CHAPITRE II
Présomptions erronées de M. de Rivière. — Le maréchal Bazaine quitte le commandement de la Garde impériale. — Il prend le commandement de l'armée du Rhin. — Difficultés qu'il reiacontre. — L'empereur prend le commandement en chef, — Ordre de mouvement pour l'attaque de Sarrebriick. — Comme du temps de Turenne. — Combat de Sarrebriick.
M. de Rivière a eu bientôt trouvé les motifs de la conduite qu'il lui a plu d'attribuer au maréchal Bazaine. Dès la quatrième colonne de son factum, il tient la piste :
Le 5 août, dit-il, le maréchal Bazaine prit possession de son commandement — 2'^, 3° et 4« corps. — Par suite des modifications apportées successivement au projet d'organisation de l'armée, élaboré par le maréchal Niel, le maréchal Bazaine, chef désigné de l'armée de Lorraine, et qui, dans cette vue, avait été appelé précédemment au grand commandement de Nancy, s'était vu réduit au rôle de simple commandant de corps d'armée. Ce dut être une véritable déception pour lui.
La décision du 5 août, qui lui donnait le commandement de trois corps d'armée en présence de l'ennemi, vint lui rendre en partie la haute position qu'il ambi-
tionnait. Nous allons voir comment il sut exercer le commandement qui venait de lui être confié. Le combat du lendemain, 6 août, jette un jour particulier sur les sentiments qui animaient le maréchal...
Ce dut être une véritable déception pour lui vaut à lui seul un long poème, et prouve combien le général de Rivière est habile à lire dans les profondeurs du cœur humain. Seulement il n'a pas donné une idée suffisante des déceptions multiples du maréchal Bazaine, et il a attendu bien tard pour découvrir un jour particulier sur les sentiments qui l'animaient.
Le 15 juillet 1870, le maréchal Bazaine recevait du maréchal Le Bœuf, ministre de la guerre, la lettre suivante :
J'ai l'honneur de vous informer que, d'après les ordres de l'empereur, vous êtes nommé au commandement du 3^ corps d'armée (quartier général à Metz, Moselle); je prie Votre Excellence de se mettre en route dans les quarante-huit heures qui suivent la réception de la présente lettre et de se diriger sur Metz. Ses chevaux et ses ordonnances la suivront par les voies ferrées.
Signé : Le Bœuf.
P.-S. Jusqu'à l'arrivée de l'empereur, MM. les généraux de Ladmirault et de Failly, commandant le 4« et le S'' corps, à Thionville et à Bitche, ainsi que le 2« corps, commandé par le général Frossard, seront sous vos ordres.
Le maréchal Bazaine n'avait pas été consulté pour
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opter entre cette nouvelle situation et le commandement de la Garde impériale dont il était titulaire. Il en témoigna tous ses regrets à l'empereur lors de sa visite d'adieux. Napoléon lui répondit « qu'il avait besoin de ses services et qu'il le destinait à un commandement plus important ».
Le lendemain 16, nouvelle lettre du ministre :
J'ai riionneur de vous prévenir que, d'après les ordres de l'empereur, et jusqu'au jour où Sa Majesté sera rendue à l'armée, vous prendrez le commandement de tous les corps qui vont se concentrer sur la frontière nord-est; je donne avis de cette disposition aux commandants des sept corps de l'armée du Rhin, et à M. le général commandant en chef la garde impériale.
Le maréchal ministre de la guerre, Signé : Le Bœuf.
Si le maréchal Bazaine ambitionnait^ comme l'a prétendu le maréchal de Rivière, une haute position, on voit qu'il était servi à souhait. Il est vrai qu'il avait à organiser toute une armée et à se débattre au milieu de difficultés presque inextricables. Nous venons de le voir investi du commandement des 2°, S*" et 4^ corps, à la veille de Forbach, lorsque la campagne offensive est manquée et que l'horizon est déjà bien sombre. Il sera commandant en chef de tousnos corps d'armée, pour la seconde fois, quand la partie sera autant dire perdue d'avance. Mais n'anticipons pas sur des événements douloureux.
i6 LES RESPONSABILITÉS
En arrivant à Metz, le maréchal Bazaine put constater que la vieille ceinture de Vauban existait toujours seule. Les forts nouveaux, destinés à former un camp retranché, sortaient à peine de terre, et du premier coup d'oeil, tout officier connaissant les principes fondamentaux de la fortification reconnaissait qu'ils étaient mal placés et insuffisants. Les magasins, eux, étaient vides!
Les corps d'armée se formaient tout le long de la frontière, comme si toute la frontière étant également menacée, une ligne de bataille à n'en plus finir devait la passer sur tous les points à la fois, et nos corps d'armée, trop éloignés les uns des autres pour pouvoir se concentrer en temps utile, figuraient un cordon de vedettes qui n'ont derrière elles ni petits postes ni grand'gardes. Cette disposition si vicieuse prouvait ou l'ignorance complète de la guerre, ou le trouble d esprit de la part de celui qui l'avait ordonnée.
Un seul coup d'œil sur la carte imposait forcément les deux points de concentration de notre armée, tant pour l'offensive que pour la défensive, en montrant les deux débouchés des armées allemandes indiqués par les deux points où les chemins de fer pénétraient en France. Et comment décrire la formation des corps d'armée?
Là 011 un corps devait se constituer, là où affluaient les régiments qui lui étaient destinés, rien n'était prêt, pas plus pour les recevoir que pour
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leur organisation. En Lorraine, notamment, dans l'une des contrées les plus riches du monde, le soldat risquait de mourir de faim : il n'y avait pas de vivres et pas de solde !
Les régiments étaient arrivés d'abord; les étatsmajors, l'intendance viendraient ensuite. C'était un renversement complet.
Puis, comme le temps avait manqué pour préparer l'organisation des commandements, ce n'étaient partout que généraux et états-majors courant après leurs brigades, leurs divisions, même leurs corps d'armée. C'était un ahurissement universel au milieu duquel il était facile de compter les hommes qui gardaient leur sang-froid.
Le maréchal Bazaine entreprit résolument de débrouiller ce chaos, seul, sans aides, sans moyens d'action suffisants, sans relations journalières avec les commandants de corps d'armée, qui ne se prêtèrent pas toujours à faciliter sa tâche.
Il est incontestable, et il est impossible que cette vérité ait pu échapper à ses juges, que sans lui, sans sa présence d'esprit, sans sa capacité, le désordre, la confusion effroyable des premiers jours et la pénurie de toutes choses se seraient prolongés jusqu'à l'heure de la première attaque de l'ennemi, et Dieu sait quel épouvantable résultat ils auraient eu dans de telles conditions!
Il faut ajouter aussi que les services considérables rendus par le maréchal dans ces circon-
stances étaient, de sa part, d'autant plus méritoires, que l'ineptie de la disposition des corps d'armée était, pour lui, plus évidente. 11 faisait à ce sujet des observations que l'on n'écoutait pas, tout en continuant son œuvre, malgré les ordres souvent contradictoires aux siens qu'expédiaient de Paris tous ceux qui se trouvaient en position d'en donner. En dépit de l'idée géniale du général de Rivière, il est très probable qu'il reçut la dépêche télégraphique suivante avec un certain plaisir :
Metz, 26 juillet (8 h. du soir). — Confidentiel.
Le Maréchal Major général au maréchal Bazaine, à Boulay.
Cher Maréchal,
L'empereur arrivera jeudi à sept heures du soir. Je vous prie donc de vous trouver ici pour recevoir Sa Majesté.
Peut-être irai-je vous voir demain. J'ai bien regretté d'arriver trop tard pour vous serrer la main.
Notre immobilité donne confiance à l'ennemi, et Mac- Mahon doit avoir en ce moment une petite affaire à Seltz ; il est temps de prendre l'offensive.
Tenez-vous donc prêt pour samedi ou dimanche.
Votre bien affectionné
Signé : Le Bœuf.
Par suite d'une dépêche chiffrée, adressée par ordre de l'empereur le 22 au soir, le maréchal avait porté le quartier général du 3^ corps à Boulay et l'avait modestement rejoint le 26, pour ne pas perdre vingt- quatre heures et non pour éviter le
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major général^ qui n'aurait eu que des remerciements à lui adresser. Le maréchal Bazaine eut presque aussitôt la preuve qu'on lui savait gré en haut lieu de ce qu'il avait fait : il eut le commandement des troupes des trois corps d'armée appelés à concourir à l'attaque de Sarrebriick, qui ne fut qu'une satisfaction donnée à Tamour-propre du général Frossard, et mit trois corps autant dire entiers sous les armes devant un ennemi qui ne nous montra que quinze cents hommes : l'effectif de paix de la garnison de la ville.
Voici l'ordre de mouvement de cette remarquable affaire :
Au grand quartier général à Metz, le 30 juillet 1870.
Monsieur le Maréchal,
. Les ordres de l'empereur sont que le général Frossard, avec son corps d'armée, franchisse la Sarre et s'empare de Sarrebriick.
L'opération devra être faite dans la matinée du mardi, 2 août, avec l'appui des deux divisions de votre corps d'armée qui occuperont demain Saint-Avold et Haut- Hombourg, et des deux divisions du général de Failly, qui sont en ce moment à Sarreguemines. A cet effet, les deux divisions qui doivent arriver demain à Saint-Avold et à Haut-Hombourg continueront dans la journée da l^'" août leur mouvementjusqu'à Forbach.t,
Pour l'opération dont il s'agit, l'empereur désirerait que le général Frossard exécutât le passage de la Sarre au point qu'il a déjà reconnu, un peu en amont de Sarrebrûck.
Avec vos deux divisions, vous vous porteriez, en partant de Forbach et à travers la forêt de ce nom, vers Gersweiler, pour passer la Sarre en aval de Sarrebrùck, à un point choisi entre le chemin de fer et le ruisseau qui tombe dans la Sarre à hauteur du village de Burbach. ' Le général de Failly se porterait de Sarreguemines vers Sarrebrùck, par la rive droite de la Sarre, pour appuyer le mouvement du général Frossard.
Les mouvements de toutes les troupes appelées à prendre part à cette opération devront être combinés de telle façon que les passages de la Sarre, en aval comme en amont de Sarrebrùck, soient exécutés au point du jour.
Votre Excellence prendra le commandement des troupes des trois corps d'armée appelées à concourir à l'opération.
Vous vous rendrez de votre personne, dans la matinée de demain dimanche 31, au quartier général du général Frossard, à Morsbach, — il était à Forbach et le grand quartier général n^en savait rien! • — où se trouveront également le général de Failly et les généraux commandant l'artillerie et le génie de l'armée. Vous vous concerterez avec eux pour arrêter les dispositions de détail relatives à l'opération. Le rendez-vous aura lieu à onze heures.
L'équipage de ponts de corps d'armée, qui se trouve à Metz, sera transporté demain jusqu'à Forbach. Il servira à l'établissementde deux ponts pour le passage des troupes du général Frossard. Le général Coffinières compte qu'il pourra fournir les moyens de jeter deux autres ponts pour le passage des deux divisions de votre corps d'armée. L'empereur tient essentiellement à ce que la Sarre ne soit pas franchie à gué.
Je ferai remarquer à Votre Excellence que les instructions qui précèdent ne sont que des ordres d'ensemble.
Sa Majesté s'en rapporte à votre expérience pour régler les détails d'exécution de la manière la plus convenable pour assurer le succès de l'opération.
Agréez, monsieur le Maréchal, l'assurance de ma haute considération.
Pour le Major général et par ordre :
Le général de division, aide-major général.
Signé : Lebrun.
A Monsieur le maréchal Bazaine, à Boulay.
h'opération ou le mouvement sur Sarrebriick était à l'ordre du jour. Le 22 juillet, le maréchal Bazaine en entretenait déjà, du grand quartier général de Metz, le général Frossard, alors à Saint-Avold. Il semblait y avoir du bâton de maréchal de France dans l'air pour l'heureux général :
J'ai l'honneur de vous accuser réception de votre lettre en date du 21 juillet, et je vous remercie des renseignements qu'elle renferme. Le ministre de la guerre m'a donné communication de la dépêche qu'il vous a adressée relativement à l'opération sur Sarrebriick. Je vois, ce que je savais déjà par une dépêche que je vous avais fait connaître antérieurement, que l'intention bien formelle de l'empereur est de rester sur la défensive — alors pourquoi déclarer la guerre? — et d'éviter des engagements qui pourraient nous entraîner hors de la frontière avant le moment que Sa Majesté veut fixer elle-même. Ce que vous dit le ministre me dispense de vous donner d'autres instructions à cet égard. Nos reconnaissances ne devront donc pas être agressives. Je vous envoie un chef d'escadron d'artillerie, qui est resté longtemps à
Sarreguemines et qui a étudié avec soin tout le pays qui avoisine Sarrebrûck et Sarrelouis. Il pourra vous être utile pour votre opération sur Sarrebrûck et vous le renverrez àMetz quand vous le jugerez à propos. {Numéro 12 du registre de correspondance du maréchal.)
L'ordre du 30 juillet avait considérablement élargi le cadre mesquin indiqué par les lettres du maréchal Bazaine, des 14 et 22, écrites d'après les ordres de Napoléon Ilï. Il fallait que le général Frossard eût à Metz, non seulement des amis dévoués, mais encore un protecteur puissant dans la personne de son impérial élève. Par malheur, à l'examen, le projet ne tint pas.
La conférence ordonnée par l'empereur et qui eut lieu le 31, après une discussion dans laquelle le maréchal Bazaine apprit, de ses inférieurs, que suivre son avis serait fai7'e la guerre comme du temps de Turenne, il fut décidé que l'opération se bornerait à occuper les positions de la rive gauche de la Sarre, dominant la gare de Sarrebrûck, qui serait battue par le canon, ce qui inutiliserait les voies ferrées. L'idée primitive de l'empereur triomphait en préparant Forbach avant même le général ^Frossard.
Commencé à onze heures du matin, uniquement par les troupes du 2° corps, appuyées néanmoins à droite et à gauche par des diversions, le combat se termina à une heure et l'ennemi fut rejeté sur la rive droite.
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Le fait le plus saillant de cette prise d'armes inutile fut la présence de l'empereur, du prince impérial et du major général.
Le maréchal Bazaine n'apprit cette présence que par un officier envoyé par lui au général Frossard pour le prévenir de l'endroit où il se trouvait, en train de diriger la diversion sur Verdun. Quand il revint au galop sur Forbach, l'empereur avait quitté le théâtre de l'action pour rentrer à Metz, après avoir demandé oii il était. Lorsque le maréchal revit son souverain, celui-ci ne lui fit aucune observation sur sa manière d'agir du 2 août, mais le major général lui dit : « Vous avez agi en bon camarade en laissant la direction du combat au général Frossard. »
Ce fut pourtant cet incident qui fit naître les suspicions que la calomnie et la jalousie semèrent autour du maréchal Bazaine pendant cette campagne, et qui prédisposèrent les esprits à écouter, puis à croire les vilenies prêtées à son caractère.
Vhonneur en revient à M. d'Andlau qui donna le signal en écrivant ce qui suit, à propos de l'affaire du 2 août, dans son livre Metz^ campagne et négociations :
... On renonce à l'opération telle qu'elle avait été projetée ; elle fut réduite à une simple démonstration sur Sarrebrûck, dont on voulut laisser la gloire au général Frossard et à son corps d'armée; le maréchal Bazaine et le général de Failly devaient se borner à montrer quel-
ques troupes en amont et en aval, et à les faire agir isolément, s'il y avait lieu. L'empereur et le major général se réservaient d'y assister eux-mêmes et de donner sur le terrain des ordres ultérieurs, de telle sorte que le fait seul de leur présence annulait le commandement général confié provisoirement au maréchal. Celui-ci le comprit si bien, que, dans la journée du 2 août, il ne parut pas et s'abstint de venir saluer l'empereur et son fils.
Je ne m'arrêterai pas à faire ressortir tout ce qu'il y a de faux dans ces lignes, je préfère présenter au lecteur le célèbre 1^. d'Andlau, avant la malheureuse affaire qui a nécessité son départ de France.