Wissembourg, si Mac-Mahon eût vu bien clairement que c'était là le point précis qu'il fallait défendre, il pouvait, s'il en était besoin, provoquer un ordre de l'empereur pour arriver plus tôt à la concentration des trois corps. Il ne l'avait pas fait et s'était contenté d'envoyer en avant la division unique du général Abel Douay, écrasée bientôt par le prince royal de Prusse.
Au milieu du très petit nombre de principes qui constituent l'art militaire pour le général en chef, il en est un qui se trouvait directement applicable à la situation du maréchal de Mac-Mahon.
Assurément, ce principe, le maréchal ne l'ignorait pas ; nul plus que lui n'a étudié et approfondi l'art militaire. Ce principe est celui-ci : Lorsqu'une armée est chargée de défendre une chaîne de montagnes^ elle ne peuiprendi'e que l'une des deux positions suivantes : devant ou derrière^ mais toujours parallèlement à la chaîne. Devant^ si Von est le plus fort, avec les passages parfaitement lib7'es derrière soi; derrière, si Von est le plus faible, en occupant fortement les passages devant soi.
On paralyse ainsi la plus grande partie de l'armée ennemie, et on équilibre les forces en réduisant le front d'attaque à la largeur des passages ; mais, dans l'un ou l'autre cas, parallèlement à la chaîne.
Le maréchal, après Wissembourg, n'eut rien de plus pressé que de se mettre à cheval sur cette chaîne, où il allait être entouré et voir presque détruire son corps d'armée. Mais revenons au grand quartier général.
Il obtenait enfin autrement que par les journaux étrangers des renseignements sur les troupes allemandes et sonnait, trop tard, le garde à vous! sur toute la ligne.
Le maréchal Bazaine, à son quartier général de Saint-Avold, recevait du major général la dépêche télégraphique suivante :
Tenez-vous prêt à une attaque sérieuse... Les divisions de Sarreguemines et de Puttelange doivent se prêter appui.
DE l'année terrible. îi
Le maréchal Le Bœuf était donc persuadé que c'était à Sarreguemines qu'aurait lieu le premier choc avec l'une des armées allemandes.
Le même jour, 5 août, par dépêche de 5 h. 15 du soir, le général Frossard, commandant le 2^ corps, rendait compte au maréchal Bazaine qu'il avait reçu Vordre de Vemperew de concentrer ses divisions autour de lui et qu'il l'avait exécuté.
Voilà comment le 2*^ corps était placé sous les ordres du maréchal Bazaine^ quant aux opérations militaires.
De son côté, le général Montaudon, commandant la division qui occupait Sarreguemines, télégraphiait à Saint-Avold :
Des renseignements me font croire que je serai attaqué ce matin — 6 août — par des forces que l'on dit supérieures. Un parti prussien a intercepté le fil entre Bitche et Sarreguemines : les dépêches ne passent plus d'une manière intelligible.
A trois heures du matin le maréchal Bazaine faisait passer ce renseignement au général Frossard et il ajoutait :
Si l'ennemi faisait effectivement un mouvement sérieux sur Sarreguemines, il faudrait porter la division qui est à Spickeren vers Grossbhederstroff.
A Saint-Avold même, des éclaireurs ennemis se montrèrent le 6 août, de grand matin, et firent
craindre au maréchal Bazaine pour cette importante position, gardée seulement par la division Decaen.
En même temps, le général Bellecourt, commandant la 3*^ division du V corps, se heurtait, en sortant du village de Ham-sous-yarsberg,à un détachement prussien, fort surtout en cavalerie, lequel, en voyant deux batteries de notre artillerie se mettre en position, disparut dans les bois.
Le but de l'ennemi, en poussant ainsi des pointes sur tout notre front, était évidemment de nous donner le change sur son véritable objectif et d'immobiliser les différentes divisions dans leurs cantonnements, afin qu'elles fussent hors cVétat des'en^ tr aider. W avait sur nous l'immense avantage d'être renseigné sur ce que nous faisions ou même proje* tions, autrement que par les journaux étrangers.
Il entretenait force espions autour de nos camps et de nos quartiers généraux. De nombreux ouvriers, ou autres, appartenant aux diverses nationalités allemandes, étaient restés dans le pays Messin par suite d'une tolérance fâcheuse et, dans les hôtels de Metz, fréquentés par les correspondants de tous les journaux de l'Europe et où l'on avait installé les états-majors à leur arrivée, beaucoup de domestiques étaient allemands ou luxembourgeois.
Quant à nous, il nous était presque impossible de trouver des gens inspirant confiance pour aller
sur le territoire ennemi, afin de savoir ce qui s'y passait et nous tenir au courant des mouvements de nos adversaires.
A cet égard, notre population était très réservée et, le jour de l'affaire de Sarrebriick, la division de Montaudon du S*" corps, avec laquelle marchait le maréchal Bazaine, dans sa diversion en avant de la grande Rosselle, eut grand'peine à trouver un guide.
Un ouvrier, étranger au pays tnais le connaissant, s'offrit seul, en priant de ne pas le compromettre vis-à-vis de ses camarades, parce qu'on lui ferait un mauvais parti.
La population de l'extrême frontière dont les relations quotidiennes existaient de préférence avec la rive droite de la Sarre, semblait indifférente au drame qui se déroulait devant elle, et il eût été impossible de définir son attitude trop réservée, si l'on avait eu la candeur de se dissimuler que le patriotisme se dérobe quand il n'est pas d'accord avec l'intérêt, et que nous dérangions fort dans leur quiétude les habitants d'une région oii avait toujours persisté le souvenir de la paix profonde dont ils avaient joui sous d'autres maîtres. Le 31 juillet, le maire de Bouzonville répondait aux demandes de bois pour les régiments de la division Bellecourt, par des menaces de coups de fusil.
On trouve une autre preuve de ce sentiment dans une brochure intitulée : De V amour des Lorrains pour leurs Princes, publiée à Nancy en 1869 — à la veille
de la guerre ! — par le conservateur du Musée de cette ville, et dédiée à l'empereur François-Joseph I", de Lorraine-Habsbourg.
L'auteur y rappelle que le peuple nancéien lança des pierres sur la place du Marché contre la voiture où se trouvaient Stanislas et la reine Catherine. Il se réjouit que des princes de l'auguste maison de Lorraine, élevés sur le trône impérial, soient venus plusieurs fois visiter la capitale de leurs aïeux, et il cite avec orgueil, entre autres, Marie- Antoinette et Marie-Louise, ces deux femmes fatales auxquelles, pour notre malheur, Napoléon III en avait fait succéder une autre.
Le peuple nancéien, lanceur de pierres, a montré en 1870 qu'il n'avait pas changé :
L'armée, en traversant sa ville pour se rendre à la frontière, avait été tout de suite fixée sur le patriotisme des Lorrains. Nancy s'était signalée par sa froideur. On eût dit qu'on traversait une cité ennemie. Trois semaines après, elle était mise à contribution par quatre uhlans, sans songer à opposer la moindre résistance, comme je l'ai déjà dit ailleurs.
Elle ne devait retrouver son courage que pour accabler d'insultes un convoi de généraux et d'officiers supérieurs, dirigé par Nancy sur l'Allemagne, le l^"" novembre après la capitulation de Metz. ■ On me dira que, si les espions faisaient défaut, il nous restait la ressource des reconnaissances.
Jusqu'au dernier moment, nous ne l'avions pas eue non plus.
Dès l'ouverture des hostilités, l'empereur avait formellement défendu, de Paris, non seulement de prendre l'offensive, mais de dépasser la frontière. L'armée, sans se livrer à des reconnaissances agressives, devait se borner à observer les Allemands et à repousser toute incursion ou toute tentative de leur part.
Seul, le général Frossard était autorisé par l'empereur à occuper, sans plus, la portion de la ville de Sarrebrûck qui est sur la rive gauche, si cela lui était nécessaire. {Lettre du maréchal Bazaine en date de Metz du 1^ juillet, numéro \A du registre de correspondance.)
Néanmoins, le 5 août, on avait fini par savoir au quartier impérial que, depuis plusieurs jours déjà, le bruit courait chez les Allemands d'une offensive prochaine de leur part — le 6 était le jour fixé pour leur entrée en France, — que leurs troupes affluaient dans la direction de Sarrelouisel, même, que des cuirassiers étaient en arrièrede Sarrebriick; ce qui aurait dû donner à penser que fantassins et artilleurs ne se trouvaient pas loin et que là était le péril pour une partie de notre armée.
Le général Frossard, ancien gouverneur du Prince impérial et ingénieur distingué, celui-là même qui, en quittant le camp de Châlons, avait oublié de se faire suivre du parc du génie affecté à
son corps d'armée, l'homme qui avait fait décider, dès Saint-Gloud, que le point stratégique deSarrebriick serait l'objectif de la première opération offensive, si brillamment exécutée le "1, avait été autorisé directement par l'empereur à évacuer les positions de Sarrebriick le 6 au matin, pour installer son corps d'armée à Spickeren, dans la vallée en avant de Styring, la division Bataille en réserve à Attingen et le quartier général à Forbach.
Il prit sur lui d'exécuter ce mouvement dans la nuit du 5 au 6, au lieu de le faire au grand jour,
11 aurait évité ainsi de fatiguer tout un corps d'armée par l'insomnie et d'influencer déplorablement son moral par une retraite de nuit précipitée.
Il était de toute évidence que l'ennemi, s'aperce- •yant de la retraite de nos troupes, se mettraitimmédiatement en marche pour les suivre et les attaquer.
Mais nous laisserons le général Frossard dans les positions qu'il occupait avant le combat de Sarrebriick. Le soleil de Forbach se lève et, avec lui, commence, d'après l'accusation, la grande trahison du maréchal Bazaine. L'apparition de l'hydre mérite une sérieuse attention, et le général Frossard, qui couva pendant trois ans le projet de permettre au Prince impérial de ramasser des balles inoffensives sur un champ de bataille pour rire, peut attendre quelques minutes.
Pour être à même d'apprécier comment et pourquoi le maréchal Bazaine se décida à manquer au
devoir et à Vhonnew^ depuis le 6 août 1870 jusqu'à la fin pour lui de tout commandement, nous ne pouvons choisir de meilleur guide que le général de brigade Seré de Rivière, qui avait été employé à Metz pendant le commandement du 3^ corps d'armée à Nancy du maréchal et le connaissait bien, par conséquent.
Il était à cette époque lieutenant-colonel du génie et, doué d'un caractère porté à la critique, haussait les épaules à tous les projets du comité de son arme sur les travaux à exécuter. Il aurait été difficile de mettre la main sur un rapporteur plus capable que lui à'instimwe contre son ancien chef. Un officier général, dans des notes inédites, a tracé de lui ce portrait d'après nature, en y joignant l'appréciation de son rapport ;
M. le général de Rivière est de la pire espèce des francs-maçons, de celle des francs-maçons professant ostensiblement la religion. Il est dévoré d'ambition, petit esprit., plein d'astuce, assez bon officier du génie et, on pourrait presque dire, par cela même, d'autant plus incapable de s'élever à la hauteur des vues d'un général en chef; car un bon officier du génie est forcément, par la nature de son travail journalier, un homme de petits détails.
Cette occupation constante des petits détails le rend nécessairement minutieux, méticuleux. Il ne juge jamais la montagne dans son ensemble et d'un seul coup d'œil, mais par ses atomes examinés à la loupe.
Cet effet du caractère du rapporteur se démontre à
chaque ligne de son rapport. Ce rapport met en outre en pleine lumière l'esprit du franc-maçon.
Il n'y a pas de procureur, pénétré par état de la pensée que, pour lui, l'accusé est et doit être toujours un coupable, qui ait fait plus de démarches, plus de travail d'esprit, pour parvenir à son but.
M. le général de Rivière a quêté, fureté partout les griefs, bons en apparence ou mauvais. Il les a recueillis avec grand soin et les a fait valoir, souvent avec cette apparence de raison qui fait tout de suite la conviction dans une masse ignorante, qu'il fallait, non pas gagner, c'était fait, mais satisfaire, en lui prouvant qu'elle avait raison.
M. le général de Rivière a entendu avec grand soin tous les témoins à charge, possibles et impossibles, et pas un seul témoin à décharge. Il a transformé plusieurs témoignages, incertains par suite d'un défaut de mémoire bien naturel, l'instruction se faisant près de deux ans après les événements, en témoignages positifs.
Enfin, il a eu soin de présenter comme ayant peu d'importance des témoignages fort importants, ou d'en atténuer la portée.
Gerapport va m'être infiniment précieux. Il fournira la trame sur laquelle sera tissé ce volume et y introduira l'ordre. Je n'aurai plus qu'à opposer des faits ou des documents irrécusables aux allégations fantaisistes qu'il contient, ce qui ne m'offrira guère de difficultés bien sérieuses. Le général du génie a maçonné un édifice pour les juges de Trianon, j'aime mieux écrire pour l'impartiale Histoire.